‹ Le juif errant à la Salpêtrière [electronic resource]Chapitre 2 sur 10 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

De loiUes les légendes populaires, celle du Jiiif-Emnt est sans contredit une des plus universelleraentrépandues. La mystérieuse figure du Marcheur Eternel a toujours séduit le peuple ; d'ailleurs, les romanciers, les poètes, lesérudits, les peintres ont étudié, commenté, reproduit sous mille formes ses traits immuables et saisissants. Qui ne connaît la complainte fameuse réimprimée chaque année au bas d'une image d'Epinal d'un sou"?

Ce juif célèbre, ce voyageur barbu que rien ne pouvait retenir dans ses pérégrinations interminables, les médecins n'y prenaient point garde. Quel intérêt pouvait-il avoir pour eux?

Or, dans une de ses leçons du mardi à la Salpôtrière (1), M. le Professeur Charcot rapportant l'histoire d'un nommé Klein, israélite hongrois :

« Je vous le présente, dit-il, comme un véritable descendant d'Ahasvérus ou Cartophilus, comme vous voudrez dire. Le fait est qu'à l'exemple des névropathes voyageurs dont j'ai déjà parlé, il est mû, constamment, par un besoin irrésistible de se déplacer, de voyager, sans pouvoir se fixer nulle part. — C'est ainsi que, depuis trois ans, il ne cesse de parcourir l'Europe, à la recherche de la fortune qu'il n'a pas encore rencontrée ».

Ce cas n'était pas isolé. El nous avons été amenés à retrouver plusieurs exemples analogues parmi les Israélites cosmopolites qui viennent faire halte à la Salpôtrière.

C'est toujours la même histoire ; c'est, à très peu près, toujours la même figure. Chaque année, on voit se présenter à la clinique de pauvres diables misérablement vêtus. Leur face amaigrie, aux rides profondes et tristes, disparaît sous une barbe immense et jamais peignée. D'un ton lamentable, ils content une histoire pleine de douloureuses péripéties, et si on ne les interrompait, il semble que jamais on n'en verrait la fin.

Nés bien loin, du côté de la Pologne ou dans le fond de l'Allemagne, dès leur enfance, la misère et la maladie les ont accompagnés partout. Ils ont fui le pays natal pour échapper à l'une et à l'autre : mais nulle part ils n'ont encore rencontré le travail qui leur convient ni le remède qu'ils

(1) ChaiTOl, Leçons du Mardi, l'J luv. ISSï), p. '.l'i't et seq.

clierchenl. Et c'est après des lieues et des lieues parcourues A pied, sons la pluie et le vent, par le froid, et dans le plus aiïreux dénuement qu'ils viennent échouer à la Salpôtrière dont la renommée les attirait.

Comment ont-ils vécu pendant ces longs voyages? Rarement de leur travail : ils ne savent pas ou ne peuvent pas travailler. La charité puhlique, et surtout les sociétés philanthropiques juives ont subvenu, de villeen ville' aux plus pressants besoins. D'ailleurs ils se contentent de peu, étant dénués de tout.

Presque tous ces israélites sont des neurasthéniques renforcés, dressant la liste de leurs souffrances, ets'attardant à la lecture des sensations obsédantes qu'ils ont méticuleusement analysées et mises en notes : — Maux de tète tenaces, digestions pénibles, insomnies persistantes, douleurs erra-tiques dans le dos et les membres, etc., etc.

Plusieurs, franchement hystériques, ont des attaques classiques suivies parfois d'hémiplégies et d'hémianesthésies qu'une émotion, un traumatisme font apparaître ou disparaître.

Mais tous présentent en outre un état mental spécial : Ils sont obsédés constamment par le besoin de voyager, d'aller de ville en ville, de clinique en clinique, à la recherche d'un traitement nouveau, d'un remède introuvable. Ils essayent toutes les médications qu'on leur propose, avides de nouveautés ; mais bientôt ils les repoussent, inventant un prétexte futile pour ne plus continuer, et l'impulsion reparaissant, ils s'enfuient un beau jour, entraînés par un nouveau mirage de lointaine guérison.

N'oublions pas qu'ils sont Juifs, et qu'il est dans le caractère de leur race de se déplacer avec une facilité extrême. Chez eux nulle part, et chez eux partout, les Israélites n'hésitent jamais à quitter leur demeure quand il s'agit d'entreprendre une affaire importante, et en particulier, s'ils sont malades, pour aller à la recherche d'un remède efficace.

Toujours à l'affût des choses neuves, et toujours renseignés de bonne heure, grâce à leurs relations cosmopolites, on les voit venir de tous les coins du monde pour consulter les médecins en renom. Un des leurs a-til été guéri? Tous le sauront ; et, au cas échéant, chacun sera prêt à essayer du remède.

Déplus, élant israélites, ils sont particulièrement exposés à toutes les manifestations de la névrose. C'est chose i-emarquable que la grande fréquence des maladies nerveuses dans la race juive. Chez elle, qu'il s'agisse d'épi lepsie, d'hystérie, de neurasthénie, ou de maladies mentales, la proportion est toujours considérable. Maintes fois M. Charcot est revenu sur

ce poinl, et son expérience en celte matière est basée sur des centaines do faits (1).

Le premier israélite voyageur (2) qui Tait frappé était un marchand de tapis, venu de Bou-Karah, cà Paris, il y a, une quinzaine d'années, et qui apparut un beau matin dans un costume étrange, vêtu d'une longue tunique noire, la taille serrée par une ceinture à boucle d'argent incrustée de turquoises, les cheveux à longues boucles coupés suivant une forme spéciale et recouverts d'un petit bonnet persan. Il ne savait pas un mot de français, et c'est par une lettre en hébreu qu'il fit voir, qu'on apprit sa religion et sa nationalité.

Il fut difficile de lui faire expliquer sa maladie. Il se plaignait surtout d'impuissance génitale et en était très afi"eclé. Mais il est probable que le traitement qu'on lui donna fut efficace et que, de retour dans sa patrie, il en fit grand éloge, car depuis cette époque, il ne se passa pas une année sans que M. Charcot ne vit venir à lui des Israélites du même pays, et se plaignant des mêmes symptômes. Leur costume a bien subi quelques changements et ils s'habillent à peu près suivant la mode courante ; mais ils conservent la coupe de leurs cheveux et leur petit bonnet, qu'ils cachent sous un chapeau haut de forme.

A la Salpétrière on peut toujours voir un juif exotique en traitement. Tantôt il vient de Russie ou de Hongrie, tantôt de Turquie, d'Arménie. Beaucoup viennent d'Odessa; quelques-uns des Indes anglaises. Un d'entre eux, pauvre rabbin de Tétouan, vint, pendant plusieurs mois, faire traiter sa scléroseen plaques. Il arrivait touslesjours, ponctuellement, accompagné de sa fille, et vêtu de son costume marocain bien connu dans le service.

Dans un voyage que nous avons eu la bonne fortune de faire avec M. Charcot en Tunisie et en Tripolitaine, nous nous rappellerons toujours plusieurs Israélites qui, à son grand étonnement, l'arrêtèrent dans les mes de Sousse, de Tripoli, de Malte. C'étaient d'anciens malades qui avaient autrefois traversé la Méditerranée pour venir à Paris chercher auprès de lui un remède à leur névrose.

Il faut donc faire une large part chez nos voyageurs, à la facilité avec laquelle les Israélites savent se déplacer ; mais il ne serait pas juste d'attri-

(1) M. le D"- Dutil dnit faire paraître prochainement une étude sur la pafholoqle des Juifs où la question sera traitée dans son ensemble. On y verra développées et vérifiées les précédentes assertions.

(2) Communication orale.

1)1101- iiniqiioiiK'nl ;'i ccllo qiialilr de leur l'ace, les ]»rivoriiialioiis vraiment surprenanles qu'on leur voil. faire.

Ceux-ci sont d'abord profondément névropathes ; les observations en font foi. Et par surcroît, ils sont soumis à des impulsions irrésistibles qui les enti-aînent dans un vagabondage pei-pétuel. Leur idée obsédante n'est pas absurde en soi ; rien n'est plus légitime que d'aller à la recherche d'un travail lucratif, on d'un remède efficace. Ce qui n'est plus raisonnable, c'est de ne jamais pouvoir continuer une œuvre entreprise, un traitement institué : c'est d'aller chercher toujours autre chose et ailleurs. Ce qui est pathologique, c'est de ne pouvoir résister à ce besoin de déplacement que rien ne justifie, qui souvent môme sera préjudiciable.

Eh bien ! En dehors de l'intérêt qu'ollVent ces cas au point de vue neuropathologique, il nous a paru curieux de comparer l'histoire de ces malades avec celle du personnage légendaire qui semble les synthétiser : le Juif- Errant. Et nous avons été amenés à penser que ce dernier pourrait bien n'être qu'une sorte de prototype des Israélites névropathes pérégrinant de par le monde.

Page 1