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LES PORTRAITS DU JUIF ERRANT

« Toutes les éditions populaires de la Légende, dit M. Gh. Nisard, donnent des portraits du Juif Errant d'après un même modèle. Il serait sans doule digne d'un artiste et d'un antiquaire, de remonter à la source et d'en découvrir l'auteur (1). »

Fig. 2. — Le Juif-Errant, d'après la plus ancienne gravure connue. Bibliothèque de Munich, reproduite par Champlleury.

Certes il serait intéressant de connaître l'auteur de ce type primitif sur lequel paraissent calqués tous les autres. Cependant, tout en continuant à ignorer son nom, nous sommes portés à croire que son dessin n'est pas seulement une composition fantaisiste ; mais bien l'exacte reproduction d'un modèle que cet artiste a eu sous les yeux.

Le Juif-Errant des estampes anciennes est bien un vrai Juif-Errant, et c'est le Juif-Errant de la Salpêtrière.

« La première gravure connue d'après le Juif-Errant, dit Champlleury qui en a patiemment recueilli la collection, est celle tirée de la « Courte

(1) Ch. Nisard, Histoire des livres populaires et de la littérature du colportage, t. T, p. 4!)3, cité par Champfleury.

description el aventure d'un Juif nommé Ahasvérus ». Imprimé à Bautzen en 1602, chez Wolfang Suchnach : cet in-quarto en allemand comporte quatre feuilles et se trouve à la bibliothèque de Munich » (lig. 2). La figure du Juif dans cette vignette très simple présente déjà les carac-

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Fig. 3. — Ahasvérus, fac-similé d'une gravure allemande de 1618. d'après Champfleury.

lères typiques sur lesquels nous reviendrons : la longue barbe frisée et inculte, le nez fort, l'œil triste et le sourcil contracté douloureusement. Une gravure allemande sur cuivre (1), datée de IC18 reproduit à peu

(1) Cette gravure donnée par Champfleury l'ait partie d'un livret allemand intitulé : « Vrai portrait d'un Juif de Jérusalem nomné Ahasvérus ». Imprimé à Augsbourg chez la Veuve Sara Mangin. Edité par Wilhelm Pater Ziinmermann, graveur, 1618.

près les mêmes caraclères. Les traits de la physionomie en sont finement étudiés et le sentiment douloureux bien rendu. Nul cloute ici que la figure ait été dessinée d'après nature et que l'artiste ait cherché à rendre fidèlement et naïvement l'expression de son modèle (fîg. 3).

Les Flamands, les Hollandais, les Suédois ont aussi dans leur imagerie ancienne des portraits d'Ahasvérus où l'on retrouve toujours la recherche

Fig.

Le Juif-Errant (extrait d'une image populaire donnée par Champfleury).

d'un type uniforme. Le vêtement seul change suivant les pays et suivant les âges.

Dans les pliegos espagnols, les graveurs, amoureux du symbole, le représentent « portant au milieu du front une croix lumineuse qui lui ronge le crâne et dévore éternellement son ceneau ».

En France, « l'image d'Ahasvérus, entre toutes, a été la plus populaire de celles qui ont fait gémir les presses d'Epinal, de Metz, de Nancy. Partout, depuis le commencement de ce siècle, le Juif-Errant a décoré la cabane du pauvre, ayant pour pendant Napoléon. Il semble que le peuple donnait une place égale dans son esprit à ces deux grands marcheurs (1) ».

Fig. 5. — Frontispice de la légende du Juif-Errant, publiée dans le Midi de la France

d'après Champfleury.

La plus ancienne gravure française est de Le Blond (2) vers le milieu du XVII e siècle. Une autre fort, intéressante (fig. 4) que M. Garnier considère comme originaire des imageries de Chartres, nous laisse un portrait

(1) Champfleury, loc. cit.

(2) Le Juif-Errant. Le Blond excudit avec privilège du Roy, entre 1640 et ftJciO. Meioe 2

remarquable du Juif-Errant (1). Celui-ci ne forme qu'une partie de la planche dans laquelle on voit trois autres compartiments reproduisant les principaux épisodes de la légende. La figure du Juif est traitée avec beaucoup de sincérité. Elle est pour nous particulièrement précieuse, car elle se rapproche d'une façon frappante de celle de nos malades, principalement de celui de l'observation III.

Fig. (i. — Le Juif-Errant, d'après une estampe de Desfeuilles, imagier à Nancy. Bibliothèque nationale, cabinet des estampes (complaintes et légendes), 1820, d'après Champlleury.

Un portrait analogue (fig. 5) qui pourrait bien avoir été copié sur le précédent, sert de frontispice à la légende publiée dans le Midi de la France. Le dessin en est étrangement fruste ; mais le caractère général du sujet est assez bien conservé.

A la Bibliothèque nationale, on trouve au cabinet des Estampes dans le portefeuille qui a pour titre : Complaintes et Le'yendes, la série presque

(1) Chez Bonnet (31,rue St-Jacques, Paris : Imprimerie de Chassaignon, rueGit-le-Cœur.

complète des images coloriées du Juif-Errant éditées en France, à Epinal, Metz, Nancy, Monlbéliard, Rennes, Orléans. La plus ancienne (fig. 6), et non la moins curieuse, teintée de deux tons seulement, jaune et violet, est de Desfeuilles, graveur. Elle date de 1816 à 1850. Le personnage a bien le type des juifs allemands ou polonais. Le nez, la barbe et les cheveux sont classiques. Il est velu d'une longue houppelande que nous retrouverons sur presque tous nos malades avec quelques modifications que la mode a fait intervenir.

Nous donnerons encore (fig. 13) le croquis d'un prolil intéressant pris sur un image de Dembour et Gengel (Metz, 1842). Contrairement à ce qu'on observe sur la plupart des portraits du Juif-Errant où l'artiste accentue l'expression de douleur et de lassitude (1), on est ici en présence d'un homme à la face souriante. Mais son rire n'est pas franc. Il a quelque chose de forcé et de pénible. Gela tient à la présence sur le front des rides profondes qu'on retrouve sur presque toutes les images et qui sont l'empreinte laissée par les longues misères et les cruelles douleurs.

Or ce même sourire triste et faux nous l'avons vu bien souvent sur la face d'un de nos malades (Moïse). Il n'est pas inadmissible de supposer que l'artiste qui a dessiné ce portrait l'eût observé sur son modèle.

11 serait trop long de passer en revue toutes les variétés de composition et de facture qu'on peut voir dans cette collection. Chaque artiste a donné sa note personnelle dans un détail souvent sans importance. Le costume surtout a prêté aux variations les plus disparates. Ahasvérus se montre tantôt vêtu à la turque, un turban sur la tête, tantôt à la cosaque, avec un bonnet de fourrure, tantôt déguisé en bandit d'opéra-comique, une plume au chapeau. Mais le plus souvent on l'habille à l'allemande : un feutre à larges bords sur ses cheveux longs et bouclés, une longue lévite à grands revers, et des bottes plus ou moins déformées.

Aussi sans nous attarder à cette étude iconographique, nous allons donner de suite les observations de nos malades ; mais il importe de remarquer dès maintenant combien tous les portraits du Juif-Errant ont entre eux de caractères communs, et avec quelle fidélité les artistes se sont attachés à conserver son type primitif. Sans doute on peut supposer que beaucoup de ces portraits ont été copiés les uns sur les autres : le fait n'est pas rare chez les imagiers populaires. Mais il faut bien reconnaître que les plus anciens

(1) Personne ne l'a jamais vu rire, Chrysostomus Dudulœus, V. Martin Zeiller. Lettres et Écrits, Ulin, 1636, II, p. 101, ep. S81.

sont précisément les plus frappants ; et c'est avec ces grossières reproductions de la nature, naïvement mais fidèlement exécutées qu'on devra surtout comparer les dessins des névropathes voyageurs.

Nous espérons faire reconnaître alors que le Juif-Errant de la Légende, et le Juif-Errant des cliniques ne sont qu'un seul et même type : un névropathe voyageur, pérégrinant sans cesse, apparaissant aujourd'hui, disparaissant demain, suivi bientôt d'un autre qui lui ressemble en tous points :

Juif qui est errant

Parmy le monde, pleurant et soupirant

Un troisième viendra semblable aux précédents, puis un quatrième, et ainsi de suite.

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