LES EXPLICATIONS EXISTANTES ET LEUR CRITIQUE
Parmi les différentes réponses qui cherchent à expliquer le caractère exceptionnel de rémigration juive, nous en choisirons trois qui nous paraissent être les principales et nous les appellerons : l'explication par la race, l'explication territorialiste et l'explication politique.
A. — La race.
La première explication est bien simple et peut être résumée en quelques mots : Si les Juifs émigrent dans des proportions si énormes cest que leur nature même fait d'eux des migrateurs. A l'appui de cette affirmation, on invoque l'histoire du peuple juif, histoire qui ne serait qu'une longue série de migrations. L'énorme émigration contemporaine des Juifs n'aurait pour cause, d'après cette interprétation « ethnopsychologique », que le fait qu'ils sont de la race éternelle du Juif errant.
Je ne m'arrêterai pas longtemps sur cette thèse qui, d'ailleurs, a beaucoup perdu de son crédit primitif. Sans parler du caractère purement scolastique de cette « explication » qui, au lieu d'expliquer le phénomène,
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se borne à y voir un éternel absolu (tout comme les docteurs du Moyen Age « expliquaient » les caractères des phénomènes naturels par les vertus des espèces ou des « essences »), elle doit être rejete'e comme étant incompatible avec les faits que nous avons constatés plus haut :
1° L'émigration des Juifs de l'Europe orientale n'a pris de dimensions assez importantes que depuis une trentaine d'années, et ce n'est que depuis dix ans environ qu'elle est devenue particulièrement forte. 11 y a 40 ou 30 ans, l'émigration juive de l'Europe orientale était nulle : les Juifs ne quittaient pas les lieux qu'ils avaient habités depuis des générations. La migration n'est donc pas un besoin inhérent à la race juive ; si les Juifs se sont mis à émigrer, ils ont dû y être poussés par quelque chose ; et ce que nous cherchons c'est précif ément ce « quelque chose » en dehors de la race.
2° Si la grande émigration juive de nos jours était due surtout à un caractère de race, comment expliquerait-on la singulière composition de la foule des émigrants juifs? Pourquoi les tailleurs émigrent-ils dans une proportion si énorme, tandis que les représenlants d'autres professions sont relativement peu nombreux parmi les émit^riinls juifs? Les tailleurs fDniicnl-ils, parmi les Juifs, une; race spéciale, ayant plus particulièrement ce besoin d'émi};ration ?
;{" Va enlin, sans invoipier d'autres faits restés incompréhensibles, conuMCMl, d'après celte premiiT" interprétation, ex[>liquer (|ue, dans les pays autres (jue la lUissie et la Houmanie, le taux d'émigration n'est nullement supérieur, et même, souvent, sensiblenienl plus bas parmi l(!s .huis <|ue parmi l.i p()|Milatiiin non-juive d\i même pays? (voy. h" partie, l""" seelion. cbaiiilre III, tableaux VI el VIL) On bien ce soi-disant instinct d'éuii-
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gration ne se montre-t-il iiiliriL-nl îi la race juive que (|iiaii(l elle liabi'e à l'Est des frontières austro-roumaines, et disparaît-il quand elle habite à l'Ouest de ces frontières ?
. ?sous pouvons donc continuer la recherche des causes de l'émigration juive sans nous préoccuper davantage de ces considérations scolastiques masquées derrière une phraséologie ethnopsychologique.
B. — L'Explication teriitorialiste.
Cette explication a plusieurs variantes, qui s'accordent pourtant entre elles sur ce point principal que la cause fondamentale du caractère exceptionnel de l'émigration juive réside dans le fait que les Juifs vivent en diaspora, dispersés dans différents pays où ils forment une petite minorité de la population ; en d'autres termes, d'après cette explication, les Juifs émigrent dans une proportion aussi énorme parce qu'ils sont toujours chez autrui, ne possédait aucun « territoire national » qui leur appartienne en propre. — Ceci n'est pourtant qu'un abrégé courant, mais très incomplet, de l'explication territorialiste. Car les Juifs vivaient aussi en diaspora il y a 50 ou 100 ans ; pourquoi n'émigraient-ils pas alors? La pensée exacte des « territorialistes *> est que, si les Juifs émigrent maintenant d'une façon si exceptionnelle, c'est parce que, à notre époque de grande industrie capitaliste, ils ne vivent pas sur leur propre « territoire ».
Comment la diaspora devient-elle une cause d'exode pour les Juifs à l'époque de la grande industrie capitaliste ? C'est ici que se présentent les nombreuses variantes dans l'explication. Je m'arrêterai à celle d'entre
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elles qui parait la plus soutenable et qui a le plus d'adhérents.
Les Juifs sontchasse's par le machinisme, nous disent les publicistes connus sous le nom collectif de « sionistessocialistes ». La production à l'aide de machines est plus avantageuse que la production à la main. La population non-juive étant partout en majorité et jouissant de la plus grande force numérique, accapare la production la plus rémune'ratrice, la production faite à l'aide de machines et refoule les Juifs vers la petite industrie purement manuelle. Le Juif, petit producteur, ne peut, à la longue, soutenir la concurrence contre la machine ; il se ruine, il est forcé de fuir et de chercher ailleurs son gagnepain. Dans ces conditions, plus le capitalisme se développera, plus la concurrence des non-Juifs deviendra acharnée; par conséquent, le nombre des Juifs chassés de leurs anciennes positions économiques deviendra de plus en plus grand. Mais, comme le capitalisme se développe aussi dans les pays qui servent actuellement de lieux d'immigration pour les Juifs, ces pays se fermeront aux nouveaux venus et l'essor de la grande" industrie chassera petit à petit les anciens immigrés. Les Juifs seront alois forcés d'émigrer vers d'autres pays, et ainsi de suite. L'émigration deviendra, de cette façon, toujours plus grande, les pays (jui repoussent la population juive sciont toujours plus nombreux et les pays pouvant ou voulant abriter les émigrants juils se feront do pbis en plus rares. Le peuple juif sera foret' de chercher une issue à cettc^ situation désospt'rée. Comme, d'une part, tout pousse les Juif^ à émigrer et que, d'autre part, l'immigration dans des pays habités par d'aulres peuples devient de moins eu moins possible, ils seront obligés d'immigrei' dans un |>ays encore peu peu[iié(tù, gràcc! à leur énormci Ilot, ils constilui'î'ont
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bientôt l'immense majorité de la population. Alors, devenus forts à leur tour, ils prendront en mains les modes de production les plus avantageux, et deviendront les mai Ires du machinisme après en avoir été les victimes. La cause fondamentale de celte émigration anormale des Juils une fois disparue, l'émigration elle-même perdra ses dimensions anormales. L'émigration extraordinaire des Juifs, qui est le produit de leur vie en diaspora, conduit donc nécessairement à la réalisation de l'idéal territorialiste, c'est-à-dire qu'elle rendra le peuple juif maître de soi sur son propre territoire (1),
Nous laisserons de côté les prémisses historiques, économiques et logiques de cette théorie dont l'analyse n'appartient pas à notre sujet. Nous ne chercherons non plus à établir ici jusqu'à quel point peut être considérée comme vraie cette assertion que l'émigration contemporaine des Juifs aboutira à la création d'un « territoire » national juif ; nous le chercherons, par la suite, en parlant des effets de l'émigration chez les Juifs. Pour le moment, nous verrons seulement jusqu'à quel point cette interprétation territorialiste des causes de l'émigration juive concorde avec les faits établis cidessus. Envisagée ainsi, la « théorie » territorialiste ne paraît pas plus soutenable que l'interprétation ethnopsychologique :
1° Si la cause principale de l'émigration juive résidait dans le développement du machinisme et de la grande industrie, si cette émigration devait croître avec l'essor du régime capitaliste, il faudrait s'attendre à ce que l'émigration juive se portât des pays plus capitalistes vers les pays moins capitalistes^ des pays oii le
(1) Tel est aussi, en partie, l'avis de Sorabart sur « l'avenir des Juifs )).
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machinisme domine déjà la vie économique vers ceux où il n'a pas encore conquis une situation dominante. Nous voyons que c'est le contraire qui a lieu ; les Juifs émigrent de régions peu capitalistes, toiles que la Lithuanie (en Russie^ et la Galicie (en Autriche), vers les centres du capitalisme mondial, tels que les Etats du Nord-Est de la grande république Iransatlaniique. De plus, les Juifs émigrent surtout, d'après toutes les données que nous possédons, des petites bourgades, des bourgs pourris au sens primitif du uiot de la « zone de résidence juive » (I), vers les plus gros
(1) Les (jrandes villes de la i'ologne et de la Russie occidentale sont, par contre, plutôt des centres d'immigration que d'émigration. — Que la population des grandes villes s'accroisse aux dépens de celle des petites villes, des bourgs et des campagnes, chez les Juifs, comme chez tous les autres peuples européens, c'est un fait indiscutable et que tout le monde voit, même sans consulter les statistiques de la population. Quant aux dimensions plus ou moins exactes de l'exode vers les villes, on ne pourra s'en rendre compte qu'après un nouveau recensement de la population en Itussie. D'ailleurs, on ce qui concerne le royaume de Pologne, nous possédons aussi certaines données statistiques qui permetlent de nous rendre compte, du moins en partie, de ce phénomène. Voir à ce sujet 15. Wasiutinski, Liulnosc '/.ij- (loii:il;a IV Kroleslivie Pohkicin (« la population Israélite dans le royaume de Pologne », en polonais), Varsovie, l'.ijl, pp. ;{|, ;!"), 30, 'i(», 'i('), r,(), 02 et surtout (',(',-(;«. Jo me bornerai ici à quelques chill'ies. D'après le Hipiiorl du Comité de statistique de Varsovie, racoroisstîiiient milurel d(; la po[)ulation israèlito on Pologne a été, en l'.)OC), égal à 2.'{.l(ii) poisonnes, soit l 'i o un habitants; l'accroissement rrri, d'après les travaux du iiièmi' comité a été de 20. iltO ; il faut donc conchne que rémi(.;iatioii des Juifs de la Pologne est, à l'Iicurc qu'il est, sii|ièi inirc à Irur iinmigration d.ins co pays (le iiirme plnînomèiit; csl, du rote, innstalé par le comité pour l'an l'.MtH). lui même temps, la populaticm Israélite des villes s'ai;crott rapitlement. De l'.ti>r> à l'.io'j, elle a passé de 9.').'')..')'.):} à l.().')l.:{:{2, soit une; augmentation de '.lO.lHKI ; l'accrois- Beincnl naturel de cotte population étant égal, pour ces i ans, •'i "ir).()00 environ, il faut donc admettre que le nombre des Juifs
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centres nu/nslriels de rAmêrifjue <lu Sont : vers la ville de New-York, vers Chicago, IMiiliulelpJiir', Baltimore, Boston, etc. ;
2° Si l'énorme émigration juive était due princi-
iinmii.'ré5 dans les villes a été supérieur de 40.000 à celui des émigrés de ces mêmes villes. L'accroissement de la population juive a été particulièrement fort dans les deux grands centres industriels et commerciaux du Royaume, dans la ville de Varsovie et le district industriel de Lodz (gouv. de Piotrkow) ; tandis que la population juive de la Pologne a augmenté, pour la période 1893-1909, de 43 0/0(ayanl passé de 1.224.652 à 1.747.655), la population juive de Varsovie a augmenté de 67 0/0, ayant passé de 168.677 à 281.754, ce qui suppose un excédent de l'immigration sur l'émigration égale à environ 60.000. D'après les données du Ministère de l'Intérieur, la population israélite de Varsovie était, en 1910, de 308.488 individus. I.a population israélite de Lodz a triplé pendant ce même temps, ayant passé de 37.106 en 1893 à 88.201 en 1909 et à 92.558 en 1910. Dans les petits centres industriels naissants (dans les districts de Lodz et de Kaliscli), un phénomène pareil se produit : à Sosnowice (district de Lodz), la population israélite a presque doublé pendant les 5 ans de 1905-1910, passant de 8.005 à 14.146; à Bedzin (même district), elle a triplé depuis 1893, passant de 8.392 à 24.862 (en 1910) ; à Brzezin (même district) et à Czestochova (même district), elle a presque triplé ; à Kalisz, elle a plus que doublé pendant la même période ; de même cà Zdounska Wola (gouv. de Kalisz) et ainsi de suite. Tous ces énormes accroissements de la population juive dans les centres industriels se sont réalisés grâce à des diminutions relatives ou même absolues de la population juive dans les régions et les villes restées stationnaires ou arriérées. Malgré 16 ans d'accroissement naturel, on constate, en 1909, une diminution absolue du nombre des Juifs dans les villages éloignés des centres industriels, dans un très grand nombre de bourgs et dans tout le gouvernement de Suwalki de plus arriéré de la .Pologne) : la population israélite de ce dernier a été de 81.384 en 1893 et de 80.560 en 1909. (Ce sont pourtant les villages et les bourgs qui ont été surtout affectés dans ce gouvernement ; la population israélite des villes y a même, en général, un peu augmenté; elle a cependant diminué d'une façon absolue dans les petites villes en décadence). L'immigration dans les grands centres industriels est, d'une