A LA COMTESSE XAVIER BRANICKA
Madame,
Xavier Branicki, le meilleur de mes amis, m'avait engagé à faire connaître au public français : Le Juif^ quMl considérait comme le chef-d'œuvre de notre admirable Kraszewski.
Un mois après, il allait mourir en Egypte.
Je prie sa noble veuve d'accepter Thommage de cette traduction en mémoire de celui qui m'en a suggéré la pensée.
Veuillez agréer, Comtesse, l'assurance de ma plus respectueuse considération.
Alexandre HOLYNSKI.
KRASZEWSKI
Poète, dramaturge, historien, archéologue, publiciste : il est tout cela le merveilleux écrivain qui a lui seul aurait fourni à sa patrie polonaise, une littérature complète, si déjà cette littérature n'avait eu un âge d'or dans le seizième siècle et une belle renaissance dans le dix-neu-vième. Mais s'il n'en est pas le créateur, avec son énorme bagage de plusieurs centaines de volumes, on peut dire qu'il en a comblé im vide important. Avant lui ni la Pologne ni la Russie n'avaient produit des ro-* mans, à moins de classer dans cette catégorie, quelques brillantes fantaisies de Pouchkine et de Lermontof. Le premier avait donné le titre de roman en vers à son épopée donjuanesque Eugène Oneguine;\e second avait improvisé une charmante bluette en prose, qu'on croirait sortie de la plume de Musset : le Héros de notre temps. Us étaient, ces deux grands poètes de la Neva, comme les procurseurs d'une carrière parcourue depuis, avec
tant d'éclat, par Gogol, Tourguenef, Tolstoy, Dostoievsky qui ont acquis droit de cité sur les bords de la Seine : honneur qu'attend encore Kraszewski.
Lui, il n'avait pas eu sur le sol où fleurit la mieux élaborée de six langues slaves (polonaise, russe, ukrainienne, tchèque, croalo-serbe et bulgare) aucun devancier sérieux pour le roman, sauf, peut-être, le satyrique évêque Krasicki. Il entrait comme dans une forêt vierge, sans traces bien marquées d'autres pas. Il la défricha, longtemps solitaire, avant Tapparition de Kaczkowski, de Korzeniowski et de Choiecki, connu dans la littérature française sous le pseudonyme de Charles Edmond.
Né en 1812 à Varsovie, Kraszewski est issu d'une famille nobiliaire dont la généalogie remonte au onzième siècle. Son enfance se passe en Ukraine où son père possédait une propriété foncière. A 17 ans, assis sur les bancs de l'université de Vilna, il débute dans la littérature par une nouvelle publiée dans le Balamut — le Hâbleur, journal polonais de Pétersbourg. La révolution polonaise de 1830, disperse les étudiants dont les uns vont rejoindre les bataillons insurgés et dont les autres sont incarcérés comme suspects de patriotisme. Kraszewski est du nombre de ces derniers. Relâché après quelques mois, il ne reprend pas le cours de ses études universitaires, retourne chez ses parents et commence cette vie de travailleur infatigable qui s'est prolongée pendant plus d'un demi-siècle. En 1838, il épouse une nièce de l'archevêque Woronicz. Pendant que l'émigration éparpille aux quatre coins du monde ses compatriotes, il croit devoir ne pas quitter son pays, s'enferme dans une re-
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traite rustique et de là pendant un quart de siècle — 1830-1855 -^ ne cesse de publier livre sur livre sans compter une revue historique, philosophique et littéraire, intitulée Athenosum — dont comme Atlas, il porte tout le poids pendant onze ans.
A la mort de ^autocrate Nicolas, il sort de sa solitude, s'établit dans la principale ville de la Volynie où il dirige un gymnase et un théâtre. C'est alors qu'il produit ses charmantes comédies qui le rangent parmi les nieilleurs auteurs scéniques polonais à côté de deux Fredro père et fils. En 1857, il visite pour la première fois l'Europe. Ni mystique, ni napoléonien, il publie à Paris, après la stérile campagne de Crimée, un volume de poésies : les Hymnes de la douleur, D'Italie il rapporte des recherches approfondies sur les Césars et y puise deux œuvres remarquables: Caprée et Rome sous Néron.
En 1858, Kraszewski est appelé à Varsovie par le riche banquier israélite Kronenberg,-à prendre la direction de la Gazette quotidienne^ devenue ensuite la Gazette polo^ naise^ fondée dans le but de contenir la fougue de la jeunesse impatiente de marcher sur les traces des héros du 1830, sans abandonner néanmoins aucune revendication réalisable. Possédant toutes les qualités qu'exige le journalisme : la souplesse et l'énergie, l'abondance et la retenue, Kraszewski s'acquitte admirablement de sa tâche. Son journal obtient un succès retentissant et le fait élire membre de la délégation municipale de Varsovie à laquelle le gouvernement russe abandonne, pendant quelques mois, toute l'autorité sur le royaume. Relâchement momentané cousu de ruse et de perfidie !
Bientôt la bète fauve diï despotisme cesse de faire patte de velours et montre ses griffes : Kraszewaki est condamné au bannissement et la Gazette supprimée.
Il s'établit à Dresde, cette fenêtre allemande sur la Pologne. Là, pour s'acheter une modeste villa, il vend une précieuse collection artistique d'antiquités polonaises à un opulent seigneur qui Tenferme dans son château, tandis qu'il avait une belle occasion d'imiter le louable trait d une impératrice de Russie. On sait que Catherine II, en achetant sa bibliothèque à Diderot, la lui laissa à vie et lui assigna en outre une pension viagère pour la garder.
Cette période de Texistence de Kraszewski est troublée de chagrins domestiques. Il avait une fille unique mariée à Lozinski, propriétaire de Volynie. Celui-ci est condamné pour la part qu'on lui attribue dans l'insurrection de 1863 à la déportation en Sibérie. Il y meurt. Veuve, sa femme qui l'avait accompagné dans les régions gla-< ciales se met en chemin pour revenir dans sa famille, avec trois orphelins et succombe elle-même à Kazan, brisée par la douleur.
Pour Kraszewski la douleur devient un puissant stimulant au travail. Il écrit régulièrement douze à quinze heures par jour avec de courts intervalles consacrés à la peinture, au piano et à la promenade. On dirait qu'il a pris, comme le janséniste Amauld, pour devise : « N'ai-je pas l'éternité pour me reposer I » Près de trois cents volumes sont sortis de sa plume pendant vingt ans d'exil à Dresde.
Malgré cette exubérance, à cette époque appartiennent
KRASZEWSKI
ses meilleurs ouvrages parmi lesquels figure le Juif^ où comme le dit l'épigraphe : ^ ail is true. Tout y est d'une vérité si frappante qu'on hésite à ranger ce livre parmi les romans. C'est une étude a{)profondie du caractère, des mœurs, des idées du peuple d'Israël, c'est une histoire impartiale du mouvement révolutionnaire de la Pologne, c'est un exposé fidèle de la politique occulte du tsarisme ; c'est une discussion savante, reli^euse et philosophique. Par les types saillants que présente cette œuvre, par ses dialogues si pleins de verve, . par Tintrigue si artistiquement développée, c'est néanmoins un roman. Alexandre Weill, qui en a pris connaissance sur le manuscrit, l'a déclaré comparable aux meilleures productions de Balzac.
A mon avis c'est un chef-d'œuvre qui permet d'appré-cîer toute l'envergure du génie de son auteur. C'est pourquoi, je me suis décidé à le traduire. Son apparition, pendant qu'un pamphlet anti-judaïque fait tant de bruit est toute fortuite. Au milieu d*un océan de volumes je n'ai été' guidé dans içon chobc par' aucune espèce d'opportunisme.
Paris avait fêté en 1*78 le centenaire de Voltaire. Un an plus tard Cracovie rendait le même hommage à KraszeWski en reconnaissance d'un demi siècle d'activité littéraire. Ovation magnifique ! Leà Polonais, unis dans un sentiment commun purent raviver leurs souvenirs, retremper leurs espérances et, en quelque sorte, ressouder les tronçons épars d'une patrie divisée entre trois Ravisseurs.
Cet essai dé résurrection ne pouvait convenir à M. de
Bismark. Il eut peur du cadavre paraissant se ranimer. Par une machination ingénieuse mais, infâme, il implique dans un prétendu complot contre la sûreté de l'Etat, le grand littérateur polonais, et le fait condamner à trois ans et dix mois de détention dans la forteresse de Magdebourg. Le prétexte de cette mesure barbare, dont TEurope ne fut pas assez émue, était une simple correspondance politique où il était question des armements de TAllemagne.
Le vieil empereur n'eut aucune pitié d'un autre vieillard. Il ne lui accorda même pas la faveur si minime de subir sa peine en Saxe et non en Prusse. Toutes les sollicitations furent vaines. Il s'agissait pour M. de Bismark de frapper un grand coup, et de préluder ainsi à la proscription en masse des Polonais, en s'inspirant de l'exemple de Philippe II et de Louvois dont il suit la tradition de préférence à celle de Richelieu. Comment le docile souversdn aurait-il osé contrarier le puissant ministre dans sa politique ?
Depuis deux ans Kraszewski malade subissait une dure captivité, quand une Polonaise la princesse Falconieri, née Holynska, profita de la présence du Prince Impérial d'Allemagne et de son épouse en Italie pour suggérer à la Reine Marguerite une intercession en faveur du prisonnier. La pieuse compassion de deux femmes aboutit pour lui à une délivrance de six mois moyennant une caution de 20 mille marcks. Il respire en ce moment l'air de la liberté à San Remo sur cette rivière de Gênes dont il a si bien dépeint les charmes dans le Juif.
Perdre sa caution lorsqu'il sera sommé de rentrer dans
KRÂSZEWSKI VU
son cachot, ou aller reprendre ses chaînes, avec ses 74 ans et ses infirmités; telle est l'alternative qui sWre à rillustre écrivain. Il lui faut opter entre la ruine et la mort.
Ne se trouvera-t-il pas dans les familles opulentes des Tyszkiewicz,' des Potocki, des Lubomirski — sans en citer d'autres — quelqu'un d'assez compatissant pour remplacer la chétive somme de vingt mille marks de caution et épargner à un compatriote si méritant, la gêne la plus absolue? Je l'espère peu, car, je n'ai connu parmi les magnats de notre temps qu'un seul qui n'ait pas dégénéré de la plus belle vertu de ses ancêtres : la générosité. C'était Xavier Branicki. Il est malheureusement mort sur le Nil et n'a légué à personne que je sache son cœur démocratique et ses procédés de grand seigneur, dans la meilleure acception de ce terme.
A défaut de la noblesse, si elle reste sourde à la voix du devoir, je fais appel à la bourgeoisie israélite. Elle prouverait en entr'ouvrant ses coffres-forts qu'elle est aujourd'hui la véritable szlachtaj la classe appelée à diriger le pays des Sobieski et des Kosciuszko.
Si les vingt mille marks ne viennent pas de cette seconde source aurifère il restera aux promoteurs du jubilé de 1879 à provoquer une souscription publique qui se remplira — je n'en doute pas — obole par obole •
Kraszewski s'é teignant dans le dénuement imprimerait une honte ineffaçable à sa terre natale,
La mort de Cervantes sur un grabat d'hôpital pèse comme un remords sur la conscience de l'Espagne. Que