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LA LEGENDE DU JUIF-ERRANT

Presque toutes les légendes tirent leur origine d'observations populaires portant sur des faits matériels. Le merveilleux surajouté en dénature bientôt le caractère au point qu'il est souvent impossible d'en reconstituer les origines. Et les exégètes ont beau jeu pour édifier des hypothèses qu'un mot peut à leur gré infirmer ou confirmer.

La légende du Juif-Errant est soumise à ces mêmes lois. A des observations naïvement recueillies de Juifs vagabonds, barbus, bizarrement accoutrés, et toujours sans ressources, le besoin du surnaturel et du miraculeux a fait substituer la conception idéaliste de ['Eternel voyageur expiant par des pérégrinations interminables la dure parole dite au Christ sur le cbemin du Calvaire.

Nous avons donc recherché les origines de la légende, et nous en avons analysé les principales versions ainsi que les commentaires auxquels elles ont donné lieu. Pour compléter cette étude, nous avons consulté les estampes anciennes et modernes qui ont popularisé le type du Juif-Errant. Et il nous a paru intéressant de rapprocher les anciens récits dans toute leur naïveté des observations de nos malades, ainsi que les dessins primitifs des photograpbies et des croquis que nous avons faits à la Salpêtrière (I).

Nous serons très bref sur la légende elle-même, l'envoyant pour tous les détails aux livres des exégètes qu'elle a passionnés.

C'est Grégoire de Tours (2) qui, le premier, nous la fit connaître. Mais c'est à Matthieu Paris (3), bénédictin anglais qui vivait au temps de Henri III qu'on doit le premier récit détaillé : Cartophilus (ou Cartapbilus), portier du prétoire de Ponce Pilate, frappa Jésus-Christ d'un coup de poing au moment où celui-ci franchissait le seuil de la porte, et lui dit : « Marche ! Jésus, va donc plus vite. Pourquoi t'arrêtes-tu? — » Jésus se retournant

(1)' Nous devons à l'obligeance de M. Abel Delal'osse de précieux renseignements bibliographiques et iconographiques pour lesquels nous tenons à lui exprimer nos remerciements bien sincères.

(2) Grégoire de Tours, Epistola ad Sulpitium Bituriensem, trad. de l'abbé Marolles, II, 112. p. 148.

(3) Matthœi Paris, Historia Major, in fol. édit. Will Wats., p. 3.j2, Londini. 1640.

lui répondit : « Je vais. Mais loi, lu attendras ma seconde venue : lu marcheras sans cesse ». Et Gartophilus se mit en route pour ne plus jamais s'arrêter. Et :

Ne morra pas voirement

Jusqu'au jour del jugement.

ajoute Ph. Mouskes (1), évêque de Tournay dans sa Chronique rimée.

Ce Gartophilus avait été longtemps mêlé à la foule des disciples de Jésus-Christ. Et, attiré par la nouveauté des idées qu'il entendait émettre, frappé par les prodiges qu'il voyait accomplir, il était devenu un fervent. Instinctivement, il prévoyait une grande innovation et voulait être prêt à en tirer parti ; il pressentait une force nouvelle et songeait à en profiter. Mais lorsqu'il vit Jésus condamné, rester sans défense contre ses bourreaux et subir toutes les humiliations et tous les supplices, alors il se prit à douter, et bientôt perdit toute confiance.

« Ce qu'il faut remarquer, c'est qu'ayant vu Jésus aller à la mort, il ne voulut plus reconnaître en lui qu'une puissance magique et qu'il jugea comme des prestiges les surprenantes merveilles qui l'avaient saisi et qui l'entouraient encore... (2) ».

Ne voit-on pas là déjà une analogie frappante entre la conduite de ce Cartophilus et celle de ces névropathes voyageurs attirés par le renom d'une grande personnalité médicale, pleins d'espoir et de confiance en ses préceptes, mais bientôt désabusés et méfiants, abandonnant leur ancienne foi, « cherchant partout de plus puissants enchanteurs, et ne les trouvant jamais (3) ».

Dans une autre version de la légende que relate une lettre datée de Schleswig le 19 juin 1564, imprimée à Leyde en 1602, et traduite à Bordeaux en 1609, il est question « d'un grand homme ayant de longs cheveux qui lui pendoient sur les espaules, Juif de nation, nommé Ahasvérus, cordonnier de son métier, qui avait esté présent à la mort de Jésus-Christ et depuis ce temps-là a tousjours demeuré en vie (4) ».

Dès lors les deux légendes s'entremêlent, et un juif du nom d'Ahasvérus ne cesse de courir le monde sur l'ordre du Seigneur.

Les apparitions se multiplient. On le rencontre en toutes les villes de l'Europe. El le peuple croit volontiers à son existence miraculeuse ; seuls,

(1) Chronique rimée de Ph. Mouskes, éd. Reiffeniberg, p. 491.

(2) J. Collin de Plancy, Légende du Juif-Errant, 1847, in-8, Paris.

(3) Ibicl.

(4) Lettre de Leyde, 1602,

les érudits discutent et se permettent de douter. « Plusieurs ont disputé de cet homme et de son histoire, pro et contra ; les uns affirment qu'il est vrai homme naturel ; les autres nient cela, et que c'est un spectacle mauvais, comme il est rapporté par leurs raisons » (1).

Les commentateurs abondent, et chacun disserte longuement ; mais c'est surtout en Allemagne que sont fréquentes les apparitions de celui qu'on y appelle : (1er Ewige Jùde, le Juif-Eternel.

On le voit à Hambourg en 1542, en 1564 (Bulenger) (2), en 1566 (Boutrays) (3), à Strasbourg, où il « parlait allemand », à Lubeck en 1601 : à

Fig. 1. — « Au Boudedeo » le Juif-Errant breton. Croquis d'après une image populaire du cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale.

Leipsick en 1642. On le trouve en Autriche, à Vienne en 1599, en Russie à Moscou en 1613 ; à Bruxelles en 1640.

Il apparaît en France (4), en Champagne, sur la route de Paris où des gentilshommes qui se rendaient à la cour de Henri IV Tirent sa connaissance (1604).

Toutes les provinces tenaient à honneur d'avoir vu le Juif-Errant Ira-

(1) Discours véritable du Juif-Errant. Bordeaux, 1008. Voyez aussi : Chrysostomus Dudulœus. Von einen Juden von Jérusalem, Ahasvérus g enannt. Augsburg. 1019. in-4°. Et Christophorus Schultz : Dissertatio historica de Judœo non mortali. Regiomonti, in-4», 1698.

(2) Champtleury, Histoire de l'Imagerie populaire, Paris, Dentu, 1S80.

(3) Bulenger, Uisloria sui temporis.

(4) B. Bouthrays, Commentdrii historici, 1610, in-folio,

verser leurs frontières: Melz, Poitiers, Avignon, Rennes, etc., se font gloire de sa visite.

En 1575, deux ambassadeurs du duc de Holstein à Madrid, Christophe Elseinger et Jacobus le rencontrèrent en chemin : ce fut en langue espagnole qu'il leur apprit sa triste destinée.

Tous les peuples l'ont chanté : les Anglais dans une ballade fameuse The Wandering Jew. Les Suédois, les Hollandais lui consacrent de longs poèmes ; les Suisses le nomment : le Juif courant.

Les Bretons ont sur lui un gwerz mélancolique « Ar Boudedeô » dont voici quelques strophes qui résument le principal épisode de la légende (1) :

Moi, Boudedeô, le malheureux, je vis Jésus ressusciter Lazare, frère deMagdeleine ; je le vis aussi délivrer un grand nombre dépossédés ; mais ce fut en vain que je vis tous ces miracles, malheureux que je suis !

Quand la croix fut faite on la lui mit sur les épaules, pour monter sur le mont Calvaire. En voyant le peuple courir, je pris mon enfant, et j'allai sur le seuil de ma maison pour le voir passer.

Et Jésus, accablé de fatigue et n'en pouvant plus, voulut se reposer un peu devant ma boutique, et je lui dis d'un ton insolent : Retire-toi vite de devant ma boutique, car tu es un méchant !

Ta présence me fait tort ; elle deshonore et souille ma maison ; retire-toi, te dis-je, méchant, maudit sorcier I Va à la mort, que tu n'as que trop méritée !

Et Jésus me répondit d'une voix douce et dolente. Je vais me retirer, homme sans cœur, homme malheureux ! Bientôt je me reposerai dans mon Père ; mais loi, tu n'auras pas de repos dans ce monde, tu marcheras jusqu'à la fin du monde !

Et quand j'eus vu notre Sauveur mourir sur la croix entre deux voleurs, souffrant dos douleurs infinies, je commençai mon voyage qui ne devait pas finir, la mort dans l'âme et je dis un triste adieu à Jérusalem !

En France, une première complainte est écrite à Bordeaux au commencement du XVII e siècle, en 1009 (2). Le Juif-Errant y raconte ses longs voyages.

(1) Champfleury, loe. cit. Traduction du guerz du Juif-Errant, Ar- Boudedeô, par F. M. Luzel.

(2) Discours véritable d'un Juif-Errant, lequel maintient avec paroles probables avoir été présent à voir crucifier Jésus-Christ, et est demeuré en vie. Chanté sur l'air des Dames d'honneur.

le fay, dit-il, icy bas pénitence Touché je suis de vraye repentence.

Je ne fay rien que (Voiler tracassant.

De pays en autre demandant en passant.

Mais la seconde complainte, communément datée de Bruxelles en Brabant (1775) est de beaucoup la plus importante. C'est un chef-d'œuvre dans l'espèce, et si le nom de son auteur est resté inconnu (1), les vingtquatre couplets qui la composent demeurent gravés dans toutes les mémoires ainsi que l'image miriliquement enluminée qui l'accompagnent. C'est là que pour la première fois, il prend le nom d'Isaac Laquedem, mot dérivé de l'Hébreu laKetkmqui veut dire : de l'ancien monde, du temps passé (2).

Plus près de nous, le Juif-Errant a séduit encore bien des poètes et des romanciers.

Goethe a voulu en faire une épopée.

Béranger a utilisé la légende pour chanter l'humanité et la fraternité.

E. Sue (3) a écrit un long roman.

Scribe et St-Georges (4) ont composé un livret d'opéra dont Halévy a fait la musique.

Pierre Dupont (5) en a tiré un poème qui est loin d'avoir la saveur naïve de la complainte. Et Gustave Doré qui en a fait de vastes illustrations, ne parait pas avoir compris la figure du Juif-Errant avec la même sincérité que les imagiers populaires.

(t) Paul Boileau l'attribue à Berquin (Légendes pour les enfants, Hachette, ISfil, in-18).

(2) Grœsse, Tradition du Juif-Errant, du Sage von Evigen Juden, Dresden, 1844, in-8.

(3) E. Sue, Le Juif-Errant, Paris, 1877, 4 vol. in-12.

(4) Scribe et St-Georges. Œuvres complètes de Scribe, 3° série, t- ii, Paris, 1874-71.

(o) Pierre Dupont, La légende du Juif-Errant, illustrée par G. Doré. Paris, 1862, infolio.

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