‹ Le juifChapitre 3 sur 27 · VIII IB JUIF · texte numérisé non relu

VIII IB JUIF

la Pologne s'épargne un semblable regret et profite de

l'occasion pour donner un signe d'incontestable vitalité !

L'ingratitude sordide déshonore et dégrade les

nations comme les individus . Les âmes bien trempées

sont toujours reconnaissantes. Il en existe encore

Cette pensée me rassure sur le résultat d'une exhortation, qui, j'en suis convaincu, n'aura pas été un coup d'épée dans l'eau.

Juin 1886.

Ail is true.

l'auberge de sestri-ponente

Par une chaude après-midi de Taulomne de 1860, la meilleure , ou plutôt la seule auberge de Sestri-Ponente , était pleine de monde. Firpo, l'hôtelier de YAlbergo e Trattoria délia Grotta était peu habitué à pareille aubaine en dehors des dimanches et des jours de fête. Comme c'était un simple jeudi, ses joues hâlées reflétaient un rire de satisfaction.

Sestri-Ponente ^t située à une heure environ de Gênes; au bord de la mer [in vicinanza del mare comme l'indiquent les prospectus ) et sur la grande route de Savone à Nice. Sestri, outre des chantiers pour la construction des petits navires marchands, ce qui l'anime et l'enrichit, possède encore une plage agréable où il est possible de se baigner. C'est la supériorité de cette petite ville sur Gênes la superbe, h laquelle manquent des bains de mer. Gênes a tout, même des arbres rabougris auprès de somptueux édifices ; elle a un port magnifique et pourtant quiconque veut à toute force

â LE JUIF

se plonger dans la mer, doit louer un bateau pour s'éloigner des ordures amoncelées près des quais. Une fois loin du bord, on se passe une corde autour de la taille et on s'asseoit, pour barboter, sur la dernière marche de l'escalier fixé à l'arrière du canot. Si le pied glisse, l'honnête batelier vous retirera de l'abîme par la corde, au bout de laquelle on aura l'air d'un poisson suspendu au hameçon. Ceux que ce système ne contentera pas, ont la hberté de se baigner dans l'eau sale du port ou dans les baignoires de marbre de la Piazza Sarzana.

Pour prendre des bains sur une plage plus ou moins rocailleuse, il faut abandonner Gênes pour la fashionable Livourne, la charmante Spezia ou la modeste Sestri. Les plus riches, affluent sur les deux premières plages.

Sestri convient mieux aux personnes économes et tranquilles qui préfèrent la mer à la société, la vie paisible aux distractions bruyantes. Les environs en sont tristes mais non dépourvus de pittoresque. En hgnes graves et classiques comme celles de Poussin, se dessinent des vignobles, des bocages, des jardins, des villas luxueuses mais aujourd'hui inhabitées comme la plupart des maisons de campagne en Italie*

Par ci par là, les clochers des couvents et des petites églises coupent le panorama, qui, du rivage aux arêtes bien accentuées, s'étend d'un côt^ jusqu'à Gênes, de l'autre jusqu'à Savone et se perd dans l'immensité de la mer, — espace infini de bleu et de vert.

A distance VAlbergo délia Grotta fait assez d'effet. Ce joli petit palais, qui a dû être la villa de quelque riche seigneur, n'a jamais été destiné à devenir une auberge*

Ses abords sont couverts de lauriers, de grenadiers et d'orangers. On y arrive par une route montante et escarpée, taillée en escaher. Partout apparaissent des traces d'un faste capricieux au milieu desquelles s'est installé un restaurant sans égard pour la demeure sei«

l'auberge de sbstri-ponentb

gneuriale... C'est que les conditions de la vie ont changé partout. Ce n'est pas seulement en Italie qu'on traite ainsi les constructions qui ne répondent plus aux exigences et aux besoins de la société actuelle. Combien de palais, changés en brasseries, combien de villas, transformées en auberges, combien de jardins somptueux devenus des plantations de betteraves 1 Les parvenus opulents ont seuls conservé quelques restes de la noblesse éteinte ou ruinée.

Les grands seigneurs ont bâti pour les banquiers. La coquille demeure; le molusque change. Le principal ornement de notre villa est, ainsi que l'indique son nom, une grotte construite avec beaucoup d'art, et qui fait songer aux temps où les Césars romains établissaient des parcs d'huitres jusque sur les toits et s'appliquaient à forcer la nature à paraître extravagante. Cette grotte forme un vaste salon qui occupe tout une aile de la maison et semble être une caverne naturelle grâce à son ornementation bizarre de stalactytes. Les murailles sont en gypse de toutes couleurs. Un labyrinthe éclairé par en haut mène à un vivier et à une fontaine dont l'eau s'écoule lentement. En entrant «pour la première fois dans ce souterrain on ressent une puissante impression. Mais peu à peu les yeux s'habituent à ce demi-jour, puis l'illusion disparaît en partie et l'enthousiasme se refroidit.

Aujourd'hui cette grotte sert de salle à un restaurant. Des tables se dressent au miUeu et dans le coin le plus sombre de la grotte sur les rochers qui entourent le vivier, on a juché une table où parfois s'agitent, rient, boivent, dorment les ouvriers génois des fabriques environnantes. Quand ils cèdent la place c'est à des touristes ou à des familles anglaises.

Dans la salle toutes les classes de la société fraternisent devant le macaroni et le vin. L'hôtelier sert avec le même zèle les lords et les cochers. Qui sait même s'il n'a pas plus d'égards pour ces derniers, car les lords

renouvellent rarement leurs visites tandis que les cochers, comme une fièvre intermittente, reviennent tous les deux jours. La cuisine de l'auberge n'est ni pire ni meilleure que toute autre cuisine italienne. Le vin y est assez supportable potir des palais qui ne sont pas trop blasés, et une agréable fraîcheur fait de la grotte un séduisant refuge pendant les Jours de la semaine où il n'y a dans le restaurant ni foule tapageuse ni musique criarde. Devant les lucarnes, les grenadiers et les orangers entremêlent leurs branches. Dans les instants de calme, on entend le bruit rapproché de la mer qu'on découvre parfaitement du toit plat de la grotte.

Sestri est du reste une localité qui n'est animée que de temps en temps par les voyageurs et h laquelle le chemin de fer ne donne qu'une vitalité fugitive. Peu de personnes s'y arrêtent car de là apparaît le phare de Gênes et chacun se hâte de gagner la Superba, Seuls les visiteurs de la Villa Palaviccini, qui est è, proximité, se rencontrent h Sestri avec des rares touristes qui ne redoutent par trop le brodo du Signor Firpo.

L'auberge - ainsi que nous l'avons dit — était, par une après-midi étouffante, remplie d'une façon inusitée. Deux diligences peintes en bleu et d'autres véhicules étaient arrivés de Gênes et de Nice. Le patron conduisait naturellement tous ses clients dans la grotte qu'il aimait montrer comme une merveille. Les tables furent envahies par les voyageurs qui, une fois assis, commencèrent à se dévisager les uns les autres avec une certaine méfiance.

Auprès d'une table était assis un homme de taille moyenne et dans la force de l'âge. Au premier coup d'œil on pouvait, à sa face expressive et régulière, le prendre pour un Italien, mais on remarquait dans sa figure, après un plus ample examen, les traits caractéristiques du type oriental. Le chagrin ou le travail avait prématurément ridé son front élevé et l'énergie de son regard dénotait un caractère fortement trempé resté

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vainqueur après de longues luttes intérieures. Ce visage avait quelque chose de sympathique qui attirait vers cet homme dont le costume sans élégance affectée mais commode et plein de goût attestait sinon une grande fortune dû moins une très honnête aisaûce. Devant lui s'étalaient les restes d'un repas frugal composé de fruits, de vin et de fromage.

A quelques pas, trônait dans un groupe de trois personnes une femme brune, aux lèvres roses, qui n'était plus de la première jeunesse, mais ne manquait cependant pas d'attraits augmentés encore par une gaieté et une vivacité communicatives. Elle semblait l'idole de deux messieurs assis à ses côtés. L'un, de belle carrure, très brun, l'air paisible devait, s'il n'était pas son mari, être un ami sérieux. L'autre cavalier, blondin élancé et timide comme une jeune fille, rougissait à tout propos. Le trio mangeait, tout en causant, et en essayant de secouer l'impression de tristesse produite par l'aspect de cette singulière salle de restaurant.

De l'autre côté, un homme fumait devant une bouteille de vin. Sous ses longs cheveux noirs en désordre, il fronçait les sourcils et, quoique jeune encore, il portait sur ses traits les traces d'une vie agitée. Son teint bronzé, ses lèvres épaisses, son front bas et carré, qui le faisaient ressembler h un sphinx, indiquaient en lui le descendant d'une race non européenne. On l'eût dit sculpté en basalte, mais en basalte usé par les orages des passions aujourd'hui éteintes mais ardentes autrefois. On songeait en le regardant h ces lacs qui, agités le matin, se sont calmés sous la brise bienfaisante du soir.

Plus loin, étaient attablés deux Italiens, facilement reconnaissables au sans-gêne de leur tenue, malgré la présence d'une dame. Leur nationalité était, du reste, trahie également par leur teint olivâtre, qu'encadrait des cheveux tombant sur les épaules. Le plus jeune portait la moustache à la Victor Emmanuel, ce qui lui

donnait Taspect militaire. Le second, plus obèse, était un artiste. Ils avaient l'un et l'autre cet air content de gens qui se sentent chez eux et respirent l'air natal.

Séparé de ceux-ci par une table vide, un homme pâle et blond semblait rechercher la solitude. C'était un fils de la Germanie. Sous son air flegmatique et son apparente indifférence on devinait néanmoins qu'il n'avait pas été à l'abri des coups du sort. Mis pauvrement et avec une certaine négligence, oubliant son pain et son fromage, il regardait machinalement la grotte et ses voisins, absorbé tout entier par l'attente d'un lendemain qu'il semblait redouter.

Toute la compagnie était silencieuse et comme à moitié assoupie. De temps à autre résonnait le bruit des voix è, la table où trônait la seule femme de la société , parfois bruissaient les verres et les bouteilles, puis le silence se faisait plus morne.

Tout à coup, un étranger entra dans la grotte par une petite porte de derrière. Tous les regards se tournèrent vers lui. Il eut comme un geste d'épouvante à la vue du souterrain.

Le nouveau venu était pâle. Ses vêtements gris de poussière prouvaient un long voyage à pied. La fatigue marbrait son visage empreint de cette beauté douloureuse, qui intéresse à première vue tout homme vraiment digne de ce nom. Dans ses yeux abattus mais doux comme des yeux de femme, se lisait une souffrance presque surhumaine. Son havresac, son bâton et sa misérable apparence démontraient qu'il voyageait à pied plutôt par nécessité que par fantaisie.

Il chercha timidement des yeux un coin éloigné et remarquant que presque toutes les tables étaient occupées il alla lentement s'asseoir auprès de l'Allemand. Mais à peine eût-il ôté son chapeau de paille et essuyé son front ruisselant de sueur, que sa figure se contracta sous une souffrance atroce. Il saisit convulsivement la table pour se retenir mais ses forces l'abandonnèrent et

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il tomba à la renverse sans connaissance. Dans sa chute il entraîna sa chaise avec lui et ce fut un miracle qu'il ne se cassa pas la tête sur les stalactytes, en roulant sur le sol, où il resta étendu, pâle comme un cadavre et portant sur ses traits cette expression de calme, que donnent la mort ou l'évanouissement, comme pour ne pas trop épouvanter les assistants.

Tous les voyageurs et la dame en tête — il faut leur rendre cette justice — se portèrent au secours du malade. Ce fut la femme qui montra le plus de présence d'esprit, bien qu'elle ne se posât nullement en sœur de charité ; dans toute femme il y a une mère et une sœur. Elle saisit une carafe, mouilla sa serviette et l'appliqua aux tempes de l'inconnu qui poussa un profond soupir, ouvrit les yeux et revint bientôt à lui. Il témoigna d'abord une sorte de honte de son accident. Il s'appuya sur le coude, et, les yeux timidement baissés, balbutia quelques paroles incompréhensibles de remereiement.

Si court qu'eût été l'évanouissement, l'hôtelier avait eu le temps de l'apprendre. Il accourait mu par la crainte des formalités qu'entraînerait une mort subite dans son auberge et il était bien décidé à prier le malade d'aller mourir ailleurs, quand il se rassura en voyant que l'étranger avait repris connaissance.

Le premier mouvement du Signor Firpo était bien de ce siècle qui au lieu de tendre la main au malheureux le repousse et ne reconnaît pas au pauvre le droit d'être malade. L'homme à la vue d'un autre homme éprouve d'abord un sentiment de méfiance. L'indifférence a remplacé l'idéal. La société se détourne des infortunés et sa devise est : Egoïsme.

L'aubergiste se sentit un peu honteux en voyant l'empressement de tous ses clients autour du jeune homme souffrant. Néanmoins il se promit de ne pas héberger pendant la nuit un voyageur qui s'évanouit si facilement et n'a pas même de bagages. Gênes, se di-

sait-il, n*est pas loin. Il y a des hôpitaux. Qu'il y aille donc et le plus vite possible.

Quelle eût été Texaspération de Thonnête Firpo s'il avait connu la cause de Tévanouissement I

Il fît taire ce sentiment peu charitable, à cause des clients, qui se pressaient autour du dernier arrivé. La charité rapprochait des voyageurs étrangers les uns aux autres. Ils se groupaient comme d'anciennes connaissances, parlant à la fois italien et français pour arriver à se comprendre.

La femme cherchait de ses mains délicates à quel endroit de la tête le jeune homme s'était blessé et d'où venait le sang qui couvrait ses tempes. Les hommes chuchotaient entre eux sur cet accident et, avec un sourire forcé, le blessé murmurait faiblement :

— Ce n'est rien ! Pardon et merci I Mais la chaleur... la fatigue...

— Ou plutôt la faim... ajoutaient les spectateurs en contemplant le malheureux dont les joues creuses leur donnaient raison.

Le calme se rétablit enfin. On conseillait au malade un peu de vin pour se remettre complètement. La femme lui apporta son propre verre après l'avoir rempli. Il y trempa les lèvres en la remerciant avec timidité.

— Que monsieur vienne s'asseoir avec nous, proposât-elle à brûle-pourpoint. Qu'il se repose un peu et cette faiblesse passera.

Puis s'adressant à lui directement elle reprit en insistant :

— De tels accidents se renouvellent quelquefois, monsieur, et il est plus prudent que vous soyez auprès de nous. Nous pourrons vous surveiller. Et si la question n'est pas trop indiscrète vous nous direz d'où vous venez et où vous allez.

— J'allais h Gênes, madame, répondit l'inconnu.

— Et vous venez de loin ?

l'auberge de sestri-ponente

— D'assez loin. De France. Je voyageais à pied et la fatigue...

. Il y eut un court silence. Mais la femme était curieuse et reprit le cours de son interrogatoire :

— Vous n'êtes cependant pas Français ?

— Non, madame.

— Je Tai tout de suite reconnu à votre accent.

Les voyageurs se rapprochaient de la table où l'étranger s'était assis. La conversation devint générale. On parlait voyages et pendant ce temps le malade reprenait des forces, sa pâleur diminuait et le sang circulait plus rapide dans ses veines. La femme le fixait d'un regard maternel.

— Vous êtes vraiment impardonnable, continuât-elle. Etant sujet aux évanouissements, il ne fallait pas entreprendre un aussi long voyage tout seul et par une telle chaleur. Quoique l'Italie, sauf dans les environs de Naples, ait perdu ses brigands légendaires qui ne vivent plus que dans les romans, vous auriez fort bien pu être arrêté à quelque tournant de route et assassiné ou au moins dévalisé.

Le jeune homme eut un sourire douloureux, baissa la tête et répondit tout bas : Il m'eçt impossible, madame, de suivre vos conseils de tout point excellents. Je n'ai pas moyen de m'y conformer,

— Pauvre garçon, murmura son interlocutrice. C'est affreux I

■■ — Je suis un exilé continua-t-il en relevant la tête. Je suis un Polonais. J'ai quitté mon pays pour des fredaines d'écoliers qui menaçaient de ruiner mon avenir. J'ai cru trouver une hospitalité facile chez les nations compatissantes. Je l'ai cherchée en Allemagne, en Angleterre, en France. Partout de belles paroles cachant une froide indifférence. J'ai pensé enfin à l'Italie. C'est un peuple, dont la destinée, il n'y a pas encore longtemps, était semblable à la nôtre. Proscrits, ils cherchaient aussi par le monde un peu d'aide et de consolation... Hélas I...

Il interrompit cette confession inattendue qui produisit des impressions diverses sur Tauditoire. Elle avait d'abord jeté un peu de froid dans la société qui, cédant bientôt à un sentiment plus honnête, se sentit captivée par cette franchise.

— Nous sommes donc, en quelque sorte compatriotes, dît en polonais le jeune blondin, assis près de la belle dame. Moi aussi je suis un peu Polonais, mais Galicien.

Ce mais résonna douloureusement aux oreilles du proscrit, qui salua cependant et prit en silence la main qu'on lui tendait.

L'homme brun aux traits majestueux se leva à son tour :

— Moi aussi, déclara-t-il d'un ton légèrement ironique, j'ai l'honneur de me présenter un peu comme votre compatriote. Je suis Polonais, mais juif.

Le Galicien se retourna vivement vers le nouvel interlocuteur, qui serra chaleureusement la main du banni.

— l)ans cette reconnaissance générale, ajouta le second cavalier de la dame, permettez moi aussi de me considérer un peu comme votre patriote. Nous sommes des frères slaves car je suis Russe, mais proscrit. Serronsnous donc la main.

-^ Proscrit et vagabond, c'est tout un, continua l'homme au teint bronzé ! Permettez donc à un frère en exil et en vagabondage, à un paria de fraterniser avec vous. Je suis un Tsigane, mais un Tsigane riche, ce qui est rare. C'est la seule raison pour laquelle je ne panse pas les chevaux et je ne vole pas les poules. Oui, messieurs, j'appartiens à cette race maudite que le moyen âge chassait à coups de fourches et qu'aujourd'hui encore la police surveille avec soin. On ne fait d'exception que pour nos sœurs au-dessous de vingt ans, tant qu'elles ont les dents blanches, une jolie voix et la beauté du diable. Pour vous tranquiliser, je vous répète, messieurs, que

l'auberge de "SESTRI-PONENTE H

je suis riche, ce qui est un correctif à la plus mauvaise réputation ; je ne suis pourtant pas un roi tsigane, je ne suis qu'un oisif par profession.

Il se mit h rire, épiant Tefifet de sa harangue qu'il termina par ces paroles :

— Je porte sur le visage le témoignage indélébile de mon origine. Aucune eau merveilleuse ne peut me blanchir le teint. Aucun cosmétique ne peut dissimuler ma race.

— Ecoutez, messieurs, interrompit la dame avec vivacité, si la proscription et la vie nomade sont des titres à votre bienveillance, vous pouvez m'admettre en votre société. Mon père était un Italien, de cette Italie, qui n'était pas encore une patrie mais une simple expression géographique, comme l'a dit Metternich. Il avait émigré volontairement en Angleterre. Ma mère était de famille irlandaise, défunt mon mari était Russe, et comme si cela ne suffisait pas, ma grand' mère était Grecque.

Au milieu du cercle s'avança tout à coup un petit homme brandissant sur l'épaule un énorme parasol, habillé avec beaucoup de recherche, affublé d'une paire de lunettes et portant en bandoulière se croisant sur la poitrine d'un côté une lorgnette, de l'autre une gibecière*

— Bravo ! bravissimo I cria-t-il en se mêlant à la conversation. Pardonnez-moi de vous interrompre, madame, mais je désire absolument participer à cette présentation générale et j'ai des droits qui valent la priorité. Je suis né Danois, à ce qu'il paraît. Ma mère était Ecossaise ou Anglaise, ma grand'mère tant soit peu Italienne. J'ai longtemps habité la France et je crois même que j'y suis naturalisé. J'espère donc avoir le droit de dîner en compagnie du monde entier. Qu'en pensez-vous, madame et messieurs ?

Il y eut un rire général dans la société, qui admit avec cordialité ce joyeux partenaire.

— Je sollicite le même honneur, demanda l'Ai-

lemand, d'un air lourd. Moi aussi, je suis émigré. Sur ces mots, il s'inclina et s'assit.

— La question de patrie, reprit aussitôt le Dano-Français, est aujourd'hui une pure question d'argent. La bourse pleine, on vous reçoit partout, on vous naturalise ; avec de l'or, on a partout droit de cité. Pas le sou, pas de patrie. Pas d'argent, passe ton chemin. Il n'y a de vrai proscrit, de vrai paria que celui qui n'a rien. La pauvreté a beau être' couronnée de feuilles de lauriers ou de branches de chêne, elle sent toujours mauvais. Avec de l'argent on achète autant de patries qu'on en désire, c'est pourquoi moi je n'éprouve aucun besoin d'en avoir une !

A ces mots il haussa les épaules et un des deux Italiens se leva :

— Mon ami et moi, dit-il, ne voulons pas être exclus de ce cercle charmant et nous avons tous deux des titres pour être reçus parmi vous. D'abord nous sommes artistes, donc nomades de corps et d'esprit. Ensuite, bien qu'Italiens, nous sommes l'un Romain, l'autre Vénitien. Enfin, nous pouvons tendre la main aux Polonais car nous sommes leurs frères en pauvreté.

— Non ! non ! cria vivement le Polonais. Vous n'êtes pas comme nous, dénués de tout. Vous savez où fuir la persécution. L'Italie vous est ouverte tout entière. Vous avez une patrie, un roi, un gouvernement. Nous n'avons que des sbires, des bourreaux, des persécuteurs, des espions. Toujours menacés de la Sibérie ou de la mort, l'Europe ne nous reconnaît même pas le .droit à l'existence.

Ces paroles vibrantes de désespoir vinrent jeter dans la conversation la note dramatique. Tous dans cette société bigarrée : Italiens, Polonais, Juif, Danois, Tsigane, se groupèrent et les petites tables rapprochées n'en firent plus qu'une grande. Ceux-là mêmes qui étaient le moins enclins à faire de nouvelles connaissances ne résistèrent pas h l'élan général. La glace avait été rom-

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pue par révanouissement et la confession du Polonais.

Bien souvent, nous hésitons, par ce temps de vagabondages à outrance, à nous créer de nouvelles relations en voyage. C'est un calcul d'économie intellectuelle. Chaque connaissance nous coûte quelques mots de politesse, quelques concessions courtoises, si nos idées ne sont pas d'accord avec celles de l'ami de rencontre et tout cela en pure perte lorsque peu d'instants après, celui auquel on a fait des concessions, descend à la station voisine. C'est une dépense qu'on peut éviter ; il est plus commode de se taire et d'étendre les jambes sans se soucier du voisin qui ne sera plus là, dans un moment.

Pour une fois les clients de l'auberge de Sestri-Ponente oublièrent tout calcul de commodité personnelle. La femme avait communiqué à toute cette société le sentiment charitable qui s'était emparé d'elle.

Tout est contagieux dans le monde, même la vertu.

Il y a un demi-siècle, quand on voyageait beaucoup moins, les hommes étaient plus accessibles les uns aux autres. Aujourd'hui, passe devant les yeux un tel défilé d'échantillons de l'espèce humaine, depuis les princes sans couronne, jusqu'aux prolétaires sans chemise, qu'on réfléchit, qu'on prend ses précautions avant dé se lier.

L'homme est devenu cosmopolite et c'est pour cela qu'on évite le plus soigneusement les personnes les plus sympathiques de peur de s'y attacher.

L'hôtelier, tapi derrière la porte, se rassura en voyant celui dont il craignait la mort subite sous la tutelle de toute la société. Cette tutelle le débarrassait des devoirs dont la seule idée suffisait pour l'épouvanter.

Comme une bonne action attache à celui qui en est cause, la dame était radieuse. Elle babilla avec le Vénitien et le Romain, questionna encore le Polonais, entreprit le Franco-Danois, dit quelques paroles au Tsigane, sourit même au flegmatique Allemand et séduisit

tant rassemblée que chacun commença à appréhender l'heure de la séparation. La conversation continua gaie, comme elle avait été entamée :

— Je ne suis pas du tout cosmopolite, affirma la dame. L'homme a besoin d'une patrie et celui qui n'en a pas a dans le cœur un bonheur de moins, dans la vie un amour de moins, dans sa pensée une espérance et une consolation de moins. Plutôt que de manquer de patrie, il faut s'en choisir, s'en créer une pour l'aimer comme il faut au jeune homme une amante idéale s'il n'en a pas une réelle. Pourtant l'amour de la patrie n'implique pas la haine de l'étranger ! C'est une si belle chose que la fraternité humaine.

-^ Très bien dit 1 appuya le Danois naturalisé français, qui, pour placer son mot, abandonna ses macaroni. Par malheur, madame, cette fraternité appartient aux temps fabuleux et utopiques, comme les républiques anglaises et les monarchies patriarchales. C'est un rêve comme la chaumière et le cœur des amoureux avec les racines idylliques et l'eau du torrent ; c'est un songe creux comme tant d'autres sornettes que les hommes ont inventées dans un siècle de beefsteaks, de bordeaux, de. billets de banque et de confort. Il y a des milliers d'années que les hommes ont forgé ce mot de fraternité. Eh ! madame, demandez au Moscovite d'aimer le Polonais, à l'Anglais d'aimer le Français, demandez donc à l'Allemand de renoncer à, la disposition qu'il a de s'assimiler les nationalités voisines qui lui rendent le sol trop étroit pour y cultiver ses pommes de terre ; demandezlui donc de cesser d'aller chanter les louanges de la mère-patrie partout hors de chez lui.

— Oh I oh I fît le paisible Allemand en secouant la tète. Voilà déjà une satyre sur des hommes inoffensifs.

Puis il murmura entre ses dents :

— Oh 1 Schiller !

— J'ai eu le bonheur de le lire tout entier, répartit le Dano-Français en retournant à seâ macaroni, dans une

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traduction. Il a chanté de très belles choses. Mais de beaux vers ne caractérisent pas un peuple, mon très cher Allemand. Je vous appelle très cher, parce que j'aime démesurément les hommes en général jusqu'à ce que je les haïsse en particulier. Eh bien, très cher fils de la blonde Germanie, je vous le dis, sans me souvenir de votre accaparement du Schleswig et du Holstein, deux principautés auxquels je ne tiens pas, je vous le dis sans arrière-pensée aucune : Schiller, Gœthe, Kant, Herder, Lessing ne sont pas Allemands.

— Comment cela ?

— Attendez, fils paisible de l'industrieuse Allemagne, ne vous emportez pas. Je vous connais, c'est pourquoi je soutiens que ni Schiller, ni les autres ne sont à vous.

— A qui sont-ils donc alors ? demanda l'Allemand rrité, en frappant la table de son couteau.

— Ce sont des génies comme Shakespeare. Ils appartiennent au monde entier et non à Sa Majesté le roi de Prusse. Ils sont plus étrangers dans le pays qui les a produits que dans les autres pays.

— C'est parfaitement vrai, ajouta le jeune Polonais. Je sens que je comprends Schiller mieux que les Allemands qui s'extasient sur son génie, lui élèvent des statues à tous les carrefours et jettent un démenti à l'idéal du poète en s'enfermant dans un nationalisme étroit, égoïste.

— Assez, jeune exalté ! interrompit le Danois. Tu as vingt et un ou...

— Vingt-deux ans I acheva le Polonais.

— Je ne te permets pas de discuter encore sur l'égoïsme. Attends pour cela que tu deviennes égoïste toi-même. Nemo sapiens nisi patiens. J'avoue cependant que tu m'as bien compris mais gare au commentaire.

Un rire général s'empara de la compagnie.

— Avec votre permission, ajouta le Franco-Danois, en ôtant sa lorgnette qu'il posa sur la table, ceci menace de devenir une conférence internationale un peu longue. Il faut que je prenne des forces pour soutenir la discus*

sion. Le macaroni bourre mais ne nourrit pas. Je vais demander quelque chose de plus substantiel. Décidément ces Italiens depuis un nombre considérable de générations de ventres ont un culte exagéré pour le macaroni.

— Ne vous gênez pas pour nous ! répliqua la dame en souriant,

— Monsieur le Polonais, continua le loquace Danois^ ne vous offensez pas si je vous invite brusquement à dîner avec moi. C'est par simple égoïsme. A manger seul, je n'ai pas faim. Voir manger me donne de Tappétit et je devine en vous un estomac polonais.

Le jeune homme rougit fortement en balbutiant :

— Mais... mais...

— Pas de mais. C'est un service que vous pouvez me rendre. Mangez comme un loup ; je serai heureux de vous regarder en convoitant votre appétit.

A ces mofs il eut un soupir de regret et frappa sur la table. Un garçon en manches de chemise accourut. Chacun commanda son dîner. La conversation se ralentit et l'Allemand, morne et indigné, alla de nouveau s'asseoir dans son coin.

— Monsieur est fâché, lui dit le Danois, mais monsieur à tort. J'estime beaucoup votre nation et je rends justice à ses qualités générales. Les Allemands abondent partout comme les trichines et comme elles, plus ils ont la vie dure, plus sûrement ils provoquant la mort de ceux qui les ont accueillis. C'est un éloge pour le peuple, si c'est une offense pour les trichines. Si vous vous fâchez de mon opinion sur vous, lisez Henri Heine, qui me justifie en tous points.

L'Allemand eut un geste de mépris :

— Heine I Un Juif I chuchota-t-il.

Le Danois seul l'entendit et se penchant à Toreille de son interlocuteur, il ajouta à mi-voix :

. — Je crains que vous soyez bientôt obligés de chercher votre avenir là où le voyait Heine...

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Plus bas encore, il prononça ce mot, un titre dans les œuvres de Heine.

— Hammonia,.. I! (*)

Après un court colloque, tous deux se comprirent sans doute, car ils se serrèrent la main.

On servit le repas du jour de V Hôtellerie de la Grotte, D'abord un épais brodo, potage que le macaroni selon les Italiens, remplace avec avantage. Puis une friture de poissons et une viande un peu suspecte, car elle était venue de Gênes par la grande chaleur et était certainement fatiguée du voyage. Ensuite, une sorte de rôti, une pâte indigène, du fromage et des fruits.

Le Danois prétendait que la cuisine était à peine digne du dernier des marmitons mais les voyageurs avaient faim, ce qui fait passer bien des choses.

Le Polonais avait surmonté toute fausse honte et mangeait avec plaisir, tout en craignant qu'on devinât ses jeûnes prolongés. Il était cent fois plus à jeun que son amphttryon qui s'était réconforté à Cogoletto. L'infortuné ménageait ses derniers sous pour retourner dans son pays. Ayant perdu confiance dans la fraternité humaine, il ne comptait plus, pour terminer son voyage, que sur ses forces et son économie.

— M'est-il permis de vous demander où vous allez, messieurs ? questionna l'Italienne en jetant un regard tout autour de la table.

— Moi, répondit celui qu'elle avait secouru, je vais ou plutôt je retourne en Pologne. Il y a deux ans que je l'ai quitté, chassé par la terreur. Je vais y rentrer poussé par la souffrance et l'espoir. Vieilli par les épreuves, j'aurai laissé en route toutes mes illusions.

— Moi aussi, je retourne en Pologne, ajouta le Juif. Je la considère comme ma patrie. Permettez-moi de l'appeler ainsi car je l'aime et cela m'en donne le droit.

Tous deux se pressèrent la main comme des frères

(*) Voyez Wintermârchen,

tandis que le Galicien, pour se donner une contenance, avait Tair de chercher quelque chose sur la table.

— Moi, proféra doucement le Tsigane, je crois que je vais en Hongrie. Je dis je crois, car ce n'est pas encore certain, ce n'est que probable. J*ai là-bas des parents établis. Ils ont quitté les tentes de la tribu pour des maisons plus solides. J'ai envie de les revoir et de les saluer dans notre langue. Mais pour moi, me mettre en route c'est tout une affaire et rien ne presse. La patrie est partout, où je me trouve bien, car il n'existe pas pour nous de patrie, dans le sens que vous donnez à ce mot. Nous l'avons oubliée cette patrie, depuis le temps que nous l'avons quittée et, si nous y retournions, elle ne reconnaîtrait plus en nous ses enfants. Nous serions dépaysés comme Epiménide.

— Eh bien ! dit brusquement le Danois au Polonais, vous avez fait un merveilleux voyage et de la plus agréable façon. La nécessité est souvent une bienfaitrice. Combien je voudrais être obligé d'aller à pied. Malheureusement quand il n'y a pas une raison majeure on écoute toujours la voix de la paresse.

— Vous enviez tout, répliqua le Juif, en commençant par l'appétit du voisin. Mais en même temps la volonté vous manque pour obtenir l'objet de vos désirs.

— C'est vrai I Mais ce que j'envie surtout c'est la •jeunesse !

— La route est vraiment assez captivant pour faire oublier la faim et la chaleur, reprit le Polonais. En marchant au bord de la mer azurée, il me semblait que le monde finissait là en émeraudes, en opales et en saphyrs, au delà desquels se trouvait un paradis, une terre idéale! Quel poète que l'océan I

— Le poète, ce n'est pas l'océan, dit le Danois c'est ton enthousiasme junévile. A moi, la mer ne parle que d'huîtres et de poissons.

L'Italienne ajouta avec un sourire :

l'auberge de sestri-ponente 19

primavera I ^oventù de Tanno ! gioventù ! primavera dalla vita I

— Moi j'ai rintention de visiter l'Italie et je vais à Gênes dit laconiquement l'Allemand.

— Moi aussi, fît le Danois.

— Et nous également I ripostèrent le Romain et le Vénitien.

— Quant à moi, reprit le Moscovite, je suis forcé d'errer puisque je ne puis rentrer dans la sainte Russie jusqu'à ce que...

— Jusqu'à ce qu'une tempête y éclate, acheva le Danois.

N'est-ce pas ce que vous avez voulu dire? ajouta-t-il. Le Moscovite fit un geste affîrmatif.

— Quant à moi, je prolonge mon voyage, murmura le Galicien, il faut bien voir l'Italie.

— Donc nous sommes tous en route pour Gênes, résuma l'Italienne. Cette Gênes la superbe, qu'on voit déjà si bien d'ici, et où il me tarde d'arriver.

— Madame, il ne faut pas se plaindre de la longueur de la route, observa le Juif. Le bonheur de la vie c'est d'en connaître le but et d'y marcher lentement. Gênes est plus belle à distance que de près. La route en est ravissante.

— J'en sais quelque chose, moi, qui suis venu à pied de Marseille, dit le Polonais.

Un» des Italiens se lança dans un éloge enthousiaste de l'Italie.

— Je ne m'étonne pas de trouver l'amour de la patrie jusque chez les Esquimaux, mais je ne comprendrais pas un Italien n'aimant pas l'Italie I Où trouver une contrée plus belle ? A vos pieds, les ruines éloquentes des siècles passés ; sur vos têtes, un ciel sans pareil, et partout des merveilles : un climat qui rend la vie aux moribonds. Italie, reine du monde, on a arraché le diad^ème de ton front mais ce front est resté plein de majesté. Les barbares ont mis des chaînes à tes mains,

mais pour les faire tomber tu n'as qu'à secouer les bras. Dites, connaissez-vous une plus belle contrée ?

— J'en connais une, répondit le Polonais d un air sombre. Un ciel gris l'enveloppe. Le sang couvre son sol. Les cimetières seuls parlent du passé et dans ces cimetières passent parfois des groupes chargés de fers. Pas de mer de saphyr, rien que le souffle glacé du vent. Mais c'est l'autel des sacrifices sans nombre, c'est ma patrie.

Les Italiens courbèrent la tête et le Tsigane sourit :

— Qu'importe à l'homme, s'écria-t-il, que ce soit ici ou là I La vie est courte, la mort nous fait entrer dans les ténèbres d'où nous sommes sortis. N'abandonnons notre cœur ni à rien ni à personne. Cela ne vaut guère la peine.

— Quelle erreur ! interrompit l'Italienne. C'est par le cœur que l'on vit. Le reste n'est que l'écorce amère du fruit.

— Dans ce cas il faut s'habituer aux écorces.

Un domestique vint annoncer aux cavaliers de l'Italienne que leur voiture était prête. Il crut de son devoir d'ajouter que la diligence, s'arrêtant à la porte de l'hôtel, prendrait les voyageurs pour Gênes. Cette interruption fit l'effet d'une douche sur la compagnie et les figures se rembrunirent.

— Ainsi, fit l'Italienne en soupirant, il faut nous séparer. La destinée nous pousse de nouveau chacun de notre côté, comme des galériens qui veulent s'arrêter en route, pour se dire quelque chose et que leurs gardiens obligent à marcher. Dieu seul sait si nous nous reverrons jamais !

— Nous, je l'ignore, dit le Danois, en rajustant sa lorgnette mais vous rencontrerez certainement au moins une fois encore des types qui nous ressemblent. Ainsi moi, je suis convaincu de vous avoir vu déjà quelque part et que je vous rencontrerai encore, sans doute sous une autre forme et moins attrayante.

l'auberge de sestri-ponente 21

Cette idée bizarre ne plut pas à Tltalienne, offensée sans doute d'être considérée comme une femme assez banale.

— Moi, monsieur, répondit-elle, je vous rencontre pour la première fois de ma vie, et je vous avoue que...

— Que vous ne désirez pas me revoir ?

— ^ Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire. Pourtant, votre croyance dans les types et non dans les individus me choque, j'en conviens. Car, quel homme a donc un parfait Sosie ?

— Dans tous les individus, il n'y a toujours que l'homme, soyez-en certaine, madame. J'affirmerai plus : croire à la variété des hommes est un danger. Nous pensons souvent trouver un homme nouveau, un inconnu et nous tombons sur une vieille connaissance quiy soit dit entre nous, ne valait pas grand'chose.

— Au fond, vous avez peut-être raison, monsieur, avoua-t-elle en jetant un regard sur le Russe qui sourit et sur le Galicien qui paraissait ne pas écouter. Mais, ajouta-t-elle bientôt, ne nous attristons pas. En route et au revoir.

— Au revoir ! Mais où ?

— A Gênes.

— A quel endroit ?

— A VAqua Sola^ dit l'un des Italiens. Il y a musique et c'est là que nous pourrons le plus facilement nous retrouver.

Tous se levèrent et saluèrent la dame qui tendit sa main au Polonais, en lui souhaitant une meilleure santé.

Le reste de la société se prépara à partir également.

Le Danois devait prendre la diligence et le Tsigane, un omnibus. Les Italiens allaient à pied. L'Allemand trouva économique de se glisser dans le véhicule du propriétaire au milieu des tomates et des fruits.

— Nous partirons ensemble, dit le Juif au Polonais. Je ne veux pas vous quitter. J'ai une voiture et pour

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vous emmener, j'emploierai la force , s'il le faut.

— Mais je n'ai pas le droit de vous être à charge.

— Au contraire, vous serez pour moi une consolation. La solitude me fatigue et votre compagnie me distraira de mes pensées. C'est une faveur que vous me ferez. Partageons nos souffrances ! Donne-moi ta main, frère, et ne t'occupe pas du reste.

Du seuil de l'auberge, l'InUelier vit avec satisfaction s'éloigner le jeune malade. Ce qui augmentait encore sa joie c'est que tout avait été bien payé et qu'il restait de quoi faire une seconde représentation du dîner.

— Quelle chance, se disait-il, qu'il soit tombé sur de braves gens. Sans cela il se serait peut-être brisé le crâne contre la muraille et j'aurais été obligé de l'enterrer à mes frais, car il ne parait pas y avoir lourd dans son havresac. Que Dieu nous délivre de semblables touristes I

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