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ESSAI NOSOGRAPHIQUE SUR LES NÉVROPATHES VOYAGEURS

Tout d'abord, on est frappé de Yorigine même de ces malades.

Tous semblent être partis d'une même source située sur les confins de l'Allemagne, de la Pologne et de l'Autriche. Tous parlent l'allemand de préférence aux autres langues. Et cependant tous sont polyglottes comme leur ancêtre, le Juif-Errant : « En quelque lieu qu'il allât, nous apprend un écrit de 1018, il parlait toujours la langue du pays (1) ». Quoi qu'il en soit, l'origine germanique parait indéniable ; peut-être tous sont-ils allemands ; mais n'osent pas le crier trop haut en France.

Un exégète d'une grande érudition M. Gb. Schœbel (2), qui est en même temps un orientaliste indianisant et hébraïsant, a étudié la légende

(1) La grande aptitude des Juifs pour les langues est un fait bien connu. On lit dans la « Cosmographie universelle » d'André Thevet, Paris, 1375, tome I, livre III, ch. VI, p. 15. Histoire d'un juif esclave chez le r.oy du Cap verd (Sénégal). « Entre autres (esclaves) estait un juif natif de Marroque, aagé de quarante neuf ans, qui aussi avoit été vingt six ans, tant en Afrique qu'en quelques endroits des Indes Orientales d'Asie. J'ose bien dire qu'alors que ce pauvre Alhanar (c'était son nom) vivoit, il avoit la plus heureuse mémoire d'homme qui fust au monde : car il savoit parler de vingt huict sortes de langues toutes différentes, et en chacune d'icelles, lire et escrire, et s'il eust ouy parler un homme dix ou doux jours entiers, conversant avec luy, et luy donnant les choses à entendre, il eust plus apprins en ce peu de temps, qu'un autre n'eust faict en deux ans. Il me souvient, qu'un marchant anglois, estant de mon temps par delà, adverti de la mémoire gaillarde de cet esclave, le voulut avoir avec luy, pour luy servir de Trucheman : ce que Adallach (en traitant maître du juif) son maître accorda : comme de fait l'anglois le tinst environ un mois, communiquant ordinairement avec luy. Un jour entre les autres ledit anglois lui commença à discourir la généologie des roys, roynes, princes et grands seigneurs de son pais : la manière de vivre que ceux d'Angleterre ont tenue depuis qu'ils ont receu le christianisme ; les guerres et batailles qu'ils ont eues contre leurs voisins escossois et françois : la richesse et revenu du royaume, avec sa largeur et grandeur, ses villes, rivières, goulfes et promontoires. Ce que l'esclave retinst si bien, le mettant secrettement par escrit, et en fit tellement son profit, que, quelques temps après devant son maistre Adallach et ledit marchant, il commença à discourir et dire de mot à mot en un jour, ce que l'autre lui avait raconté en un mois, suyvant les histoires et chroniques angloises : voire les mesmes mots, il les proféroit en sorte, que l'ayant parler on eust jugé qu'il eust demeuré au pais bien vingt ans, jaçoit qu'il n'eut jamais veu ny parlé à anglois, qu'à celuy seul. (Note communiquée par M. Abel Delafosse).

(2) Charles Schœbel, La légende du Juif-Errant, Maisonneuve, 18T7.

du Juif-Errant au point de vue mythique, et en a recherché l'origine et l'évolution.

Pour lui la légende est essentiellement germanique: c'est même poulies Allemands une légende nationale.

Le peuple errant, ce n'est pas le peuple Juif, c'est \eDeutsch, qu'il s'appelle Vandale, Normand, ou Wisigoth. S'il y a des Juifs errants, ce sont des Juifs Allemands (Heimathlos : sans patrie).

Fig. U. — Le Juif-Lrrant, d'upiès une gravure de la fabrique d'imagerie de Melz donnée par Champfleury.

Cette assertion de M. Schœbel est en partie conlirmée par nos observations.

Poussant plus loin son étude d'exégèse, cet auteur s'attache à démontrer que la légende du Juif-Errant, « par une sorte de compromis entre le merveilleux païen et le merveilleux chrétien » se confond avec la légende du Chasseur sauvage, et par elle, avec le mythe de Wodan vegtamr, le dieu qui est sans cesse par voie et par chemin.

11 voit une analogie singulière entre la parabole hébraïque de Caïn, le

premier meurtrier auquel Dieu commanda : « Tu seras agité et fugitif sur la terre ». Et Loki, chef des Ases, qui commit le premier crime, harmslany.

« Dès lors, les Ases ont couru le monde entier, et on dirait que c'est d'eux que leurs descendants, les Germains, tiennent le penchant irrésistible qui les pousse à quitter sans esprit de retour le sol natal, pour se répandre dans tous les pays du monde... Le Juif-Errant Allemand a changé sa constitution exotique primitive, à l'instar de ce qui se passe sur le sol allemand à l'égard de ses congénères vivants, dont un grand nombre présente le phénomème étrange de Juif à cheveux blonds » (1).

Certes, ce sont là d'ingénieuses explications. Mais tout en faisant une large part à l'importance de cette origine germanique, nous croyons qu'elle est insuffisante pour expliquer les pérégrinations des névropathes voyageurs. La pathologie chez eux revendique ses droits.

Nous irons également à rencontre de l'opinion de M. Schœbel lorsqu'il refuse aux Juifs le goût des voyages. » La prédilection supposée aux Juifs pour l'existence errante, écrit un Israélite (2), est un des axiomes créés par le fanatisme de la race arienne ». — Assurément les Israélites n'entendent pas la vie nomade à la façon des Tziganes ou Gitanos. Ils sont plutôt enclins à s'implanter solidement dans le pays où ils arrivent. Que d'efforts font alors certains peuples pour s'en débarrasser ! Mais, comme nous l'avons déjà l'ail remarquer plus haut, ils n'hésitent jamais à abandonner leur résidence, quand l'espoir d'une entreprise heureuse les attire au loin. C'est précisément ce trait fondamental de leur caractère qui constitue chez eux une prédisposition aux déplacements faciles. C'est ce qui fait que nos névropathes errants sont surtout des Israélites.

Nous l'avons déjà l'ait remarquer, la proportion des névropathes est grande dans la race Juive. Les statistiques dressées à la Salpêtrière où viennent se présenter des malades de toutes races et de toutes religions, sont des plus éloquentes à cet égard. Est-ce à dire que les Israélites sont tous victimes d'une névrose héréditaire et qu'ils en porteront la marque dans leur descendance "? — Assurément non. Il est heureusement de très nombreuses exceptions qui sont elles-mêmes une conséquence presque inévitable de cette hérédité nerveuse, et, si, parmi les Juifs, les désordres nerveux abondent, il faut reconnaître qu'on rencontre souvent chez eux

(1) Schœbel, loc. cit., p. 61. — Virchow a constaté au Congrès anthropologique d'Iéna (août 1816) une proportion de 11 pour 100 de Juifs blonds en Allemagne.

(2) J. Deretubourg, Revue critique du 30 sept. 1876, p. 214, note 1.

des intelligences supérieures, des esprits merveilleusement équilibrés, des aptitudes artistiques et scientifiques de premier ordre. — Plus que les autres, ils sont .soumis à celle loi d'alternance, si inconstante dans ses manifestations, qui t'ait s'entrecroiser les grandes puissances intellectuelles et les débilités cérébrales. A côté de cette hérédité de race, il faut placer l'hérédité personnelle. Nous manquons malheureusement de renseignements précis à cet égard dans quelques observations, soit que le malade n'ait conservé aucun souvenir de sa famille, soit que ses réponses n'aient pas été assez concluantes. L'un d'eux S., est d'une famille où les musiciens et les peintres abondent : il est bien vraisemblable que comme lui, musicien, beaucoup d'entre eux étaient des nerveux à des degrés divers.

Il n'est pas besoin d'ailleurs, pour confirmer cette hypothèse, de retrouver dans les ancêtres ou les collatéraux des accidents nerveux similaires.

L'hérédité en neuropathologie revêt des formes multiples. On voit se suivre ou s'entrecroiser les névroses et les affections organiques, l'arthritisme et le diabète. Dans les statistiques qui portent sur les israélites en particulier cette alternance a été souvent notée et il n'est pas rare de voir un diabétique formant le trait d'union qui relie les deux moitiés d'une chaîne névropathique héréditaire.

Quelles ont été les causes occasionnelles de cette maladie du voyage? Des traumatismes comme dans le cas de Klein. Des émotions violentes comme chez S..., (la foudre qui tombe, un incendie, la mort de sa fille, etc.) C'est l'étiologie même de leurs attaques, car ceux-ci sont des hystériques. N'est-ce pas à la suite d'une émotion poignante, la vue de Jésus-Christ sous la torture du calvaire, que Cartophilus s'enfuit de sa demeure, et se mit à pérégriner ? Chez les deux autres malades, les causes brutales n'existent pas: ils trouvent en eux-mêmes, l'impulsion qui les entraîne à voyager (besoin de consulter un médecin nouveau, de tenter un autre remède). Les premiers ont mené jusqu'à un certain âge une existence presque normale, et cependant ils ne pouvaient se fixer longtemps nulle part, trouvant toujours un prétexte pour aller chercher ailleurs une nouvelle occupation. Les seconds semblent avoir toujours vécu de leurvie vagabonde. Mais chez les uns et les autres, la misère, les souffrances et les privations de toutes sortes, les fatigues excessives, ont dû contribuer pour une large part à l'éclosion des accidents nerveux. En somme c'est le chapitre étiologique de la neurasthénie et de l'hystérie, avec toutes ses variantes. Peut-être y a-til lieu de l'aire intervenir comme dans l'observation de S..., ce fait que les douleurs dont il souffre sont moindres pendant la marche que pendant

le repos. On pourrait trouver là une explication toute simple du besoin de pérégriner. La chose mérite d'être contrôlée par des observations ultérieures.

L'existence de ces pauvres hères, misérablement dotés au physique comme au moral, est un véritable problème.

« N'ayant point de ressource En maison ni en bien

ils peuvent vivre cependant. Grâce à quels subterfuges? — Peut-être, l'esprit éminemment pratique de leur race les pousse-t-il à tirer parti de leur extérieur pitoyable et exciter ainsi la générosité publique. — Il est certain qu'ils ne restent jamais dénués de tout. Et pour expliquer leur modeste rente qui semble ne jamais s'éteindre, la tradition a imaginé l'intervention miraculeuse :

J'ai cinq sous dans ma bourse Voilà tout mon moyen En tous lieux, en tous temps J'en ai toujours autant.

Ces cinq sous mémorables deviennent deux schillings dans la légende anglaise et un groschen dans les récits allemands. La solidarité des Israélites envers leurs semblables ne les enrichit pas ; mais elle leur ouvre dans toutes les villes du monde des maisons de crédit où ils vont loucher ce revenu modique qui la fait éternellement riches, tout en restant éternellement pauvres.

Ce n'est pas d'ailleurs en frais de costume qu'ils gaspillent leur avoir. Le vêtement du Juif-Errant a toujours frappé ceux qui l'ont rencontré, autant par sa pauvreté que par sa bizarrerie.

« Son habit tout difforme Et très mal arrangé

attirait toujours l'attention du public. Il y a même chez eux parfois une sorte d'entêtement à conserver le costume national, comme chez les malades observés par M. Charcol. Ce fait avait frappé les écrivains et les dessinateurs :

« De grandes chausses il porte à la marine Et une jupe comme à la florentine, Un manteau long jusqu'en terre traînant Comme un autre homme il est au demeurant ».

MEIOE i

Si dans les images on retrouve souvent le costume allemand ancien, celles qui représentent le Juif-Errant vêtu à l'orientale ne sont pas rares et semblent bien se rapporter aux israéliles levantins qui sont venus pérégriner dans nos pays.

Au cours de cette étude, où nous avons été appelés à examiner les Israélites errants, nous avons été rapidement frappés par les caractères communs typiques de leurs traits et de leur babitus extérieur

Ce sont des hommes de 30 à 40 ans en moyenne, mais auxquels on

Fig. 15. — Le vrji portrait du Juif-Errant, tel qu'on l'a vu passer à Avignon le 22 avril 1784. — Croquis pris à la Bibliothèque nationale.

donnerait facilement le double de leur âge. grâce à leur visage sillonné de grosses rides et à celte barbe proverbiale qu'ils laissent croître indéfiniment.

Jamais on n'avait vu

Un homme aussi barbu

est-il dit dans la complainte, et plus loin :

A voir votre visage Vous paraissez fort vieux Vous avez bien cent ans Vous montrez bien autant.

A quoi Isaac Laquedem répond :

Chose sûre et certaine Je passe encore trente ans.

J'avais douze ans passés Quand Jésus-Christ est né.

La barbe du Juif-Errant est peut-être le trait le plus caractéristique de sa ligure. Les imagiers primitifs l'ont rendue avec une grande sincérité. Celles qu'on voit sur les plus anciennes estampes reproduisent aussi exactement que possible celles des malades des observations II et III, l'une Irisant dans toute sa longueur, l'autre s' enroulant en papil lottes sur les côtés et se confondant avec les cheveux, bouclés eux aussi. Malheureusement de nos jours, l'imagination des artistes les a entraînés dans des fantaisies pleines de verve, il est vrai, mais qui n'ont plus rien de la sincérité de leurs prédécesseurs. Dans la dernière image d'Epinal (1) et dans les illustrations de G. Doré (2), le Juif-Errant est doté d'une barbe invraisemblable qui balaye le pa\é de Bruxelles.

Il serait d'ailleurs puéril de donner à un caractère aussi instable, une valeur excessive. Un coup de rasoir peut le faire disparaître. C'est le cas de S. qui lors de sa première visite possédait une barbe opulente et qui, la seconde l'ois, nous apparut rasé. Mais la longue barbe inculte et le peu de soin que les malades en prennent, sont sans doute une conséquence de leur état mental. Ayant l'esprit toujours occupé de leurs souffrances, ils n'ont pas plus de souci des soins corporels élémentaires que de leurs vêtements misérables. Ce sont pour eux de trop mesquines préoccupations à côté de celle de. leur santé.

La physionomie de tous les névropathes voyageurs exprime la souffrance, la lassitude et le désespoir.

Leur face est amaigrie, les pommettes saillantes au-dessus des joues creusées. Les rides du front sont remarquables. On les retrouve chez tous les malades et sur tous les portraits. Très longues, très profondes, elles se perdent en haut dans l'attache des cheveux, formant autour du front un triple ou un quadruple cercle. Au-dessus du nez deux sillons obliquement ascendants sont l'indice de la fréquente contraction des sourciliers, les muscles de la douleur.

L'œil est petit, triste, enfoncé, cerclé de rides qui s'enchevêtrent, et le

(1) Imagerie d'Epinal, Le Juif-Errant. Pellcrui et Cic, n° o bis.

(2) P. Dupont, loc. cil.

brident parfois en un clignotement furtif. Le nez tantôt long et busqué, plus souvent large, épaté, comme il se voit fréquemment clans la race germanique.

Un profond sillon sépare le nez et les lèvres des joues, gagnant les commissures qu'il abaisse, et ajoutant encore à l'expression douloureuse.

Ce portrait, on le voit, n'est pas celui d'un homme heureux. C'est le « vieillard ridé qui jette un regard mélancolique sur les murs des cités auprès desquelles il passe (1) ».

Fig. 16. — Le Juif-Errant, d'après une image populaire tirée du Cabinet des Estampes à la Bibliothèque Nationale.

C'est celui d'un homme qui souffre et. qui s'inquiète vivement de souffrir sans trouver de remède.

Ce qui est surtout remarquable dans le faciès des névropathes errants, c'est la grande mobilité d'expression de leur physionomie.

La richesse de leur mimique est extrême, et de môme qu'ils exagèrent

(1) Champlleury, loc. cit.

les récits des souffrances qu'ils éprouvent, de même aussi, ils accompagnent ces récits d'un luxe de grimaces et de gestes d'une infinie variété.

La note dominante est l'expression douloureuse. Mais qu'une idée joyeuse, un espoir de guérir, leur arrive soudain, aussitôt le masque change, et devient radieux — pour être remplacé bientôtpar l'ancienne tristesse quand revient la pensée de la maladie obsédante.

Il nous reste maintenant à passer en revue les symptômes morbides que présentent les malades dont nous avons retracé l'histoire.

La prédominance des accidents neurasthéniques est manifeste et l'on est tenté d'en faire des neurasthéniques au premier chef.

La céphalée est constante : c'est la forme en casque de Gbarcot enserrant la tête comme dans un étau circulaire, ou la plaque occipitale qui s'étend aux muscles de la nuque (plaque cervicale).

Puis la rachialgie que les malades décrivent en se plaignant de douleurs dans le dos, entre les deux épaules, et au niveau des reins [plaque sacrée).

Certains, comme le dit M. Levillain(l), «attribuent même une importance exagérée à ces souffrances, croyant qu'elles sont le signe d'une maladie pulmonaire grave quand elles siègent entre les omoplates ». La douleur racbidienne communique à la colonne vertébrale une raideur spéciale qui fait que les malades marchent à tout petits pas, évitent de se pencher en avant, de se tourner trop vite : on dirait qu'ils ont peur de réveiller cette douleur par un mouvement trop brusque.

Ils accusent aussi des sensations douloureuses dans tous les membres, souvent appelées par eux « rhumatismes » et dont le principal caractère est de sauter d'un membre à l'autre du jour au lendemain.

L'insomnie est fréquente, accompagnée de rêves pénibles et de cauchemars.

Un signe sur lequel tous attirent l'attention, c'est l'état de faiblesse musculaire dans lequel ils se trouvent (Amyosthénie). Sensation de brisement, de courbature, de fatigue invincible dont on ne doit pas chercher l'explication dans les longues courses fournies par les malades, car elles existent encore quand ils ont passé quelques jours de repos à l'Hôpital. « Les jambes fléchissent quand ils sont debout, les genoux ploient alternativement, surtout en marchant » (Dutil).

Les troubles dyspeptiques manquent rarement : sensations de lourdeur, de gonflement de l'estomac après les repas ; boudées de chaleur au visage, éructations répétées.

(I) F. Levillain, La neurasthénie, A. Maloine, 1891.

Du côté de l'appareil génital, nous devons signaler la spermatorrhée qui devient par son abondance une cause d'épuisement rapide, et qui afîecle profondément le malade.

La sensibilité générale est aussi atteinte et ses altérations se manifestent par des sensations bizarres que les malades décrivent avec un grand luxe de détails parfois incompréhensibles : fourmillements, picotements, brûlures, etc.

Les phénomènes oculaires ne font pas défaut. Tous se plaignent de souffrir des yeux, de ne pouvoir fixer longtemps un objet, ni lire, ni écrire, sans ressentir une fatigue douloureuse rapide.

Si cbez certains malades les phénomènes morbides semblent se limiter à ces symptômes purement neurasthéniques comme dans les observations II et III. il en est d'autres chez qui Yhystérie domine la situation et se manifeste avec un bruyant appareil.

A la suite d'une émotion, d'un traumatisme, une attaque se déclare suivie bientôt de plusieurs autres qui évoluent suivant le type classique : aura perçue par le malade ; bourdonnements d'oreilles, vertiges, battements dans les tempes, sensation de conslriction à la gorge (boule hystérique), perte de connaissance, arc de cercle, grands mouvements, attitudes passionnelles. Au réveil, sensation de fatigue extrême, parfois hémiplégie généralement accompagnée de contractures. Hémianesthésies limitées à la racine des membres.

L'examen révèle la présence de points hystérogènes, d'un rétrécissement concentrique du champ visuel ; dyschromatopsie, micromégalopsie.

Les accidents neurasthéniques et hystériques peuvent d'ailleurs se superposer. Le malade de l'observation IV est un type d J hystéro-neurasthénie tràumatiqw. Il offre presque au complet les symptômes des deux névroses, tandis que dans l'observation I les phénomènes restent peu accusés pour l'une et l'autre affection.

En remontant pour un instant à la légende, il faut convenir que les renseignements d'ordre purement médical sont peu nombreux sur le Juif- Errant. Le fait n'a rien de surprenant. Cependant il est un passage du livre de Mathieu Paris (1). un des écrits les plus naïfs et les plus sincères, qui permet de supposer que Cartophilus a été bel et bien hystérique : « A certaines époques, dit-il, il fait une maladie qu'on croirait incurable ; il est comme ravi en extase; mais bientôt guéri, il renaît et revient à l'âge

11) Mathieu Paris, loc. cit.

qu'il avait avant ». — Et cette autre phrase de Collin de Plaucy (1) : « Pendant un mois, il s'obstine à repousser tout aliment; mais chaque nuit le sommeil rétablissait ses organes ».

Sans y chercher autre chose qu'une curieuse analogie il n'est pas inutile de rapprocher ces renseignements de ceux qui nous ont élé laissés sur les hystériques extatiques et anorexiques.

Nous arrivons à l'examen de l'état mental des névropathes voyageurs. Ici encore la neurasthénie revendique ses droits. L'asthénie psychique produit des désordres intellectuels et moraux. C'est l'impotence fonctionnelle du cerveau qui amène l'impossibilité de suivre une voie tracée, de continuer un travail, un traitement entrepris. L'esprit vacille dans toutes les directions et se laisse entraîner n'importe où. Qu'une idée soit suggérée alors, ou qu'elle germe spontanément sous forme d'impulsion, le malade s'y abandonnera tout entier et la suivra jusqu'à ce que la fatigue cérébrale l'en empêche. Or, cette fatigue n'est pas longue à venir car « ces malades ne sont plus les maîtres de leur énergie psychique ». Ce sont de véritables abouliques. Aussi sont-ils perpétuellement indécis et mobiles.

L'affaissement moral se traduit par les idées tristes et le découragement. Avant toutes choses, la préoccupation de leur santé les obsède. Nous avons suffisamment insisté déjà sur les fastidieuses doléances dont ils accablent les médecins, sur les interminables descriptions qu'ils font de leur maladie, sur leurs larmes, leurs sanglots, leur mimique lamentable.

Ils tombent à la longue dans une sorte d'état hypochondriaque, et vont jusqu'à songer au suicide ; mais sans jamais l'exécuter.

Au milieu de leur désespoir, ils relrouvent pourtant quelquefois des lueurs d'espérance quand un médecin a su gagner leur confiance. Leur état s'améliore ; mais c'est un mieux très passager. Une nouvelle cause dépressive ne tarde pas à surgir. Et la maladie reparaît.

La mémoire est souvent touchée, soit dans son ensemble, soit partiellement. Témoin le cas de S. qui a oublié trois langues sur quatre qu'il parlait couramment.

Ainsi les phénomènes de dépression psychique tiennent une large place dans les troubles mentaux.

Mais ils ne sont pas toujours les seuls, et de même que l'hystérie s'ajoule à la neurasthénie, de même aussi les impulsions apparaissent au milieu de l'affaissement intellectuel. L'influence héréditaire joue en cela un

(1) Collin de Plaucy, lue. cit., p. 112.

grand rôle. El c'est à ces nouveaux facteurs qu'on doit attribuer les brusques départs, les lointains voyages entrepris tout à coup, sans raison plausible, ou sons le couvert de prétextes irraisonnés.

Cette impulsion peut d'ailleurs venir du dehors. On est frappé de la facilité avec laquelle ces malades s'abandonnent au médecin qui les conseille et du soin qu'ils mettent à exécuter scrupuleusement le traitement prescrit. Malheureusement en ceci comme en toutes choses, ils sont incapables de suivre longtemps leur idée, et s'il survient un nouveau docteur, ils oublient tout de suite le premier, pour se confier aveuglement à celui-là.

M. le D r Ph. Tissié (i) dans une thèse fort intéressante, a réuni sous le litre des « Aliénés voyageurs » plusieurs groupes de malades. Il distingue en particulier parmi eux. les captivés qui conservent leur conscience, ou à peu près, pendant leurs voyages. Ils savent où ils vont et ce qu'ils font; mais ils ne marchent que pour obéir à une volonté toute puissante, un désir impérieux qui les entraîne et les maîtrise. — Chez eux, pas d'hésitations, pas de demi-mesures. Ils ne connaissent pas d'obstacles.

« X... avant de s'échapper songe à une ville dont le nom a frappé ses oreilles. Il se ligure y rencontrer des monuments superbes. Le désir de la visiter s'empare de son esprit, et an beau jour, il part, abandonnant tout, mais, cruelle déception, la réalité ne répond pas à la splendeur du rêve ». Et cependant, on le voit repartir quelques temps après pour aller visiter une localité nouvelle, « sans autre raison que celle de satisfaire son besoin ».

Voilà un cas qui se rapproche singulièrement de celui de nos israélites errants.

C'est encore dans la même série de malades qu'il convient de faire rentrer les militaires observés par M. le D r Duponchel (2), professeur au Valde-Cràce ; pour lui, certains soldats poussés à la déambulation, ne seraient que des suggestionnés, la suggestion venant d'eux-mêmes ou du dehors. M. Duponchel donne à ce phénomène le nom de déterminisme ambulatoire.

Nous arrivons de la sorte à cette conclusion que les névropathes voyageurs sont avant tout des neurasthéniques dont ils présentent tous les stigmates physiques et psychiques, l'hystérie pouvant parfois se surajouter.

Existe-t-il d'autres catégories de malades chez lesquels on observe également des pérégrinations étranges? Assurément. — Et il faut savoir faire

(1) Pli. Tissié, tes aliénés voyageurs, 0. Doin, 1887.

(2) E. Duponchel, Etude clinique et méd. légale. —Des impulsions morbides à la déambulation observées chez des militaires. Paris, 1888.

Je Diagnostic. —En première ligne, il faut citer l'affection que M. Charcot a décrite sous le nom d'« Automatisme comitial ambulatoire » (1). « Il s'agit là d'une « forme » ou, comme on dit encore, d'un « équivalent épileptique » marqué par l'accomplissement inconscient d'actes de la vie ordinaire, plus ou moins compliqués, avec impulsion à marcher, à se déplacer, à voyager. » Le malade peut entreprendre un long voyage avec une apparence d'intelligence et de lucidité souvent parfaites. « Des actes automatiques remarquablement compliqués, rappelant absolument par leur aisance et leur précision ceux de la vie consciente, tant ils semblent parfaitement adaptés à un but » peuvent être exécutés au cours de l'attaque, sans que les spectateurs puissent remarquer quelque chose d'anormal. Là se bornent les analogies, et le diagnostic est aisé à faire.

Dans le mal comitial ambulatoire, il est presque toujours possible en effet de retrouver les traces d'accidents épileptiques vulgaires, crises convulsives, morsures à la langue, urination involontaire, etc.

Et lors même que ces stigmates n'existent pas, comme chez un des malades de M. Charcot, le diagnostic s'impose par l'amnésie presque complète des faits qui se sont passés pendant le voyage.

Nous ne dirons qu'un mot des courtes pérégrinations accomplies pendant l'état de somnambulisme. Qu'il s'agisse de somnambulisme naturel ou provoqué, de noctambulisme, ou de vigilambulisme, l'attitude des malades, leur démarche, les chemins bizarres qu'ils prennent, la courte durée de leurs promenades dont le but reste toujours mal défini, tout cela n'a rien de commun avec la vie vagabonde des névropathes errants.

Parmi les aliénés voyageurs, M. Tissié considère aussi les Délirants : ce sont ceux qui, partant d'une idée absurde, accomplissent logiquement les actes secondaires. Tels sont les réformateurs de l'humanité, les prophètes, les inventeurs qui parcourent le monde pour répandre leurs doctrines, et accomplissent souvent de surprenants voyages.

Tels sont aussi les hallucinés avertis par une voix qui leur crie : « Tu es roi. Tu es Dieu » el qui partent à la recherche de leur royaume et de leurs adorateurs.

Le Juif-Errant, par certains actes de sa vie, méritait de prendre place parmi ces aliénés voyageurs :

« A plusieurs époques, il lui vint de curieuses hallucinations : il se persuada souvent que lui-même était le Messie immortel, qu'un ennemi l'avait

(1) Charcot, Leçons du mardi, 1887-88, p. 1G5 et Leçon du 21 février 1889, p. 304.

enchanté, qu'il oubliait sa propre puissance, et qu'il pourrait par le mouvement rompre le charme clans le cercle duquel il languissait comprimé » (1). C'est là, il faut en convenir, un délire bien systématisé et qui ne manque pas d'analogies avec celui des malades de M. Tissié.

On peut môme trouver dans certaines versions allemandes de la légende des passages où le Juif-Errant était devenu de persécuté persécuteur.

« Il aurait accompli plusieurs meurtres, parlant de l'idée que les Juifs redeviendraient une nation, s'il crucifiait un chrétien ». Dans certains pays, le Juif-Errant passe pour porter malheur; ceux qui l'ont vu mourront dans l'année.

« L'empereur Frédéric Barherousse (2) s'est noyé en Gilicie trois mois après avoir vu le Juif-Errant, lequel lui promettait l'empire du monde. Frédéric II, son petit-fils, fut étouffé par Manl'red, sous des coussins, dans les mêmes conditions.

Toutefois, cet aspect funeste du Juif-Errant est assez rare, et dans la légende, il est plutôt bonhomme, quoique très malheureux.

Peut-on confondre l'état menlal des névropathes voyageurs avec celui des vrais hypochondriaquesl L'erreur n'est pas possible quand la vésanie est nettement accusée. Les idées de l'hypochondrie ont un caractère de ténacité, de fatalité très spécial. Elles sont généralement fixes et obsédantes; les malades sont inaccessibles aux encouragements. Ce n'est pas le cas des neurasthéniques qui se laissent volontiers consoler et dont l'esprit mobile saute facilement d'une idée à une autre. Il n'en est pas moins vrai que les limites peuvent être difficiles à établir entre les deux psychoses.

Il n'est pas aisé de porter un pronostic sur l'avenir des névropathes voyageurs ; car ils échappent, par leur maladie même, aux observations complètes. On ne peut que répéter ce qui a été dit sur le pronostic de la neurasthénie et de l'hystérie dont ils souffrent. « Ces deux névroses associées sont particulièrement tenaces, et presque incurables : bien qu'il ne s'agisse pas d'affections organiques, une neurasthénie profonde, compliquée d'hystérie, enlrainant avec elles la misère intellectuelle et morale pour toujours peut-être, sont des choses incontestablement très graves (Charcot).

La neurasthénie, dit Beard, peut ouvrir la porte à toute une série de désordres nerveux. « Beaucoup de mélancoliques qui entrent dans les asiles, ont passé par un long stage de neurasthénie, avant d'en arriver aux

(1) Collin de Plaucy, loc. cit., p. 104.

(2) Collin de Plaucy, loc. cit.

trouilles permanents de la psychose ». On peut en dire autant de bien des dipsomanes et de morphinomanes.

En ce qui concerne spécialement la maladie des voyages dont ces malades sont atteints, on peut affirmer qu'elle ne cessera que le jour où une impossibilité absolue les mettra dans l'obligation de cesser toute pérégrination. Qu'adviendra-t-il alors? l'avenir nous l'apprendra peut-être.

Est-il donc impossible de songer à améliorer leur état? Certes non, on peut obtenir par un traitement approprié un mieux sensible, mais avec cette restriction toutefois que ce mieux sera passager.

Le traitement institué à la Salpètrière amène, le fait est certain, pendant les premiers temps, une diminution des symptômes les plus pénibles. L'hydrothérapie, les médicaments toniques et calmants et surtout l'électrisation d'après la méthode de M. Vigouroux produisent de bons résultats. Et la figure radieuse des malades qui suivent ce régime, atteste pendant les premiers jours la satisfaction qu'ils en retirent. Malheureusement c'est un bien-être éphémère, et ils reviennent bientôt entamer de nouveau le chapitre de leurs doléances; jusqu'au jour où, désespérés, ils partent pour aller se faire soigner ailleurs.

Pour terminer l'histoire des Israélites errants nous dirons encore un mot d'une question médico-légale qui n'est pas sans importance. Les vagabonds sont-ils tous neurasthéniques ou kijstéro-neurasthéniques'l

Dans une de ses belles leçons du mardi sur l'hystéro-neurasthénie, M. Charcot a fait une remarque dont l'intérêt est grand à cet égard : « On compte, dit-il, parmi les hospitalisés, une assez forte proportion de gens sans profession avouée, sans domicile fixe, des vagabonds, en un mot, qui sont exposés à chaque instant, à tomber sous le coup de la police. Or, l'hystéro-neurasthénie parait chose vraiment fréquente parmi les misérables, les loqueteux, les gens sans aveu, qui fréquentent tour à tour les prisons, les asiles de nuits, et les dépôts de mendicité.

« Serait-ce que le vagabondage conduit à l'hystéro-neurasthénie, ou que celle-ci inversement conduit au vagabondage ? Question délicate, intéressante au premier chef, au point de vue social, et qui méritera certainement quelque jour d'être l'objet d'une étude approfondie ».

M. le professeur Benedick (-1) de Vienne s'est attaché à résoudre la question posée par M. Charcot ; pour lui les vagabonds ne seraient que des neurasthéniques vagabonds. — Tous les neurasthéniques ne pérégrinent

(1) Benedick, Le vagabondage et sua traitement.

pas assurément. Mais le fait s'observe chez beaucoup d'entre eux ; aussi M. Benedick formule-t-il les conclusions suivantes : « Le vagabondage accidentel doit disparaître du Gode pénal, et devenir un appel obligatoire de secours pour la société. Dans ces malheureux accidentellement sans domicile et sans moyens de subsistance, le mot technique de vagabond, doit même disparaître de la langue ; ils représentent des malheureux arrivés au comble de la misère.,.

Fig. 17. — Le Juif-Errant, d'après une gravure d'Épinal reproduite par Cliampileury.

Le premier élément constituant du vagabondage, c'est la neurasthénie physique, morale et intellectuelle, qui rend difficile ou impossible aux individus de gagner leur vie par le travail continuel, régulier et spontané.

« Chez les vagabonds, la neurasthénie morale et principalement la faiblesse de volonté est dominante ; ainsi ils travaillent sous une pression morale, alors qu'ils sont incapables de travailler, abandonnés à eux-mêmes, c'est-à-dire en liberté.

Les vagabonds neurasthéniques, pour M. Benedick, seraient curables, et la société devrait pourvoir à leur traitement.

Ces conclusions sont pleines d'une sage philanthropie ; mais il ne faudrait pas en exagérer la portée ; on risquerait fort de voir se grossir rapidement le nombre des vagabonds. Il y aurait bien des vagabonds nullement neurasthéniques tentés d'exploiter la neurasthénie à leur profit.

Il est loin de notre pensée de vouloir traiter cette question difficile; mais en ce qui concerne la catégorie de malades que nous venons d'étudier, nous sommes portés à croire que leur vagabondage est bien la conséquence de leur névrose, et que s'ils ne peuvent se fixer nulle part, c'est qu'ils sont soumis au régime des impulsions multiples qui germent en leurs cerveaux déprimés de neurasthéniques.

Ces pauvres diables ne sont donc pas seulement des malheureux dignes d'une aumône. Ce sont de vrais malades, de tristes névropathes, souffrant plus de leur névrose que de la misère qu'ils traînent avec eux. Leurs lamentables doléances, pour être fastidieuses, ne sont pas mensongères. On doit tenter de leur venir en aide par les moyens qu'offre la thérapeutique. Sans doute, en raison même de leur besoin de pérégriner, ils échappent à tout traitement méthodique. Mais on ne doit pas pour cela les honnir. El il faut avoir pour les Juifs-Errants des cliniques, un peu de cette pitié des bourgeois de Bruxelles pour le Juif-Errant de la légende.

« Nous pensions être un songe Le récit de vos maux.

Nous traitions de mensonge Tous vos plus grands travaux.

Aujourd'hui nous voyons Que nous nous méprenions «.

Le Juif-Errant existe donc encore aujourd'hui ; il existe sous la forme qu'il avait prise aux siècles passés. Sa figure, son costume, ses manières conservent les mêmes caractères à travers les âges. C'est que ce mystérieux voyageur est un malade; ce qui nous frappe en lui, c'est précisément le cachet spécial que lui imprime sa maladie, et qu'on retrouve dans toutes ses apparitions.

Cartophilus, Ahasvérus, Isaac Laquedem relèvent de la pathologie nerveuse au même titre que les malades dont nous venons de retracer l'histoire.

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