‹ Le Juif errant d'aujourd'huiChapitre 72 sur 76 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

NOMBRE RELATIF ET LIEUX d'hABITATION DE LA POPULATION JUIVE DANS LES PAYS DE l'eUROPE ORIENTALE

Il y a pourtant une part de vérité dans l'opinion commune des antisémites et des territorialistes juifs qui prétendent que, par suite de son émigration, la population israélile diminue dans les pays de l'Est de l'Europe. On pourra s'en rendre compte par ce qui suit :

A. — La proportion des Juifs par rapport à l'ensemble de la population.

Nous avons vu précédemment (première partie, première section, chapitre IV) que le taux d'émigration définitive est, chez les Juifs russes, beaucoup plus fort que chez les autres peuples de l'empire et que, même en Autriche, cetauxestsensiblement égal à celui des Polonais, mais, d'une façon générale, de beaucoup supérieur à celui desUuthènes et à celui des Allemands et des Tchèques ; même en Autriche ila Hongrie uon comprise), le taux d'émigration des Juifs reste encore, si l'on prend la moyenne des 10 dernières années, supérieur à celui de l'en-

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semble de la population. Le nombre des Juifs doit donc, à l'heure actuelle, augmenter moins rapidement que celui du reste de la population, ou, en d'autres termes, la pro~ portion des Juifs dans V ensemble de la population doit être en baisse. Cette baisse du chiffre retatif de la population juive doit être, bien entendu, particulièrement accentuée en Russie, mais on devra la constater aussi en Autriche, et surtout en Galicie, d'où la population juive émigré non seulement vers d'autres pays, mais aussi vers d'autres provinces de l'Autriche même, spécialement vers la ville de Vienne (1).

Mais nous savons (P* partie, I" section, chapitre II et III ainsi que II® partie, 11^ section, chapitre ÏX, E) que, à l'heure actuelle, l'émigration non juive, surtout en Autriche-Hongrie, est en voie d'accroissement plus rapide que l'émigration juive ; il faut donc en conduire que la baisse de la proportion des Juifs parmi la population de r Autriche tend à diminuer, voire même à disparaître. Si nos calculs sont exacts, les données du recensement de 1910 doivent le constater d'une façon explicite (2).

(Ij La ville de Vienne comptait 73.222 habitants juifs en 1880: elle en comptait 118.495 en 1890, 146.926 en 1900 et 175.318 en 1910, soit une au;,'nientation de 139 0/0 en 30 ans itoute la population juive de l'Autriche a passé de 1.005.394 en 1880 à 1.313.698 en 1910 soit un accroissement de 30 0/0).

(2) Voici, en effet, ce qu'établissent les Résultats sommaires du recensement de 1910. En 189C, il y avait en Autriche, 23.895.413 liabitants, dont 1.143.305 israélites ^soit 47,9 0 00) ; en 1900, on comptait 26.150.708 habitants, dont 1.224.899 israélites soit 46,8 0,00; en 1910, il y avait en Autriclie 28.571.934 habitants dont 1.313.698 sraélites (soit 46 0/00). On constate ainsi une légère baisse dans la proportion des israélites, baisse qui, pour la première période décennale (1890-1900 , est égale à 11. 0/000 et pour la seconde à 8 O/OOO liabitants. — En Galicie, il y avait, en 1890, 6.607.816 habitants, dont 772.213 israélites (soit 117 0/OOj ; en 1900, 7.315.939 habitants, dont 811.371 israé-

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B. — Déplacement du centre de gravité de la population juive d une région à une autre.

Dans certaines régions le chiffre absolu de la population israélite a réellement diminué par suite de l'émigration. Tel est le cas pour celles des régions de la « zone de résidence » où l'encombrement des professions exercées par les Juifs est particulièrement fort et d'où la population juive s'enfuit non seulement vers les pays d'outremer, mais encore vers d'autres régions delà même zone ; dans ces régions de double émigration, le cliilTre absolu de la population isiaélile est certainement, aujourd'hui, inférieur à celui constaté par le recensement de 1897, et cela malgré 16 années d'accroissement naturel.

Mais, d'autre part, dans les régions qui servent de centres d'attraction aux migrations intérieures, c'est-àdire dans les régions où les conditions économiques sont généralement moins difliciles et où l'émigration transocéanienne, qui est par conséquent moins forte, se trouve encore compensée par l'immigration venue d'autres régions de l'empire, le clnlfre de la population juive a grandi non seulement d'une façon absolue, mais aussi par rapport au chitîre total de la population; en d'autres

lites (soit 111 0 001 ; en 1910. 8.029.387 liabitants, dont 871.906 israélites (soit 109 0,00). La baisse de la fraction i.^raélite a été ainsi égale à 6 0/00 pendant la première décade et à 2 0/00 pendant la seconde. L'accroissement de l'ensemble de la population de la (ialicie a été égal à 107,2 000 pendant la première décade et à 97,0 0/00 pendant la seconde; l'accroissement de la populailon israélite de celte province a été de 50,7 0/00 pendant la première et de 74,6 0/00 pendant la seconde. Le recensement confirme, ainsi, pleinement nos déductions.

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termes, le pourcentage de la population juive y a même quelque peu augmenté.

Ici encore, nous devons reconnaître que les dimensions du phénomène nous échappent pour le moment; de combien le chiffre et le pourcentage de la population juive ont-ils diminué dans une région de la « zone », et de combien ont-ils augmenté dans une autre, c'est ce que nous ne saurons qu'après un second recensement général de la population de la Russie. Il n'est pas moins vrai que, en lui-même, le phénomène de la diminution de la population juive dans certaines régions et de son augmentation dans d'autres reste incontestable. Cela découle des constatations et des analyses que nous avons faites plus haut, et c'est ce que confirment aussi, dans la mesure du possible, les statistiques de la population du Royaume de Pologne,

D'après le recensement de 1897, il y avait en Pologne une population civile de 9.162.943 individus, dont 1.308.542 Israélites, soit 142,8 Israélites 0/00 habitants. D'après les Travaux du Comité de statistique de Varsovie, il y avait, au premier janvier 1909, en Pologne 11.935.318 habitants (civils) dont 1.747.655 Israélites, soit 146,4 0/00 habitants, ce qui constitue une augmentation de la proportion des Israélites de 3,0 0/00 habitants. L'augmentation du chiffre «66'o/î< de la population Israélite est égale à 439.113 individus. Mais nous avons vu plus haut (chap. Il) que l'augmentation de la population juive dans tout l'empiro russe a été pendant à peu près la même période (h' juillet 1898 — le-- juillet 1910) de 150 ou 170.000 individus.il en résulte donc que, dans la partie extra-polonaise de l'empire^ le nombre absolu de la population Israélite a di" mijîué d'un quart de million environ.

La région du Sud-Est joue, dans la partie méridionale Hersch 20

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de la « zone », un rôle semblable (sinon plus accentué) à celui de la Pologne dans la partie septentrionale; la population Israélite de cette rép^ion (comme nous l'avons vu plushaut) était, avant 1897, envoie d'accroissement extrêmement rapide grâce à la grande immigration du Sud-Ouest et du iXord, et l'on ne peut guère douter que celte augmentation, qui s'effectuait aux dépens surtout du Sud-Ouest, n'ait continué, quoique dans une mesure beaucoup moindre, après 1897. Si dans ces circonstances, la population juive du Sud-Ouest a même diminué d'une façon absolue (ce qui me paraît, d'ailleurs, fort douteux), les deux régions du Sud réunies n'ont, sans aucun doute, pas vu baisser le nombre absolu de leur population Israélite (tout en admettant une diminution relative, une diminution à\x pourcentage des Juifs).

Il faut en conclure que le quart de million d'individus perdu par la population juive de l'empire (la Pologne non comprise revient entièrement à la région du Nord^ c'està-dire à la Lithiianie et à la liussie- Blanche.

Il s'est produit une augmentation absolue et, dansune certaine mesure, relative, de la population juive en Pologne et une diminution énorme, relative et absolue, de la population juive en Lilbuanie. C'est ainsi que fémigralion trnnsocéanienne {jointe aux migrations intérieures) déplace de la Lilhuanie vers la Pologne le centre de gravité de la population Juive de Russie.

Ce fait est, à son tour, gros de conséquences pour toute la vie sociale des Juifs dans l'empire des tsars. Ses effets se font déjà sentir à l'heure qu'il est, bien qu'on ne se soit pas rendu compte jusqu'ici de leur cause originelle. Ainsi, la Lithuanie et sa capitale Vilna (en partie aussi Minsk, en Hussie-Blanche), qui, il y a peu de temps encore, jouaient le premier rôle dans la vie intellectuelle et sociale des Juifs en Russie, — car elles

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élaient le centre du mouvement religieux (la célèbre école supérieure talmudiste de Vologine près de Vilna}, du mouvement de libre pensée (dite « haskalah ;;), dit mouvement palestinopliile et sioniste, du mouvement ouvrier et socialiste, le centre du mouvement pour la rénovation de la langue et de la littérature hébraïques, ainsi que le berceau de la langue littéraire et de la littératuie «juives» (ydiscli), — ne jouent plus qu'un rôle secondaire à tous ces points de vue ; elles ont cédé le premier rang à la Pologne, surtout à la ville de Varsovie, et à la région du Sud (Odessa). Le déplacement du centre delà culture juive dans l'empire lussea, à son tour, profondément intluencé le caractère mf'me et la langue de cette culture ; mais c'est là un point sur lequel nous ne pouvons nous arrêter sous peine de sortir de notre sujet.

Après ce que nous venons de voir, le déplacement du centre de Is vie intellectuelle et sociale n'a rien d'étonnant. La population Israélite de la Lithuanie diminue d'une façon absolue et dans une mesure énorme, la population juive de la Pologne va, par contre, en augmentant ; cette baisse et cette hausse numériques ne sont, comme nous l'avons vu, qu'une manifestation extérieure de la situation faite aux Juifs dans ces deux régions. La crise économique que traverse la population juive de la. Lithuanie a diminué le nombre des Juifs de celte région et réduit leurs forces intellectuelles et sociales.

Ce déplacement du centre de gravité de la population Israélite et de sa vie inleliectuelle et sociale de la Lithuanie vers la I*ologne a contribué égaleiiienl à rendre la question juive, en Pologne, extrêmement brûlante^ 11 devient évident que, bon gré mal gré, Polonais et Juifs sont obligés de vivre C(Me à cote dans l'empire des tsars, tout comme dans la monarchie des Habsbourg.

300 EFFETS DE L'ÉMlGr.ATIO.N JUIVE

Malheureusement, au lieu de servir à créer des liens de plus en plus forts entre ces deux peuples dont le passé est un longmartyroloj^e et- que l'histoire a réunis par des voies diverses sur le même territoire, ce voisinage a été exploité dans un esprit de parti, comme moyen de combattre le socialisme, en ranimant les haines de races et le fanatisme reliijieux. Du reste, dans les conditions actuelles de rivalité économique que nous avons en partie examinées plus haut (section II, chap. YI), le déplacement du centre de la population juive et de sa vie sociale vers la Pologne n'a pu que surexciter dans ce pays les passions nationalistes.

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