ROSA A
X, ^ATTAILLE et ^C i] ÉDITEURS
Au dire de la malade, il n'y aurait jamais eu de maladies nerveuses dans sa famille ni du côté paternel, ni du côté maternel. Elle seule est névropathe.
Elle a épousé un marchand Israélite de santé assez mauvaise, et qui mourut à 35 ans. De ce mariage sont nés deux enfants qui sont actuellement bien portants à Kiew.
Rosa A , n'a fait aucune maladie sérieuse jusqu'à ces dernières années.
Elle souffrait souvent de maux de tête, et de quelques douleurs vagues dans le dos et les membres ; mais c'étaient de très légères indispositions. Elle a dû éprouver des (''motions douloureuses assez fréquentes depuis quelque temps, chagrins de famille et revers de fortune dans le détail desquels elle ne veut pas entrer, mais dont le souvenir l'impressionne péniblement.
Elle habitait Kiew depuis l'âge de 20 ans, et c'est là qu'elle a commencé à ressentir les premières douleurs qui l'obsèdent aujourd'hui et qui rentrent toutes dans le cadre des accidents neurasthéniques.
Mais le premier événement qui a commencé à l'inquiéter sur son état de santé, c'est une hémoptysie abondante survenue brusquement il y a 2 ans, et bientôt suivie de plusieurs autres à intervalles irréguliers. — Elle en fut très affectée et c'est à partir de cette époque qu'elle commença à consulter tous les médecins de Kiew.
On lui conseilla d'aller en traitement à Meran, ce qu'elle fit de suite. C'est pendant son séjour en cette ville, qu'elle eut une première attaque.
Se promenant avec une amie, elle se sentit tout d'un coup défaillir : elle perdit connaissance et serait tombée si on ne l'avait soutenue. Cela dura quelques minutes pendant lesquelles elle resta étendue sur le dos, raidie (?), mais sans se débattre.
Quelques jours après, elle eut une seconde attaque, puis une troisième et depuis lors celles-ci se reproduisent à intervalles irréguliers. — Elles les pressent et les redoute ; aussi craint-elle de sortir seule de peur de tomber dans la rue, — Les jours d'orage sont surtout appréhendés.
A Méran, elle fut soignée par le D' Schreiber qui lui fit du massage sur le dos.
L'amélioration tardant à venir, elle se rendit à Munich où elle ne resta que quinze jours, les médicaments qu'on lui prescrivit lui parurent absolument inefficaces, car elle eut trois attaques rapprochées, semblables aux précédentes.
Elle partit pour Reichenhall où elle fut soignée sept semaines par le D r Ortenau.
Puis, il lui fut conseillé d'aller prendre les eaux à Wiesbaden où elle resta quatre mois.
Depuis longtemps déjà, elle caressait le projet de venir à Paris pour consulter M. Charcot. Des Russes de Kiew lui avaient fait grand éloge de la Salpêtrière : « là, lui disaient-ils, est la seule médecine pour votre mal, et M. Charcot est le seul médecin qui le connaîtra. » Malheureusement, elle fut longtemps
avant d'avoir les ressources nécessaires pour accomplir le voyage ; mais, un beau jour, grâce à ces mystérieux subsides que les Israélites voyageurs savent obtenir de leurs coreligionnaires, elle apparut à la Salpètrière, pleine d'espoir et de confiance. Son visage rappelle par bien des points celui des malades déjà étudiés. Le front ridé, les sourcilliers souvent contractés en un pli douloureux ; les yeux petits, clignotants et cerclés de fines rides ; le sillon naso-labial très accentué et les commissures liasses. C'est aussi la même mobilité d'expression la même mimique excessive pendant les mêmes longues jérémiades.
Chaque phrase est accompagnée d'une grimace exagérée et des gestes exubérants, passant sans transition de la tristesse à la joie, de l'inquiétude à la confiance.
Son costume porte aussi l'empreinte des longues pérégrinations ; une robe usée de couleur indécise, un manteau rapiécé, des souliers fatigués, un chapeau informe et cependant on y sent une certaine prétention, une tentative d'élégance.
Rosa A., a étudié longuement et méticuleusement les sensations pénibles qu'elle éprouve. — Elle en sait plus, dit-elle, que bien des médecins; et elle connaît les bons remèdes.
Une longue liasse d'ordonnances crasseuses ne la quitte jamais : elles sont datées de toutes les villes où elle a consulté ; et elle les conserve précieusement : « pour voir dit-elle, si on ne lui ordonne pas les mêmes remèdes dont elle a pu apprécier l'inefficacité. Aussi, fut-elle toute heureuse quand on lui ordonna à la Salpètrière un médicament nouveau pour elle, des pilules à l'oxyde de zinc — C'est bien la meilleure médecine qu'elle ait prise, et elle trouve son état très amélioré depuis qu'elle suit ce traitement.
Après quelques minutes d'entretien, ou la voit sortir de sa poche une petite fiole contenant un liquide qu'elle appelle « éther » et qui ne la quitte jamais. Quand elle est fatiguée, elle en prend cinq gouttes sur un morceau de sucre et cela prévient souvent les attaques.
L'interrogatoire n'est pas toujours aisé à l'aire, en raison de l'excessive loquacité de la malade. Dès qu'on lui pose une question, elle entame un long discours qui l'entraîne à des digressions confuses sur des sujets souvent fort éloignés de la question posée. On est sans cesse obligé d'interrompre son verbiage pour la ramener au fait ; car si on l'abandonne à elle-même, elle ne connaît plus de bornes et parlerait pendant des heures entières, toujours sur un ton monotone et dolent, cherchant à apitoyer sur ses malheurs, heureuse quand elle s'attarde à décrire par le menu ses sensations.
D'elle-même, elle nous annonce, non sans fierté, qu'elle parle cinq langues couramment, le russe, le polonais, l'allemand, l'hébreu et un peu le français. C'est surtout en allemand qu'elle nous répond, très correctement. Elle a, paraitil. reçu une bonne éducation et se considère comme intellectuellement bien au-
dessus de sa condition misérable. Sa mémoire ne paraît pas avoir été touchée.
Le phénomène sur lequel elle attire d'abord l'attention, c'est le mal de tête qui répond bien au type neurasthénique (céphalée en casque, plaque occipitale). Elle accuse en outre des douleurs vives avec élancements dans tout le côté gauche de la face (œil, oreille, front) et du crâne.
Dans le dos, douleur sourde le long de la colonne vertébrale avec maximum dans la région lombo-sacrée.
Douleurs vagues dans les membres, surtout le bras et la jambe droits ; le poignet de ce côté a été le siège d'un gonflement douloureux qui a presque complètement disparu aujourd'hui.
Toutes ces douleurs sont plus vives les jours de pluie,, et surtout d'orage.
La sensibilité est conservée à peu près intégralement dans tous ses modes.
Il faut noter cependant une hypoesthésie à la piqûre du côté gauche de la face, et sur les membres du côté droit (correspondant aux régions où s'accusent les plus vives douleurs).
Les sens spéciaux ne sont pas atteints d'une façon très appréciable.
L'odorat, le goût, l'ouïe, normaux. La vue est faible ; la malade est myope et voit mal, surtout de l'œil gauche. Pas de rétrécissement du champ visuel, pas d'achromatopsie.
lies mouvements se font bien ; quelquefois limités pour les bras par une douleur dans l'épaule ; mais pas de contracture, pas de paralysie. — La pression des mains est forte.
La marche est normale. On remarque cependant une certaine raideur de la colonne vertébrale, causée par la vigilance des muscles vertébraux, pour éviter les douleurs.
Les viscères sont normaux : cœur, poumons, foie, etc.
L'appétit conservé ; les digestions pas trop pénibles, sauf parfois une sensation de plénitude et des bouffées de chaleur après les repas. — Selles régulières.
Rosa A... est restée environ un mois à Paris, suivant le traitement qu'on lui avait prescrit avec une ponctualité scrupuleuse. — Elle s'est trouvée très sensiblement améliorée, et est revenue le 15 juin pour en exprimer sa satisfaction. Les douleurs ont diminué, et depuis qu'elle est à Paris, elle n'a jamais eu d'attaques. Elle a hâte de retourner en Russie pour montrer à ses parents et amis, les bienfaits de son traitement de la Salpêtrière; elle déclare qu'aucune autre médecine ne lui a jamais fait tant de bien. « Aussi, ajoute-t-elle, je comprends aujourd'hui tous les éloges qu'on me faisait de M. Charcot. Il peut compter sur moi désormais, et tous ceux de mes compatriotes qui souffriront de mon mal, je les enverrai à la Salpêtrière ».
Ayant fait renouveler son ordonnance pour emporter là-bas une ample pro-
vision do pilules d'oxyde de zinc, elle est repartie pour la Russie confiante et rassérénée.
Après lecture de leurs observations, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il existe entre ces différents malades de nombreux point de ressemblance, et déjà il est aisé d'entrevoir des analogies avec le Juif-Errant de la légende.
Nous allons essayer d'en faire ressortir les points principaux.