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L EMIGRATION ET LA SOLUTION DE LA QUESTION JUIVE

iMais on voit des optimistes qui vont jusqu'à croire que l'énorme émigration des Juifs contemporains apporte avec elle non seulement un soulagement économique à de larges masses plongées dans la misère, mais qu'elle contient aussi — et c'est précisément là que résiderait sa grande portée historique — une solution radicale à tout cet ensemble de problèmes douloureux qu'on désigne sous le nom de question juive.

Ces espérances sont celles de deux courants opposés qui se rencontrent cependant sur bien des points. Elles sont soutenues, d'une part, par certains antisémites et, d'autre part et surtout, par certains représentants du nationalisme juif.

La thèse antisémite est des plus simples et peut être résumée en une phrase : la population juive éniif/rant en masse, le pai/s en sera débarrassé. Quant aux nationalistes juifs qui mettent tous leurs espoirs dans léniigration en masse des Juifs des pays de la diaspora ce sont les territoria listes de diverses espèces qui, comme nous l'avons vu, croient que cette émigration aboutit^ par une nécessité historique, à la réalisation de

2Î)2 EH-ETS HE i.'émi(;katio.> JL1\E

Vidéal (( territorialiste y), qui veut voir le peuple juif installé sur un territoire à lui.

L'espoir antisémite est-il fondé, dans le cas qui nous occupe?

On pourrait objecter que la grande émigration qui a lieu au cours d'une ou même de plusieurs dizaines d'années ne suffit pas pour conclure que la population juive émigrera, à l'avenir, dans une mesure aussi forte et avec une persistance telle qu'elle soit condamnée à disparaître dos pays où elle habite actuellement. On pourrait invoquer l'exemple de l'Irlande; l'émigration y a produit des dévastations telles que la population n'a cessé de diminuer d'une façon absolue, d'un recensement à l'autre, depuis 1841 (1), et cependant la question irlandaise n'est pas, pour la Grande-Bretagne, moins brûlante aujourd'hui qu'il y a 70 ans. On pourrait indiquer encore les faits constatés et analysés plus haut, qui montrent que, à l'heure qu'il est, l'émigration juive croit moins rapidement que l'émigration du reste de la population du pays et que, en Autriche-Hongrie, le taux d'émigration des Juifs est même souvent dépassé par celui des autres peuples de la Monarchie. — Mais toutes ces objections seraient nécessaires s'il était au moins établi que la population israélite décroît à l'heure actuelle dans l'hurope Orientale ou même seulement en Russie. Reste donc à savoir si la populatiuji juive décroît réellement dans les pays de son habitation actuelle par suite de Vénorme courant d'èmif/ration.

La question, comme je viens de le dire, se pose sur-

(1 La population de l'Irlande a passé de 8.175.125 en 1811, à 4.381.951 en 1911 ; elle a été ainsi réduite d'une moitié environ; de plus, en 1841, sur 100 habitants du Hoyaume-Uni 3G étaient Irlandais, tandis que. en 1911, ils ne formaient plus que 9,7 0/0 habitants de ce Royaume.

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tout au sujet de l'empire russe qui comprend environ les 3,4 de la population juive de l'Europe Orientale et <i'où l'émigration juive est, absolument et relativement parlant, de beaucoup la plus forte. Une réponse claire et simple à cette question ne pourra être donnée que par un second recensement de la population de l'empire russe, recensement auquel le gouvernement ne se montre pas très pressé de procéder, malgré l'intervalle de 16 années qui nous sépare du premier et unique recensement ge'néral de février 1897. En attendant qu'un second recensement ait lieu et que ses résultats soient connus (1), nous sommes obligés de re'soudre celte question, dans la mesure du possible, par des voies détournées.

Voici comment :

D'après les Travaux du Comité central de statistique de Russie, publiés à la fin de l'année 1909 et contenant les données relatives au mouvement de la population dans le courant de l'année 1903 (document qui n'est certainement pas très récent, mais qui a pourtant l'avantage de se rapporter à une date qui se trouve vers le milieu de la période que nous étudions), l'accroissement naturel de la population israélile de la Russie d'Europe (la Pologne exceptée), a été, celte année-là de 62.159 individus. D'après les Travaux du Comité de statistique de Varsovie, l'accroissement naturel de la population israélite de la Pologne Husse a été, en 1906, de 23.100 individus (2).

(1) Les résultats définitifs du recensement de 1897 n'ont été publiés qu'en lOOfi, c'est-à-dire liuit ans après le recensement.

(2) Dans les Travaux du comité statistique de Varsovie, nous ne trouvons de données sur l'accroissement de la population israélite que pour les années I90'i, 19()G et 1908 fresp. volumes

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On doit donc considérer que raccroissement naturel des Juifs dans tout l'empire est, en moyenne, égal à environ 85.000 individus par an, ce qui fait, pour les 12 années qui vont de 1899 à 1910 un accroissement de plus d'un million d'individus (1.020.000). Pendant ce temps, 763.529 Juifs de l'empire russe ont émigré aux Etats-Unis (tableau I) ; ceux qui émigrent vers d'autres pays que les Etats-Unis peuvent être évalués, comme nous l'avons déjà dit, au 20 0/0 environ des émigrants allant aux Etats-Unis, ce qui ajoute au chiffre cité environ 150.000 (153) émigrants juifs de la llussie. Il faut donc compter que le total des Juifs émigrés de Tempire Russe pendant la période 1899-1910 s'élève à un peu plus de 900.000 (919). En déduisant du chiffre de l'accroissement naturel (1.020.000) le chiffre des Juifs émigrés pendant cette période (919.000), il nous reste encore un excédent de 100.000. De plus, nous avons vu que 7 0/0 des émigrants juifs n'ont été, dans les dernières années, que des émigrants temporaires, qui sont rentrés en Russie ; tout porte à croire que, avant 190G, les rentrées ont été plus fréquentes (outre les impressions personnelles, on peut en trouver l'indice dans le fait que le pourcentage des femmes et des enfants a été, avant 190G, sensiblement moins fort qu'après cette date) ; mais si l'on conserve la même proportion de 7 0/0 pour toute la période, on obtient un chillVe d'environ 70.000 pour les émigrants temporaires. 11 faut donc en conclure que, selon toute probabilité, la population juive de rempire Jiusse s'est accrue pendant la période J800-JOJO d'au moins lÙO.OOO {/ 70.000) individus.

24, 32 et 39 . I-es donn<^es de 1906 se rapprochent de la moyenne •de ces trois années.

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Tel est le bilan de Fémipi^raîion juive pour le pays où elle est la plus forte et pour la période pendant laquelle elle a atteint son maximum d'intensité. Nous n'avons donc pas besoin de nous arrêter à l'Aulriche-Hongrie, étant donné que le taux d'émigration définitive des Juifs dans ce pays ne constitue que la moitié du taux de leur émigration définitive en Russie (voir la fin de la première section de notre première partie) (1).

Si, pendant la période de la plus forte émigration, le nombre des Juifs, loin d'avoir diminué, s'est encore accru dans les pays de l'Europe Orientale, loutes les considérations basées sur leur disparition de ces pays n'ont aucun fondement réel. J'y suis, j'y reste! nous dit la population juive de l'Europe Orientale. Les 7 millions de Juifs qui babitent l'empire Russe et la monarchie des Habsbourg continuent à habiter ces empires. C'est donc se faire des illusions que de s'imaginer que l'émigration est à même de supprimer dans ces pays la question juive.

(Je fait suffit à lui seul pour montrer combien sont peu fondées les espérances des ce territorialistes » juifs

(1) Les Résultats sommaires du recensement rtu^r/c/ue» du 81 décembre 1910, qui viennent d'être publiés, confirment pleinemetit cette dernière conclusion. De plus, ils montrent que l'augmentation de la population israélite a été, pendant la décade 1900- 1910, plus forte que pendant la décade précédente. Ainsi, en 1890, on comptait en Autriche 1.143.305 Israélites ; en 1900, il y en avait 1.224.899, soit une augmentation de 81.594; en 1910, leur nombre a été de I 31.8.698, soit une nouvelle augmentation de 88.799. Le môme phénomène peut être observé spécialement en Galicien le nombre des Israélites qui habitaient ce pays a été de 772.213 en 1890, de 811.371 en 1900 (soit une augmentalioit de 39.158) et de 871.900 en 1910 (soit une nouvelle augmentation de GO. 535:. Ceci paraît indiquer (jue l'émigration de (ialicie a été, pendant la précédente décade, beaucoup plus lorle ([u'elie ne le fut ces dix années dernières ou, en d'autres termes, que Vàniijrdtion juive de Galicic est dccidàncnt en baisse.

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qui prétendent que l'émigralion aurait pour etTet de transplanter la grande masse du peuple juif des pays de la diaspora sur un territoire à elle. Et même en laissant de côté la grande masse du peuple juif qui reste dans les pays où elle vit actuellement, et en n'envisageant que la fraction, extrêmement importante sans doute, qrii émigré, on peut être certain que la réalisation de l'idéal territorialiste n'est, à son égard, qu'une pure chimère.

D'abord, si, comme certains le supposent, l'émigra-» tion juive tendait, par une nécessité historique, au peuplement d'un pays appelé à se transformer en un pays juif, des manifestations de celle tendance se feraient déjà fortement sentir à l'heure qu'il est, vu les dimensions énormes de cette émigration. On devrait voir des contingents de plus en plus foits d'émigrants juifs se concentrer dans quelque région peu peuplée du globe, y lutter contre les difficultés du premier établissement, etc. On devrait voir, vu les dimensions de l'émigration juive, se réaliser déjà une concentration de colons juifs dans des contrées à moitié vides, comme cela se passe (abstraction faite de la colonisation, avec ou sans drapeau, des nations constituées en Etats), par exemple, chez les Polonais dans l'Etat de Parana (Brésil) où pourtant ils ne créent pas encore une Nouvelle Pologne. Rien de pareil ne se manifeste chez les .luifs (1).

(1) On a fait beaucoup de bruit autour de la « colonisation ;» juive en Argentine et en Palestine. Or, en l'alealine, après trente ans de colonisation, ou ne trouve que 7.000 tiabitants (y compris les femmes et les enfanis dans les villaf^es fondés par les colons juifs (7.250 en 1910, d"apr»;s Spravo(chnai'i Kniga Razsvieta (recueil d'informations publié en 1910 par la revue liebdomadaire sioniste llrizsricl paraissant à Saint-l'étersbourg en russe, p. 110 ; malgré le mouvement « populaire » juif qui encourageait cette colonisation, et malgré les millions que le

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Les quatre cinquièmes des émigrants juifs vont aux Etats-Unis, le cinquième qui reste se disperse sur presque tous les points du globe, de sorte que tous les paj's, sauf les Etals-Unis, n'en reçoivent qu'un nombre très réduit (l).

Dan? aucun pays autre que les Etats-Unis, l'émigra-

baron Edm. de Rotschild a dépensés pour la soutenir, on n'est arrivé ainsi à installer, dans les colonies de Palestine, qu'environ 3 0 00 émigrants juifs ! — En Argentine, où la colonisation s'est faite et se fait jusqu'ici à l'aide de l'énorme concours financier de feu le baron de Hirscli, qui y consacrait toute son immense fortune, et, après sa mort, par la Jewish Colonization Association qu'il avait fondée, le nombre d'individus qui habitent les colonies juives est d'environ 16.000 (2.875 familles comptant 15.771 âmes, d'après le Rapport de l'Administration Centrale de ia Jewish Colonization Association, PaiTÏs, 1909, p. 54) ; les colonies au nombre de 7, sont situées dans 3 provinces (Santa-Fé, Buenos-Ayres et Entre-Rios) de la I\épublique Argentine. Après 20 ans d'existence, les colonies d'Argentine ne comprennent même pas 1 0/0 des émigrés juifs ; de plus, les habitants des colonies ne comprennent, à l'heure actuelle, qu'environ 5 0/0 des immigrants juifs de l'Argentine même. Les colonies juives paraissent ainsi des musées-jardins où l'on cultive des cultivateurs juifs, beaucoup plus que des centres de peuplement.

(Ij D'après les chiffres fournis par les Comités du Bureau d'Information pour les émigrants de la ICA en Russie, les principaux pays vers lesquels se sont dirigés les émigrants Juifs de Russie étaient, après les Etats-Unis (en 1910) : l'Argentine (9,7 0/Oj, le Canada '2,8 0/0), l'Europe et en particulier l'Angleterre (2,5s la Palestine t. 9 0/0), l'Afrique du Sud 0,8 O/Oi et les autres pays (0,5 0/0) {Happort du Comité central de la ICA de Russie, Saint-Pétersbourg, 1911, p. 82). L'immigration juive en Argentine est en voie d'accroissement et varie ces dernières années de 5 à 8.000 par an ; tout comme aux Etats-Unis, elle se dirige vers les grands centres de l'immigration de ce pays, donc tout particulièrement vers Buenos-Ayre.s aussi vers Rosario et sur quelques autres points). — L'immigration juive au Canada a plutôt subi un arrôt. Quant à l'immigration en Palestine, elle est elle-même minime, et se trouve encore contrebalancée par l'émigration des Juifs de ce pays aux Etats-Unis qui est sensiblement égale à leur immigration.

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lion ne lend donc à créer une région peuplée de Juifs qui pourrait devenir avec le temps un territoire juif. A l'intérieur des Etats-Unis mêmes, c'est la ville de New-York qui reçoit environ les deux tiers des immigrants juifs : l'autre tiers se partage entre un grand nombre de villes et de provinces de l'Union, de sorte que partout, sauf à New-York, les Juifs forment une intime minorité. Il ne reste donc que la ville de New-York, où les Juifs sont au nombre d'un million environ, et qui, par là même, forme le plus grand centre israélite que r/iisioire ait jamais connu. Mais le plus exalté des territorialistes juifs n'est pas encore allé jusqu'à rêver que celte ville puisse devenir un jour le pays d'Israël,

Eji réalité, l'émigration juive ne lend donc, nulle part, à peupler un pays inculte susceptible de devenir un territoire juif. D'après tout ce que nous avons vu, ce fait n'est que trop naturel ; car, étant donné la structure professionnelle de la masse des émigrants juifs, celle-ci ne peut se diriger que vers les grands centres de l'immigration générale. La re'alisation du « lerritorialisme » par la masse des émigrants juifs de nos jours, loin d'être une nécessité, parait plutôt une impossibilité historique.

Mais si peu renseignés que soient les territorialistes sur les professions des émigrants juifs, ils savent pourtant que les agriculteurs sont très rares parmi eux et que, pour peupler un pays inculte, il faut avant tout des cultivateurs. Aussi affirment-ils que la population juive renonce volontiers à ses anciennes occupations et n'attend qu'une occasion pour se mettre à labourer la terre. Comme preuve de cette affirmation, ils invoquent le mouvement agricole {f armer movement), le passage en masse à l'agriculture, qu'on peut observer chez les Juifs aux Etats-Unis. Si c'était exact, nous aurions là un phénomène vraiment extraordinaire sinon miraculeux, car

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noiis avons déjà vu combien est difficile le passage en masse d'une catégorie professionnelle à une autre ; cela devrait être d'autant plus difficile qu'il s'agirait ici d'un .passage de l'industrie à l'agriculture et que nous savons que l'évolution économique de tous les peuples contemporains a partout une direction diamétralement opposée. Néanmoins, à en croire les articles de journaux et de revues ou les conférences des propagateurs du territorialisme, nous assisterions à un phénomène analogue à celui prédit par les prophètes Isaïe et Michée : on se servirait des machines à coudre pour forger des charrues, et de ciseaux pour en faire des serpes. En réalité, la chose est moins miraculeuse et plus modeste.

D'après le rapport pour l'année 1910 delà, JewishAgricultural and Industrial Aid Society qui se donne pour principale mission de favoriser l'établissement d'agriculteurs juifs aux Etats-Unis, le nombre des Israélites qui s'occupent d'agriculture dans ce pays est en voie d'accroissement; la 5oc^e/y avait, en 1910, des rapports avec 3.339 cultivateurs juifs aux Etats-Unis; mais elle n'était pas en relations avec tous les agriculteurs Israélites de l'Union dont le nombre total doit être, d'après ce même rapport, évalué au double du chiffre qui vient d'être indiqué.

On voit que la Jewish Agricultural and Industrial Aid Society est plutôt optimiste en ce qui concerne le progrès de l'agriculture parmi les Juifs aux Etats-Unis. 11 faut pourtant admettre son évaluation, puisqu'il n'existe pas encore d'autres sources fournissant des données plus exactes. Le total des cultivateurs Juifs aux Etats-Unis doit donc cire accepté comme étant d'environ (5.700.

Mais, parmi les Juifs qui émigrent aux l^^tats-Unis. il y a également un certain nombre d'anciens agriculteurs ;

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