GROUPE CONFESSIONNEL OU GROUPE ETHNOGRAPHIQUE
Le nombre des Israélites disséminés dans le monde entier est évalué, au commencement du xx^ siècle, à environ 11 millions I . Les quatre cinquièmes de cechillre, soit un peu moins de 9 millions, se trouvent en Europe ; l'Asie, l'Afrique et l'Australie réunies en comptent de 700 à 800 mille (2). Le nombre des Israélites, en Amérique, s'accroît rapidement par suite de l'énorme immigration venant de l'Europe Orientale; il a été évalué à 1.130.000 en ilJ02, et en 1912, il ne doit pas être inférieur à 2 millions.
En l'iurope même, les Israélites sont ré()arlis dune façon très inégale entre les dillérenls pays. La Ilussie et l'Aulriche-Hongrie comptent à elles seules les cinq sixièmes de la population isiaélite de l'Europe (7.200.00) ; tous les autres ()dys réunis n'en comptent qu'un sixième.
(1) D'après le ÏV A. !tu|)|jiii, lour nombre serait é^ul à 10.'i56.0U0 {Die Jiiden dn- Cegrnivart, Iterlin. l'ja'i, pp. 28, 30). D'après le fluide slalisti(jue du jouriul sioniste, lintsnict, pour l'aniK^e l'.tlo (en russe), li-iir nomhre serait (!<• 1 1 . 1H.'{.:U<> (Saint- Pétersbourg;, l'.tlo, p[i. i:i7-i:{'.t)-
(2) I.a Palestine en com|)te m tnul environ Ko.noo, v,()il à peu près 12 (>/" 'le sa po[tulatioii .
Hersch 1
AVAM'-l'UOPUS
Ces 11 millions d'individus forment un groupe confesstonnel [Aus ou moins homogène et dislincl des autres groupes du même genre. 11 serait beaucoup plus risqué de voir, dans ces 11 millions d'isiaélites dispersés sous tous les climats et sous toutes les latitudes du globe, un groupe anthi'opoloffique homogène et d'is[[aci. On ne saurait pourtant, à mon avis, leur refuser toute communauté de race. Il est probable que celte communauté est en voie de disparition, mais les ressemblances extérieures elles-mêmes, d'après lesquelles on reconnaît souvent les israéliles de différents pays, du moins dans la zone tempérée, démontrent que leur communauté de race n'a pas encore entièrement disparu.
Ce qui me parait certain, c'est que, au point de vue ethnographique, les israélites d'aujourd'hui ne forment plus un groupe homogène et distinct, en d'autres termes, que les israélites de tous les pays ne forment plus une nation. Les israélites de différents pays se trouvent souvent à des degrés de civilisation extrêmement différents ; leur civilisation revêt, suivant les pays, des caractères divers ; ils ont des traditions historiques assez peu semblables; ils ont été élevés et ils vivent dans des atmosphères intellectuelles et morales ditîérentes. Ce qui est encore plus important, c'est qu'ils ne possèdent pas icne langue maternelle commune. L'absence de langue comnmne pour des groupements n'ayant pas non plus d'unité politique peut être considérée à la fois comme cause, comme effet et comme indice de l'absence d'unité ethnographique. En effet, qu'ont de commun, au point de vue ethnographique, l'israélile de France, lisraélile indigène du Maroc et l'israélite de Russie? Les sionistes rêvent la résurrection d'Israël, mais l'observateur, que les rêves
AVAM-PaOl'oS
laissent indifférent et qui doit déciire ce qu'il voit, est obligé de reconnaître que, à l'heure qu'il est, les 1 1 millions ■d'israclites ne forment pas un groupe ethnographique unique.
Mais si les Israélites d'aujourd'hui ne forment pas une nation distincte, peut-on dire que, au point de vue ethnographique, ils font partie intégrante des nations parmi lesquelles ils vivent depuis des générations? Peut-on dire, au point de vue ethnographique et non pas seulement au point de vue politique, que les Israélites de France sont des Français, que les isra(''lites de Russie sont des Russes ou (jue les israélites ottomans sont des Turcs? Je crois que lancer une afQrmation aussi générale serait de nouveau prendre un rêve pour une re'alité.
En réalité, je crois qu'on ne saurait donner à cette question une réponse générale, valable pour tous les pavs, car le degré d'assimilation ethnographique des israélites par la nation au milieu de laquelle ils habitent varie beaucoup d'un pays à l'autre. Une série de conditions ont joué, dans cette assimilation, un rôle plus ou moins important. Les quatre principales sont, à mon avis, K'S suivants : 1" le nombre des israéliles installés dans le pays, 2'^ Viniilr el/ni(/(/r(ip/u(/ue de la /xtpuld/ion noii-juirc, '-V' le d'fjré de sd eicilisa/ioii, et ';" Vét/dlilé /le traitement dont les israélites sont l'idijct. Dans les pays (h; rFuro[)e Occidentale, tels que la b'rancc, la (irande-Rretagne (sans compter les israélites rt'*cemiiieiil iiiiinigrt''s de ri*!.st de ri'jii(i|ie), l'Itiilie, |;i I liillainlr, les p;i\s Scandinaves, etc , ou les israélites ne sont (jii une inrune iniiiurilé (I , ou l.i |i(i|miI;(I inu
(I) Sauf la lloll.iiilt! ou l(>s Isra.-iiles fornu'iil .; (i i> tics lial>i-
AVA.M-l'llOI'OS
est très hoinogcne au point de vue ellinographique, où elle possède, en outre, une civilisation extiùmenient avancée et où les israélites sont traités sur le inèaie pied i|ue les autres citoyens, les israélites n'ont presque plus aucune pliysioiiomie ethnographique qui leur soit personnelle, et ils forment réellement une partie intégrante des nations parmi lesquels ils vivent. 11 n'en est pas tout à fait de même pour l'Allemagne, où les Israélites sont plus nombreux (I), et où l'égalité dont ils jouissent aujourd'hui est très incomplète; pourtant, en Allemagne également, les israélites sont très probablement eti voie d'être assimilés et ils ne constituent pas en tout cas une nation à part, à côté des Allemands, des Alsaciens, des Danois et des Polonais.
Par contre, dans l'Europe Orientale, notamment dans les régions occidentales de la Russie et dans les provinces orientales de l'Autriche-Hongrie, la grande masse de la population Israélite est ethnographiquemenl très diiïérente des peuples qui l'entourent. Toutes les conditions que nous venons d'indiquer ont rendu, dans cespays, l'assimilation des israélites presqu'impossihle. Le premier obstacle, c'est le grand nombre. En elTel, la «zone de résidence» des Israélites en Russie, c'est-à-dire la partie occidentale de l'empire (sauf les provinces Baltiques et les régions situées au Nord de ces provinces),, comptait, en 1897, presque ù millions d'Israélites (4.899.327), soit environ la moitié des israélites du.
tants, ils constituent dans tous ces pays moins de 1/2 0/0 de la population.
(1) Eu Allemagne, il y avait, en 1905, 607.862 israélites (c'est-àdire plus que dans tous les pays de l'Europe Occidentale réunis), soit 1 0/0 de la population de l'Allemagne.
AYA>r-Piuiros
monde entier ou 12 0/0 de la population de ces provinces (le total des israélites de Russie s'élevait à 5.21 a. 80o^ soit à o 0/0 de la population de la Russie d'Europe et à 4,2 0/0 de celle de tout l'empire).
En Autriche-Hongrie, il y avait en 1900 plus de 2 millions d'Israélites (2.076.277 dont 1.224.899 en Autriche et 831.378 en Hongrie), soit 4,6 0/0 de la population de la monarchie. Mais en Autriche même, les Israélites ne sont pas répartis également entre les différentes provinces ; les trois quarts des israélites sont concentrés en Galicie (8i 1.371, soit 11 0 0 de la population de la région) et en Bukovine (93.150, soit 13 0/0 de la population). Dans le Centre-Est de l'Europe (Russie Occidentale et Nord-Est de l'Autriche), les israélites forment ainsi un bloc d'environ 6 millions d'individus.
Ij'assimilation ethnographique de celte grande masse par la population environnante est d'autant plus diflicile, pour ne pas dire impossihlo, que celle-ci ne présente pas elle-même un tout etlmographique homogène, qui en fasse une nation unique, l'^n ell'et, les régions habitées par les Juifs sont ptuph-es de diverses nationalités ethnographiques, qui se trouvent tout prés les unes des autres, souvent [x'b'-uiéle et en groupes plus ou moins compacts sur les mêmes territoires. Paitni ces nalionalitrs, il v en a qucbiues-unes qui sont plus noniljrcnses et plus iniluentes, mais, somme toute, aucune d'elles \\e^{ assez puissant»' |t(inr assimiler les anlics et pour leur inipoxT sa langue (îI sa civilisation. (ï'est p(iun|uni, dans ees régions, dillérenles langues, dilIV-reutes civilisalidn-, ditlV'rentes inlluences elhii(igraplii«|ues s'entrci-rnisent et se neutralisent inntuelleinenl el la masse israi'lile n'ost assimib'c [»ar aucune des nalidualili's rivales.
AVA.M-l'JKtI'OS
11 faut aussi feuir comjile île ce fait «juc la pi.puIatiDii de ces régions ne possède pas, coiiune les peuples de riîarope Occidentale, une civilisation aussi avancée, aussi riche et attrayante, lui permettant d'assimiler d'autres j^roupes ethniques restés en dehors de sa civilisation. A certains égards, ce sont môme les israéliles qui se trouvent à un degré de civilisation supérieur à celui de la population environnante. Ainsi, bien qu'il soit absolument faux (comme je le montrerai dans ce travail) d'aflirmer qu'il n'y a pas d'illettrés parmi les Israélites, il reste néamoins vrai que la proportion des illettrés est, chez eux, beaucoup moins élevée que chez les Polonais, Lithuaniens, Russes, Kuthènes, Moumains, etc., parmi lesquels ils habitent et qui, pour une majorité allant parfois jusqu'aux trois quarts de la population, se composent d'illettrés (I). En outre, les israéliles résident généralement dans les agglomérations urbaines, tandis que les peuples au sein desquels ils vivent sont, pour les neuf dixièmes, des ruraux; si les israélites ne forment que le 12 0/0 environ de la population totale de ces régions, ils constituent le plus souvent la majorité des habitantsdes villes (stirtout clans la Russie occidentale et spécialement dans le Royaume de Pologne). C'est donc, ici, la campagne qui devrait assimiler la ville à sa civilisation.
(1) D'après le recensement autrichien de 1900, les illettrés complets faisaient 41 0/0 des Polonais, 72 0 0 des lloumains et 76 0/0 des Huthènes (au-dessus de 6 ans). En Russie, d'après le recensement de 1897, les illettrés formaient en moyenne 72 0/0 de la population au-dessus de 9 ans ; dans la Pologne russe, ils en faisaient 60 p. 100. Handworterbuch der Staatsivissenschaf tende Conrad, etc., 3« éd., vol. 1, p. 440-442.
AVANT-PROPOS
Si l'on se rappelle en outre qu'en Russie (et en Roumanie), les israélites sont soumis à un régime juridique spécial, qu'ils n'y jouissent pas de tous les droits civiques et qu'ils deviennent par là même une sorte de caste à part, on ne sera plus étonné de ce que la masse israélite du Centre-Est de l'Europe n'ait pas été assimilée par la population qui l'environne.
Des millions d'Israélites sont ainsi restés en dehors des différents groupes ethnographiques qui habitent ces régions, ou en d'autres termes, ils forment un grou[)ement spécial à côté des divers groupements ethnographiques.
Concurremment à la religion, la lamjiie est devenue, pour les israélites, un instrument servant à leur conserver une physionomie ethnographique pro})rc ; car la masse des Israélites de Russie, d' Autriche- Hong rie et de Roumanie possède nue langue maternelle commune.
A la base de cette langue se trouve un idiome germanique qui a avec l'allemand à peu près les mémos rapports que le hollandais et qui a été rapporté au Moven- Age par les israélites venus de l'Allemagne dans les régions slaves. Là, cet idiome a subi de fortes modifications ; une foule de mots hébreux et slaves ont été introduits dans son vocabulaire, la syntaxe allemande trop compliquée a été simplifiée, r.ilpbabel hébreu a t'ié ado[)té et, sous celte forme, le jargon ddrij^ine allcmandr- est devenu la langue des masses populaires isiaéliles (|iii vivent dans l'i'^urope orienlale, entourées y\<\ peuples parlant diiférrnles langues slaves let autres, telles que le lithuanien ou le roumain) (1),
(Ij Dans les milieux lettres, cotte lauf^iue a étt; longtemps ap*
\] AV.WT-IMinPoS
Méprisé par tous les yens plus ou moins cultivés, abandonné par tout Israélite ayant appris à parler tant bien que mal une autre langue, le «jargon » était resté longtemps le symbole du ghetto et le synonyme de l'ignorance. Sa « littérature » se bornait à des prières et à des légendes religieuses, destinées aux femmes à qui les livres sacrés, écrits tous en hébreu, étaient inaccessibles.
Cet étal de clioses dura jusque vers la lia du x\\^ siècle.
Les nouvelles conditions écononùques et sociales ont fait entrer sur le théâtre de la vie [)ijhlique les grandes masses populaires, jusque-là restées passives. Des peuples qu'on croyait depuis longtemps disparus ont ressuscité ; des peuples nouveaux sont nés. Tel fut le cas, en Russie, par exemple, pour les Lithuaniens, les Oukraïniens (Petits Russiens) et actuellement aussi pour les Albo- Russes (1). L'entrée en scène des masses populaires Israélites a mis aussi en A'aleur le «jargon » qu'elles parlaient. Car, malgré le souvei'ain mépris témoigné à ce jargon par les intellectuels Israélites de tous les partis, c'est lui cependant qui sert de langue maternelle à l'immense majorité des Israélites de Russie, d'Autriche- Hongrie et de Roumanie. Ainsi, d'après le recensement
pelée et elle l'est encore dans une certaine mesure du nom dédaigneux de Jargon. Pourtant, la masse Israélite l'a toujours appelée Ydisch (juif) par opposition à l'iiébreu qu'elle appelle loschon kôdesch (= langue sacrée).
(1) Pour l'ethnologue, le Centre-Est de l'Europe présente à l'heure actuelle un immense intérêt ; il lui offre, surtout dans la Russie occidentale, un vaste champ d'observations en ce qui concerne la naissance et la renaissance des peuples, spectacle qu'on ne voit plus dans l'Europe occidentale.
AVANT-PROPOS 9
de 1897, sur 3.2 13. 803 israélites de l'empire de Russie, plus de 5 millions (3.033.203, soit 97 0/0) ont déclaré avoir pour langue maternelle le Ydisch ; dans la « zone de lésidence », le pourcentage des israélites ayant indiqué le Ydisch comme étant leur langue maternelle s'élève à 98 0/0 (sur 4.899.327 israélites, 4.798.497 l'ont déclaré comme langue maternelle .
Le réveil des masses israélites à la vie publique (comme ce fut le cas aussi pour les Lithuaniens ou pour les Oukraïaiens) a contribué à transformer leur « jargon » en une langue littéraire. On trouve à l'heure actuelle parmi les auteurs qui écrivent dans cette langue, toute une série d'hommes de talent dont les ouvrages sont traduits dans ditTérentes langues européennes (surtout en russe, en allemand et en anglais) ; cette littérature a été, du reste, l'objet d'une thèse de doctorat es lettres soutenue à la Sorhnnne (1) ; il existe, dans cette langue, un théâtre dont les pièces dont traduites en allemand et en russe, et sont souvent représentées sur les scènes de certaines capitales européennes ; c'est encore dans celte langue que parait une grande presse quotidienne qui, après dix années d'existence, a même dépassé, comme chilTre de tirage, la presse polonaise et occupe aujourd'hui à cet égai'd la pieuiière place en Hussic après la presse russe proprement dite. Bref, le « jargon » juif s'est transformé pour les israélites du Cenlrc-Kst de l'I'lurope en ce (ju'on appelle une Iuik/ïw ita/io)iali', et la masse des israélites de ces régions. (\u'\, par sa religion, par s,i hingiic, jiar sa slriielure sociale et |)rol'essi()nnelle, par sa situ.ition iuritli«|iie aclutlle
(1) llisloiir de la LUU-ratuic Jti(lcuAllruian(l<' par M. l'iiitès.
10 AVAM-PROl'OS
ainsi (jiie par ses Iradilions historiques, se distinguait déjà des autres peuples habitant ces pays, est ainsi devenue un groupe ethnographique distinct (I).
D'autre part, à mesure que la population Israélite du (Contre-Est de l'Europe cessait d'être une mai^se amorphe et prenait une physionomie ethnographique propre, à mesure que le YdiscJi se perfectionnait et que la littérature de cette langue se développait jusqu'à devenir le trésor d'idées et comme le moule de la vie intellectuelle et sociale des Juifs de ces régions, ces derniers se détachaient également, au point de vue ethnographique, de leurs coreligionnaires d'autres pays, pour lesquels le Ydisch est une langue étrangère, et pour qui tout ce qui se dit et s'écrit en celte langue reste lettre morte. Les Juifs du Centre-Est de l'Europe deviennent ainsi, de plus en plus, un peuple qui, au point de vue elhnogra-
(1) 11 faut signaler ici un paradoxe assez curieux : les socialistes qui ont répandu au sein de la classe ouvrière juive les idées du socialisme international, sont certainement au nombre des gens qui ont le plus contribué à la formation de ce nouveau groupement national. En effet, après de vaines tentatives en vue de propager leurs idées en russe, langue que la masse ouvrière juive ne comprenait pas, ils ont dû, malgi'é eux, lui présenter en Ydisch les théories de Marx et les programmes de la démocratie socialiste ; ils ont ainsi largement contribué à transformer le jargon en une langue littéraire et à l'enrichir de termes politiques, économiques, sociaux et philosophiques. Pour adapter leur agitation aux conditions de travail de la population juive e' à sa situation politique, ils ont été obligés de donner aux ouvriers juifs une organisation propre et d'élaborer pour eux des revendications politiques spéciales. C'est ainsi qu'est né et que s'est développé le Bound, l'organisation socialiste démocrate des travailleurs juifs de l'empire russe, qui constitue une fraction autonome du parti socialiste démocrate de Russie. Eu (iaHcie existe également le « Parti socialiste démocrate juif», qui est en contact moral très étroit avec le « Bound » de Russie.
AVA.NT-Pr.OPOS 11
phique, est assez homogène, et qui se distingue non seulement des autres peuples qui habitent les mêmes régions que lui, mais encore des israélites des autres parties de l'Europe et du g'iobe.
On peut discuter, et l'on discute, la valeur de celle nouvelle formation ethnographique ainsi que l'avenir qui l'attend. Mais il est inconstestable que, àClif.ure actuelle, les Juifs du Centre-Est do l'Europe (Russie, Autriche- Hongrie et lîoumanie) forment un groupe ethnographique distinct (\q'> autres peuples et des israélites d'autres pays, et que, pendant les 20 dernières années, les progrès de la langue et de la littérature juives ( = ydisch) ont été énormes, et même sans exemple.
Ce sont précisément ces Juifs du Centre-Est de l'Europe qui fournissent la presque totalité des émigrants israélites de nos jours. Les émigrants'juifs qui, parle nombre, occupent une des premières places parmi les émigrants contemporains, les émigrants juifs qui, avec leurs descendants, sont aujourd'hui, aux Etats-Unis, au nombre de deux millions environ, et (jui prennent également une part notable à l'immigration de l'Argentine, du Canada, de l'Afrique du Sud, etc., ne se composent donc pas d'israélites de tous les i)ays et de toutes les nationalilés, mais prosqu'exclusivement des israélites qui parlent le ydisch et qui constituent à l'heun» actuelle un des peuples habitant b- Ccnlre-l'lsl de l'iMirope.
La slatistiijue d'î rimiiiigration aux l^tals-rnis, (jui iif l'on tient [)as (le classe me ni des immigra lit s par gtinipt^s confessionnels, les range, pai' contre, d'.iprès les groupes (îllinographitjues [nue or iicaplv) auxijuels ils appartiennent. Les Juifs y ligurcnt i\ côt«^ des autres j)ouples sous une rubrique [iropre. Cela répond non seulement
12 AVANT-I'IIOI'US
à la réaliU- ethnographique, mais encore aux besoins do l'élude scientifique du niouveinent migratoire. Car, comme nous le verrons par la suite, l'émigration des Juifs se dislingue foncièrement de celle des peuples parmi lesquels ils vivent ; confondre dillérentes espèces d'émigranls et d'émigrations serait donc dissimuler les caractères souvent opposés de chacune d'elles et rendre impossible la connaissance de la vérité.
LNTRODUCïlOX
DIFFICULTES DE LA RECHERCHE. — L EMIGRATION JUIVE AUX ÉTATS-UNIS AVANT 1899
Quiconque veut étudier la vie sociale des Juifs de l'Europe Orientale se heurte à un obstacle souvent infranchissable : rinsuflissance de données statistiques. Cette insuflisance se fait sentir partout, caria statisque est partout adaptée aux arrondissements, districts, provinces, Etats, c'est-à-dire aux divisions territoriales et elle n'accorde que peu d'attention aux groupements ethnographiques ou confossionnids. En Russie, où se trouve concentrée la moitié des israélites du monde entier, cette insuflisance de données exactes est encore accentuée par l'état général de la statistique de ce pays et surtout par le fait que, depuis le mois d(! février I H'.IT, soit depuis I (1 ans environ, il UN a eu dans ce vaste empire aucun recensement ;4('ni'ral (pii pcriiicllf; de voir les changements survenus dans l'état do la population. Cette première grosse difficulté a ^'èiK', dans une large mesure, les recherclieti que nous nous sommes pi'oposé d'entreprendre. Cert.nins faits tiès iiiiportaiils ont dii, faute de doeuinents précis, être
i 4 i.Mr.oincriH.N
laissés complètement de côté dans notre étude \\). Pourtant, dans les cas où des données partielles ou indirectes permettaient d'établir, sinon Idb dimensions exactes, du moins le caractère général des pliénomènes, nous avons cru utile de recourir à ces données, tout en faisant chaque fois les réserves nécessaires sur les limites dans lesquelles elles peuvent être considérées comme vraies. En ce qui concerne spécialement l'émigration des Juifs, les données russes (et des pays d'émigration en général) sont presque nulles. Si nous ne pouvions compter que sur les données des pays d'oi^i les Juifs émigrent, aucune étude systématique de l'émigration juive ne serait possible. Heureusement, la statistique bien détaillée de l'immigration aux Etats-Unis, qui se trouve notamment dans les Annual Reports of the Commissioner-General of Immigration publiés chaque année par le département du commerce et de l'industrie des Etats-Unis, nous procure, dans une très forte mesure, les données qui ne sont pas recueillies et qui, souvent, ne peuvent pas l'être par les pays de l'émigration. Mais ces données ne comprennent que ceux des émigrants juifs qui se dirigent vers les Etats-Unis. De plus, les Juifs ne ligurent sur les statistiques de l'immigration américaine que depuis le l®"" juillet 1898 (2), date à laquelle fut introduit le classe-
(1) Ce fut surtout le cas pour l'étude'de certains effets de l'émigration juive. C'est aussi pour la même raison (manque absolu de documents exacts), que nous ne nous occupons pas, dans ce travail, de la situation économique et sociale des émigrants juifs en Amérique.
(2) L'année employée par la statistique de l'immigration aux Etats-Unis n'est pas l'année civile, mais l'année fiscale qui commence le 1" juillet et finit le 30 juin. Ainïi, l'année 1899 correspond aux 12 mois allant du !•'■ juillet 1898 au 1" juillet 1899;
l.MP.ODL'CTIO.N 15
menl des immigrants selon les groupes etlmographiques. Avant cette date, les immigrants étaient classés seulement d'après les pays de leur ancienne résidence (pavs d'émigration) et les Juifs étaient compris dans un groupe commun avec les émigranls de tous les autres peuples de Russie, d'Autriclie-Hongrie, ou de n'importe quel autre pays. Sur l'immigration des Juifs aux Etats-Unis pour la période antérieure à 1899, nous ne possédons que des données de sources non officielles, des données très incomplètes, très superficielles et peu sûres.
Si nous voulons avoir des notions relativement exactes et suflisamment détaillées sur la masse des émigrants juifs, nous devons donc nous borner à l'examen de l'immigration des Juifs aux Etats-Unis depuis 1899. — Il y a là, d'ailleurs, une matière d'étude très importante. Car la période qui nous sépare de l'année 1898 est déjà, à elle seule, suflisamment longueii). Puis, c'est la période Aq la plus forte èmigralion des Juifs contemporains. De plus, c'est la période contempornine au sens strict du mot, tandis que les données concernant les temps antérieurs à 189ît se rapportent déjà, en un certain sens au passé. Il faut encore considérer que l'émigration des Juifs aux l'ilals-Unis représente les 00 à 8.') I) 0 de l'ensemble
rannt'-e r.tOfï roinprciid \v. tem|)s entre le h''' juilli'l l'.ior) et le 1"', juillet l'.totl, et aillai cl<^ suite. Lca annces ({ui se Iroiiveul dans toutes les ilonuces chronologiiiues lU' cet ourraije sont toutes, suitf avis conlruire, des années fiscales.
(1) Les calculs eK^cutéa tlans «et ouvra^^e ne vont pas plus loin que l'année l'JlO, (;otn|)renant ainsi une (tériode do \2 ans (189*.t-r.tl()). [,es donnt'es sui- liniini^'iation de l'.HI ont |>aru quand ces calculs ctaiont faits, .le les cite pour cerlain» cas dans «les notes placées en lias de la pa^f.
10 I.NTRODLCriO.N
de l'émigration jaivft (1). On peut donc, d'après les statistiques de riiniiiigiation des Juifs aux Etals-Unis, se faire une idée approximative suflisamment claire de l'ensemble de l'émigration des Juifs contemporains.
l'ne autre grande difliculté résultait de l'état dans lequel se trouve acluellenient la niigrograplùe (si j'ose lancer ce néologisme) en général. Pour connaître un phénomène, il faut le comparer à d'autres phénomènes du même genre. Pour connaître l'émigration juive, pour savoir ce qu'elle a de particulier et quelle place elle occupe parmi les migrations des peuples contemporains, il faut la comparer d'une façon S3'stématique à l'émigration de divers autres peuples, surtout à l'émigration des peuples qui habitent les mêmes régions que les Juifs. Or, les caractères du mouvement migratoire des autres peuples contemporains sont, eux-mêmes, loin d'être établis d'une façon exacte. Pour dégager les caractères propres à l'émigration juive, pour montrer la place qu'elle
(1) D'après le Rapport du Comité central russe de l'Association Juive de Colonisation pour l'année 19] 0, le nombre des émigrants juifs qui se sont dirigés vers des pays autres que les Etats-Unis était égal, en 1910, à 18,2 0/0 de tous les émigrauts juifs (27.475) qui se sont présentés dans les Bureaux d'Information de cette Association (cependant, pour 9 0/0 de cesémigrants le pays de destination n'a pas été marqué); tous les autres se dirigeaient vers les Etats-Unis Saint-Pétersbourg, 1911, p. 82). D'après le Dr K. Fornberg, qui, du reste, le prétend sans aucune preuve, et dont labrochure sur l'émigration juive a paru en 1908, les émigrants aux Etats-Unis formeraient du 85 à 90 0/0 de l'ensemble de rémigration juive. En réalité, tout porte à croire que le pourcentage de ceux qui vont dans les pays autres que les Etats-Unis (surtout en Argentine) a quelque peu augmenté ces dernières années. Il faut ainsi compter qu'en moyenne dans la période 1899-1910, les émigrants juifs aux Etats-Unis représentent au moins 80 0/0 de l'ensemble de l'émigration juive.