‹ Le Juif errant d'aujourd'huiChapitre 11 sur 76 · TT · texte numérisé non relu

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(1) Pourtant, le taux d'émigration juive de l'Autriche reste en-

LE TAUX d'kMICRATION 47

On remarque facilement, d'après notre dernier tableau, que la ditlérence des taux démigration des Juifs russes et austro-hongrois a été bien faible au commencement de la période représentée sur ce tableau (aux dernières années du xix'' siècle c'était même le taux austro-liongrois qui était le [)lus fort). Ce n'est que depuis 11)04, c'est-à-dire depuis qua commencé en Russie la sanglante série des progromes, que le taux d'émigration devient décidément supérieur chez les Juifs russes (149 en Russie et 1)7 en Autriche-Hongrie). La diirérence des taux d'émi£,Tation atteint son maximum en mot), véritable année des progromes, où le taux d'émigration des Juifs russes est plus de trois fois supérieur à celui des Israélites austro-hongrois (240 en Russie et 72 en Autriche-Hongrie). Après cette date, la dilTérence devient un peu plus faible, mais elle reste pourtant encore très accentuée ; en IIHO, le taux d'émigration est, en Russie, presque le double de ce qu'il est dans la monarchie des Habsbourg (113 : 63).

C(Hn[)aranl maintenant le taux d'émigration des Juifs avec celui des peuples au milieu desquels ils vivent, nous constatons, d'après le même tableau, les faits suivant :

a) En Itussie, le taux d'êiuif/ru/ion des Juifs est, d'une /açon (jénerale, de deux à trois fois suprricur à celui

core sensiblement supi'iieur à irliii (luOn poul ol)server (mi lIon;,'rie. Comme nous l'avons vu, le nombre des émiiir.inis juils venus (i(; l'Aulriclie aux I-llals-Dnis, a été de li.H'i en l'.Mt,". ot de l(».7()'i en l'JK», tandis (jue celui des ori^inains di" la llonf:rie iminif^rés au.\ in6nies dates a été respeclivenient di; (..liii.Scl <le 2.4S8, c'est-à-dire que, en 1905, le taux d'émigration pour les Ktals-IJnis et par lo.ooo habitants Juils a été diî '.»1 en Antriclio et (le ;.'{ en Hongrie c", (|u'»'n l'.)l(i le t;uix de l'-inigralinn juive a été de 89 en Aulrulio (!l de '.i'.t (donc :i l'ois plus bas) en Hongrie.

Î8 LES [ilMEVSHt.NS DE l'ÉMIGRATIOV JIIVE

(les peuples parmi lesquels ils habitent ; tandis que, sur 10.000 liabilants polonais, il n'en est émigré pour les lltats-L'nis que o'.j par an en moyenne; tandis que, sur un nombre é;^al d'habitants lithuaniens, le nombre des émigrants n'est que de i!) en moyenne par an, le nombre des Juifs émigrés dans les mômes conditions s'élève à 135. I.a dilîérence maximum entre le taux de l'émigiation juive, d'une part, et celui de l'émigration polonaise et lithuanienne, d'autre part, s'accentue elle aussi depuis 1004(149 émigrants juifs dans les mêmes conditions que 41 émigrants polonais ou lithuaniens) et, comme on a pu le supposer, elle atteint son maximum en 1900 ; le taux d'émigration a été alors, dans l'empire russe, quatre fois plus élevé chez les Juifs que chez les Polonais, et six fois plus fort que chez les Lithuaniens (240 : 58 : 44). Pourtant, en 1909, et surtout en 1910, la supériorité du taux d'émigration des Juifs sur celui des Polonais et des Lithuaniens se trouve sensiblement atténuée ; elle est relativement plus faible, non seulement en comparaison avec la période de 1904-1908, mais aussi par rapport aux premières années de notre tableau (1) (voir aussi le diagramme N° 2).

b) Mais pour dégager les principales forces motrices de l'émigration contemporaine des Juifs, pour déterminer

(1) En 1900, le taux d'émigration de Russie a été, chez les Juifs, de 154 0/0 plus fort que chez les Polonais (71 : 28) ; en 1901, la supériorité a été de 167 0/0 (72 : 27) ; en 1902, de 67 0/0 (72 : 43) et en 1903 de 82 0/0; par contre, en 1909, le taux d'émigration juif n'est supérieur que de 56 0/0 (75 : 48) et, en 1910, il n'est supérieur que de 44 0/0. Comparativement au taux d'émigration lithuanien, celui des Juifs est supérieur de 115 0/0 en 1900 (71 : 33) de 157 0/0 en 1901 (72 : 28), de 125 0/0 (72 : 32) en 1902 et de 94 0/0 en 1903 (91 : 47) ; en 1909. il ne le dépasse que de 60 0/0 (75 : 47) et enfin, en 1910, de 64 0/0 (115 : 70).

LE TAl.X DÉMIGUATION 49

l'inQuence exercée par chacune d'elles sur ce mouvement migratoire, il est particulièrement intéressantde comparer létaux d'émigration chez les Juifs et '"liez la population environnante, là où n'existent pas les déplorables conditions politiques et sociales propres exclusivement à la Russie. Cette comparaison présente un intérêt d'autant plus vif qu'elle serre de près les pronostics concernant l'avenir des Juifs dans les pays où ils résident actuellement.

On nous dit, en effet, de certains côtés, que les Juifs, quel que soit le régime politique et social des pays qu'ils habitent actuellement, sont condamnés à en être graduellement chassés fsinon en totalité, du moins en très grande partie) par la population non-juive de ces [)ays ; leur émigration conlem[toraine ne serait autre chose que la manifestation concrète de cette ('vacuation de leurs demeures séculaires en faveur de la population nun-j')ive qui les repousse de son sein (l).

Mais l'émigration n'étant nullement un phénomène

(1) Telle est notamment l'opinion des sionistes et des tcrritorialistes juifs, opinion à laquelle le professeur Soinbart a, en partie, apporté l'appui de son autorité scitMitili<iue. — Le '« territ.orialisuie )>, à la t<"le duquel se trouve le romancier anglais Israël Zaufiwill, est, si j'ose m'exprimer ainsi, une l)ranclie hérétique du sionisme ; comme le sionisme, il aflirme qu'il n'y a point de salut pour Israël dans les pays de la « diaspora » et (\ue le seul moyen de résoudre la question israélite consi^le à concentrer les Juifs dans leur propre pays, ou ils jouiraient d'une indépendance plus ou moins complète ; le Icrritorialisme n'admet pourtant pas le do^me de Palestine et affirme que tout autre pays (« territoire ») colonisé et peuph' |)ar les Juifs deviendra aussi bien, avec le temps, la t<!rre d'Israi-l. On >^ail les tentatives faites en vue d'obtenir certaines concessions pour une colonisation juive en Ouganda (dans la région du llaul-.Nil appartenant aux Anglais), en Cyrénaï(jue, en Mésopotamie et dans les possessions portugaises d'Angola (Afri(jue du Sud-Kst) ; du reste, aucune de ces tentatives n'a abouti.

Ilcrsch 4

50 l-ES DIMCXSIONS l>K l.'i;MI(.l{ATHt.N .ILIVK

exclusivement propre aux Juifs, cette assertion ne peut avoir de sens que si l'émigration est partout, indépendamment du ré^inje politique et social, l)eaucoup plus intense chez les Juifs que chez hi population environnante, ou, en termes plus précis, que si le tiux d'émigration est chez les Juifs sensiblement plus élevé que chez la population environnante, non seulement sous le régime particulier de la Hussie actuelle, mais partout ailleurs. La comparaison du taux d'émigration chez les Juifs et chez la population environnante en Autriche- Hongrie acquiert ainsi non seulement un intérêt purement théorique, mais encore une très haute importance pratique (1).

Regardons donc notre tableau VI et le diagramme N° 2. Nous constatons tout d'abord que d'une façon générale, le taux d'émigration est, en Autriche-Hongrie, plus élevé chez les Juifs que chez les Ruthènes, mais qu'il est, d'autre part, plus haut chez les Polonais que chez les Juifs ; il est égal, en effet, à 42 0/ÛOÛ habitants pour les Ruthènes, à 74 pour les Juifs et à 110 pour les Polonais.

En d'autres termes, sur un nombre égal [270) d'habitants (te chaque peiiple, en moyenne, émigrent annuellement de l'Autriche-Hongrie aux Etats- [Mis : îtn Ruthène, deux Juifs et trois Polonais (2).

(1) Car il est évident que si les Juifs sont près de quitter l'Europe, s'ils se trouvent même en plein exode, ils ne sont, dans les pays de leur résidence actuelle, que des hôtes et, comme tels, on ne saurait leur imposer les mêmes devoirs ni leur accorder les mêmes droits qu'aux autres citoyens. Les conséquences pratiques sont encore plus graves en Russie, où la liberté civile reste encore à conquérir : car si un changement de régime, si radical soit-il, ne peut pas sauver les Juifs d'un exode, quelle raison ont-ils de lutter avec tant de sacrifices pour assurer à la Russie un meilleur avenir, un avenir dont ils ne jouiront pas?L'liôte n'a qu'à vivre en paix avec le maître du jour.

(2) Ce fait est encore inconnu de la société polonaise elle-

LE TAIX u'kMKMSATION 51

Le taux d'émigration des Juifs austro-hongrois ne peut donc nullement être considéré comme exceptionmême. Quand elle s'en apercevra, les nationalistes polonais pourront certainement pousser un cri d'alarme et se plaindre que les Polonais soient chassés de la Galicie ; ils le pourront du moins avec autant de raison que les sionistes (surtout les sionistes à nuances socialistes plus ou moins prononcées), qui affirment que les Juifs sont repoussés des pays de la « diaspora ■>. Et ce cri de la part du nationalisme polonais devrait paraître aux nationalistes juifs d'autant plus léj^itime que la Galicie n'est pas, pour la nation polonaise, une terre « étrangère », une terre •de « diaspora » ; c'est de la Pologne mi'-me qu'il s'agit. Encore pourraient-ils y voir une illustration vivante montrant que, à l'époque du capitalisme et de la grande industrie, un peuple peut être « repoussé » ou « chassé » non seulement d'un pays « appartenant » à un autre peuple, mais aussi de son territoire propre. Et pourtant, même du côté polonais, une pareille alarme n'aurait pas de raison suifisinte; car pour faire des pronostics, pour affirmer qu'un peuple doruié se trouve menacé d'y perdre son im- ])orlance numérique par rapport aux autres peuples hahitant le même pays, il faut prendre en considération non seulement un certain état de choses donné, mais aussi et surtout les tendances île leur évolution. Or, dans la question particulière qui nous occupe ici, nous pouvons constater les faits suivants : Le rapport entre le taux déinigralion chez les Polonais et chez les llulhènes de rAutriclie-Mongrie a été successivement égal à 700 0/0 en 1900 (63: y),à'iOOO/Oea 1901 (.5G: 14), à470 0/0 en 1902,à 400 en 1903, .à 332 ei: 1904, à 3G8 en 1905, à 286 en 1905, à 260 en 1907, à 228 en 1908, à 258 en 1909, et à 2-'9 en 1910 : il y a dix ans, le taux d'émigration des Polonais a été quatre fois jilus élevé que celui dos nutiiônes et, à l'heure actuelle, il n'en est que le double. i,e taux d émigration des Itulhènes, bien (|ue très inférieur encore à celui des PoionaiSj s'accroît pourtant beaucoup plus rapidomont que celui-ci (de 1901 à 1910, il a triplé chez les Polonais et (juintupl.'.' chez les Huthènes', et, par ritnsétiuent, ou n'est pas en droit d'aflirmer que les Pidonais soient en voie (l'être re[)()Uss(''s de la (ialicie. Mais il y a là aulieclmsc sur quoi les partis [Hipiiiaires m (i.ijicie devraient hii'u allncr l'at- Ifîiition dr r(i|iiiiH)n ptihli(|ue : en oll'el, notre lahlcau nous monlrt- (jue tr hnir irriiiitinilinn <lc> l'ohimtis est , l'ii .[iitrirlii-lloni/iic, ilcu.r fuis plus liunt (/ne dins l'einpne des tsars I 10 cmitrii •'..". par 10.000 habitants polonais). Ce fiiit ronstituo à lui seul uu

52 I.F.S bl.MF.NSIONS DK I 'llMir.R.VTION JLMVK

ni'lleinent vlcxr et, [)ar ci)n.sé(}U('nt, il nVst pas permis d'afliinier que les Juifs soient cliassés du [)ays. Le phénonii'ne devient eneore plus cluir si l'on ne se contente pas du taux moyen de l'émigration des 12 dernières années, mais si l'on envisage aussi ses /lucliialions annuelles et la tendance générale qui s'en dégage. On peut alors constater que, durant les (juatre premières années de la période représentée sur notre tableau VI, le taux d'émigration des Juifs a été à peu près égal à celui des Polonais, mais que, depuis, le taux d'émigration des Polonais est continuellemenl et de beaucoup supérieur cà celui des Juifs ; les deux dernières années, soit (\\ 1009 et 1910, le taux d'émigration est, pour les l^olonais, de deux à trois fois plus élevé que pour les Juifs, Le taux d'émigration des Hulliènes, qui a été au commencement de 4 à o fois plus réduit que celui des Juifs^ croit continuellemenl ; il atteint en 1909 la même hauteur que le taux d'émigration des Juifs et, en 1910, il le dépasse même. Pour cette année 1910, le taux d'émigration en Autriche-Hongrie a donc été plus bas pour les Juifs que pour les Polonais et même que pour les Ruthènes.

Ainsi s'elTondre une seconde légende très répandue, suivant laquelle le taux d'émigration ou, si l'on veut, la fraction de la population qui émigré, serait partout plus élevé pour les Juifs que pour la population environnante.

Les Polonais et les Ruthènes sont les deux peuples parmi lesquels se trouve concentrée la plus grande partie des Israélites de la monarchie des Habsbourg. Pourtant, un nombre assez considérable de Juifs habite

argument suffisant contre le régime économique et social à la fois suranné et antidémocratique qui domine dans la Galicie autonome.

LE TALX I) i:mi(;i!aiiu.\ od

aussi au milieu d'autres peuples austro-hongrois (1) ; 8ol. 000 Juifs, comme nous l'avons vu, habitaient, en 1900, en Hongrie où les conditions sociales sont sensiblement différentes de celles qui existent en Autriche. Il n'est donc pas sans intérêt do comparer le taux d'émigration des Juifs avec celui do tous les autres peuples plus ou moins importants de la monarchie, et cela jinur l'Autriche et pour la Hongrie prises séparément. Nous pouvons le faire, comme je l'ai déjà indique poui- les années 190.3 et 1910. Prenons donc les peuples de la monarchie qui comptent au moins un demi-million d'habitants; le chiffre de leurs émigrants allant vers les Etats-Unis et le taux de cette émigration (nombre des migrateurs pour 10.000 habitants) chez chacun d'eux nous donnent le tableau suivant {page 34).

Ce tableau nous montre tout d'abord que le taux d'émigration des Juifs est absolument et relativement (en com[)araison avec celui des autres peu[)les) plus élevé en Aiiti iilic qu'on Hongrie. Nous voyons ensuite que le taux d'émigration dos Juifs, quoique certainement bion fort, n'est pourtant [)as parmi les plus élevés de la monarchie, liifMi d'autres peuples ont un taux d'émigration beaucou|t plus haut. Le fait est moins saillant on Auttirho, mais, o\\ ce qui conrerno la Honiiiie, il saute aux yeux, l'antii 1rs pciiplca de la lloiiync, les Juifs occiqxnil une (1rs (/eniières plncrs d'apirs Ir lau.r dr leur éniif/v(iH(in. \a\ 1910, nous constatons ménu' (juo, chez 1rs .juifs, II' taux d'i-mi^ration est le plus bas.

.le ne m'arictt'rai |)as sur rémi;;ialinn juive dos pays

(I)Si]r 1.22r).n'ii) iialiiUuils israrlilcs d.» l'Auli iilic, SI!.. •(71 sfi IroiivaicMil,, soIdi» le rerHnsciueiil do l'.i(l((, en (ialioie, I.'»7.27K dans la Itasse- Aulnclio, '.)(;. 150 lmi hukovine, 92.7'i.'j eu itolii'iue et 1)7. .S;',.") (iatis les auir(;s provinces uulricliieinies. Kii oiilrc, 8r)l.:!7.S liabilaicMl ta Iloii-rie.

LES UI.ME.NSIO.NS ItK L ICMKiKA TK» JL'IVK

Tahleau VII

Kiniyralion autrichienne et honuroisc ati.i: Ktats-Unia par (jruupcs ellnto(jraphi({ues

Peuples

Nombre de

émigrant

Taux d'émigration

Anlric-lie

Hon

grie

Autriche

Hon

îrie

l'jor.

ISIO

Allemands.

Italiens .

Juifs . . .

Majayars. .

Polonais

Roumains .

Ruthènes .

Serbes . .

Slovènes et

Croates .

Slovagues .

Tchèques et

Moraves .

Balkaniques, pour la simple raison que, sauf en /ioumanie, réinigralion juive de ces pays est tout à fait minime (2). Ainsi, en lUlO, ont immigré en tout aux Etals-

(1) Ce chilîte est encore sensiblement au-dessou.s de la réalité ; car le chillre de 711.000 « Serbo-Croates » de l'Autriche (le dénominateur de la fraction présentant le taux d'émigration: comprend aussi les Dalmates, tandis que les migrateurs dalmates sont, ici, entièrement laissés de côté, leur nombre exact ne pouvant être établi parce que, dans les statistiques de l'immigration aux Etats-Unis, les Dalmates sont comptés avec les Bosniens et les Herzégovins (venus d'Autriche aux Etats-Unis au nombre de 2.480 en 1905 et de 4.790 en 1910).

(2) La Roumanie fait, à cet égard, une exception frappante. La condition politique des Juifs dans ce pays (ils n'y ont pus de droits de citoyen?, étant généralement traités comme des étran-

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