‹ Le Juif errant d'aujourd'huiChapitre 74 sur 76 · COLONIES MORALES · texte numérisé non relu

COLONIES MORALES

L'émigration contemporaine des Juifs de l'Europe Orientale a créé des centres Israélites sur dilîérents points du globe : dans l'Amérique du Nord, dans l'Amérique du Sud, dans l'Afrique du Sud et ailleurs. Ces centres sont d'une importance numérique très inégale. Partout, ils ne comprennent et ne peuvent comprendre qu'une petite minorité de la population. Même à New- York, la proportion des Israélites est de beaucoup inférieure à celle qu'ils forment dans les villes des pays d'où ils ont émigré. Il serait donc absurde de fonder sur ces agglomérations juives, disséminées à travers le globe, quelque idée « territorialiste ». Mais, comme telles, comme agglomérations, comme colonies juives au milieu d'autres populations, elles ont un intérêt incontestable. Leurnombre et surtout leur densité s'augmenteront encore, du moins dans un avenir prochain, grâce aux foules d'émigrants qui ne cessent d'affluer de l'Europe Orientale et particulièrement de Kussie.

Quel est V avenir réservé à ces colonies '? Il est impossible de rien dire de certain à cet égard. Il peut se faire que la minorité juive perde son individualité morale et qu'elle se fonde ainsi complètement dans la population

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de sa nouvelle patrie ; il peut se faire aussi que tant que durera la grande émigration de l'Europe, ces colonies restent en contact moral avec la masse de la population juive de l'Europe Orientale et qu'elles conservent le sentiment de leur unité nationale avec celle-ci ; il se peut encore que, s'ilfisamment fortes pour conserver, dans la nouvelle patrie, leur physionomie propre et vivant dans un milieu tout différent de celui de l'Est européen , elles donnent naissance à de nouveaux groupes ethnographiques. Il est très probable, enfin, qu'un sort différent est réservé à ces diverses colonies. Ce qui est, en tout cas, certain, c'est que, à Vheure actuelle, ces colonies restent en contact avec la population israélite de l'Europe Orientale. Elles subissent son influence et influent à leur tour sur sa vie morale. Les œuvres littéraires, politiques et philosophiques, les publications périodiques, etc. qui paraissent dans la langue juive en Russie, sont lues de l'autre côté de l'Océan et vice-versa. Et non seulement à New-York et à Chicago, mais aussi au Canada, dans l'Argentine et dans l'Afrique du Sud, on voit paraître des publications périodiques, en langue juive et en caractères hébreux, tout comme en Russie ou en Galicie (bien que la langue, surtout dans les quotidiens, soit défigurée par une foule d'expressions locales d'origine anglaise).

De plus, dans l'histoire do la création de la nouvelle littérature juive, les colonies israélites d'Amérique ont joué un rôlo considérable, grâce à la liberté dont jouissent les habitants de l'Union et dont les Juifs sont privés en Russie. C'est ainsi que la grande presse quotidienne de langue juive a été créée aux Etats-Unis, le gouvernement russe n'ayant, jusqu'en 1001, autorisé la publication d'aucun journal dans cette langue (1).

(1) Ce n'est qu'après avoir constaté les grands progrès faits

314 EFFETS DE l' ÉMIGRATION JUIVE

Le théâtre juif, quia été longtemps interdit en Russie et qui l'est encore en partie (1), a été créé et s'est développé aux Etats-Unis, et c'est de là-bas que sont venus en Russie les pièces aussi bien que les acteurs de ce théâtre. Et môme au point de vue politique, ces colonies ne se sont pas entièrement détachées de la masse du peuple juif restée dans l'Europe Orientale. C'est dans les colonies que fut créée la poésie révolutionnaire juive qui fut ensuite importée et reproduite en Russie. Ce sont aussi les colonies, et tout particulièrement la colonie de New-York, qui ont apporté et qui apportent encore (quoique dans une mesure inliniment moindre depuis la défaite du mouvement révolulionDaire)un grand secours niitériel aux organisations révolutionnaires de Russie. Au soleil delaliberté américaine, les émigrés juifs n'ont pas perdu (loin de là) leur sympathie pour leurs frères demeurés dans les ténèbres de la a zone de résidence », pour leurs camarades qui continuent la lutte à laquelle beaucoup d'émigrés avaient eux-mêmes participé. Il paraît aussi que dans la dénonciation du traité de commerce entre les Etats-Unis et la Russie, par suite du refus de celte dernière de laisser

par la presse révolutionnaire juive qui paraissait dans des imprimeries clandestines, que le gouvernement de IMehve a autorisé en 1901, pour la première fois, la publication àSaint-Pétersbourf:; d'un journal juif {Der Fraïnd) qu'il pouvait soumettre à sa censure. Aujourd'hui, les Journaux en langue juive qui paraissent dans l'empire russe ont des tirages de plusieurs dizaines de mille (le plus répandu parmi eux, le Haïnt de Varsovie, a un tirage de luu.ouii exemplaires .

(Ij II n'y est admis que sous le pseudonyme de théâtre allemand, et les affif'.hes mêmes ne peuvent pas être imprimées en caractères hébreux. Cela ne manque pas de comique ; on lit ainsi, en russe et en polonais, des affiches annon(;ant que, au théâtre allemand, on jouera, par exemple, les pièces suivantes : Khasié di Yessoime (Khasic l'orpheline , Got fun nekuumr Dieu de vcnrjeance) ou Der Tsevuijak {!' Hypocrite), etc.

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entrer en Russie les citoyens américains de religion judaïque, l'influence directe ou indirecte des émigrés de Russie a été considérable.

Si la Russie n'était pas fermée aux citoyens juifs des Etats-Unis (et surtout aux émigrés qui ont acquis droit de cité de l'Union), les colonies juives d'Amérique auraient pu jouer également un rôle important dans le développement des relations commerciales entre la Russie et les Etats-Unis. Un million de Juifs russes récemment établis aux Etats-Unis, un million d'individus parmi lesquels sont en grand nombre les commerçants qui connaissent plus ou moins le marché russe et qui, de plus, savent tous parler, sinon la langue russe, du moins la langue des Juifs, c'est-à-dire la langue d'une grande partie des commerçants de Russie, constituent certainement un précieux facteur économique dont les deux pays pourraient tirer de grands avantages et dont la population juive de Russie sentirait elle-même les bienfaits. Dans les conditions actuelles, tout cela reste un capital mort. Peut-être, est-ce là aussi une des raisons qui ont décidé les Etats-Unis à demander si catégoriquement libre entrée en Russie pour leurs citoyens israéiites.

Mais que des relations commerciales s'établissent ou non entre les Juifs de l'Europe Orientale et les émigrés fixés au delà de l'océan, il est certain que, au point de vue moral, les agglomérations israélites créées sur différents points du globe parlagrande émigration contemporaine ne sont pas entièrement détachées de la population juive de l'Europe orientale et que, à l'heure qu'il est du moins, elles continuent môme à prendre une part active à la vie morale et intellectuelle du peu[)le juif.

COJNGLUSIONS

Notre travail ne poursuit pas ua but pratique immédiat. Nous laisserons donc entièrement de côté les nombreux problèmes pratiques soulevés par l'immense mouvement migratoire des Juifs dans les pays qu'ils quittent, dans ceux par où ils passent et dans ceux où ils vont. Si importants, si douloureux que soient certains de ces problèmes, nous renonçons à les traiter ici.

Qu'il me soit pourtant permis de faire une petite remarque qui sera, pour ainsi dire, \q résumé pratique de tous les faits constatés et anal3^sés dans celte étude.

Il e&t hors de doute que le remède le plus efficace ù apporter à tous les maux crées par l'émigration, que le secours le plus radical à fournir à l'émigrant contre l'exploitation criante dont il est l'objet et que le moyen le plus sûr d'éviter les conllits qui se produisent entre lui et la classe ouvrière du pays d'immigration, c'est de rendre l'émigration superllue. Or, nous avons vu que l'énorme émigration des Juifs contemporains est le résultat inévitable du fait que, dans les conditions actuelles, les pays où réside la grande masse dos Isi'aélites piésentent un marché trop étroit pour la structure professionnelle de la population juive. I*ar conséquent, pour tarir dans sa source l'émigration des Juifs, il faut tra-

vailler à modifier cette structure professionnelle et cherclier à élargir le inarcJié devant Vindustrie et le com^ merce des Israélites, (j'esldans ces deux directions que la population israélite doit porter ses elîorts, si elle veut résoudre le problème de son émigration.

Il résulte aussi de ce que nous avons constaté que l'efTort tendant à modifier la répartition des professions parmi les Juifs ne doit pas, à notre époque d'exode rural, se donner pour but un utopique « retour à la terre », mais qu'il doit établir une meilleure répartition de la population juive parmi les branches différentes de l'industrie même.

Quant à l'élargissement du marcbé devant les producteurs et commerçants juifs, il peut être atteint, d'après ce que nous avons vu, des diverses manières suivantes :

1" Par r émancipation civile et politique des Israélites de Russie &{, avant tout, par l'acquisition de la liberté de circulation (abolition de la limite de résidence et de l'interdiction de séjourner à la campagne) ; la liberté de l'instruction et du travail (libre choix des professions) sont également des conditions nécessaires pour l'établissement d'une meilleure répartition des professions ;

2° Par un relèvement économir/ue et social du reste de la population en Hussie et en Galicie et, avant tout, par la solution démocratique (en faveur de la masse paysanne) de la crise agraire ;

3° Par le passage du système de production pour le consommateur local à la production en gros pour le marché anonyme, à condition toutefois que la concentration de la production ne soit pas suivie du renvoi des travailleurs juifs.

Ces quelques lignes renferment tout un programme d'action et de propagande que l'opinion ])ublique israé-

lite ue doit pas néglig'er. S'ensuit-il que tout l'immense travail accompli actuellement par de grandes sociétés philanthropiques israélites dans le but. d'apporter aux émigrants juifs, privés de toute protection légale, des secours moraux et matériels, des informations et une protection privée, — soit sans valeur? Pas le moins du monde. 11 résulte précisément de ce que nous avons vu plus haut que ni la répartition des professions, ni les conditions qui rétrécissent le marché devant les producteurs et les commerçants juifs, ne sauraient être modifiées du jour au lendemain. Il faut donc s'attendre à voir, longtemps encore, une très forte émigration de Juifs, venant de l'Europe Orientale, qui auront toujours besoin d'être renseignés, protégés et secourus de diverses façons. L'essentiel, c'est que les palliatifs n'absorbent pas toute l'attention et qu'ils ne fassent pas oublier le gros problème qui reste à résoudre.

Quelques mots encore, d'ordre théorique, et nous finirons.

Sans nous préoccuper de considérations théoriques acceptées a priori, nous avons commencé notre étude par l'examen des faits. Les faits de l'émigration juive, nous les avons observés, groupés, comptés et comparés, pour une série d'années, et avec des faits analogues du mouvement migratoire contemporain chez d'autres peuples. Le mouvement migratoire juif nous a paru alors extraordinaire à bien des égards. C'est ce caractère exceptionnel de l'émigration juive que nous avons cherché à nous expliquer, après avoir établi les faits de celle émigration et en suivant les indications renfermées dans ces faits exceptionnels eux-mêmes. Notre recherche nous a conduit à cette conclusion que toutes les prétendues exceptions qui abondent dans le mouvement

migratoire juif sont^ en re'alité, le résultat général et nécessaire de la structure professionnelle de la population israéliste de notre époque. L'analyse des éléments exceptionnels nous a ainsi amené à découvrir la dépendance générale qui existe entre les éléments du phénomène complexe observé, et notamment l'influence capitale exercée par le facteur professionnel sur les autres caractères des migrations des peuples contemporains.

Or, voici ce que l'auteur de ces lignes avait annoncé ailleurs, après avoir montré combien les variations du nombre des émigranls de tous les peuples européens sont influencées par la profession des émigrants (t).

« En réalité, ce ne sont d'ailleurs pas seulement les Ilucluations du nombre des émigrants d'une année à l'autre et, en général, les dimensions de l'émigration d'un peuple donné, mais aussi les caractères de la masse des émigrants, sa réparlition d'après l'âge, le sexe, l'élat de famille, et les caractères du mouvement migratoire lui-même (durée, direction, etc.) qui dépendent en toute première ligne du fadeur professionnel, de la répartition des professions entre la population sujette à émigrer et entre les émigrants : »

Et encore :

w Après l'établissement de règles générales, c'est précisément l'étude approfondie des exce()lions qui nous montre la raison des phénomènes observés et qui nous permet de découvrir ou de préciser les lois qui les régissent. En sociologie, comme en physiologie, ce sont les anomalies, ou les cas pathologiques, qui sont appelés à rendre le plus de services à la découverte de la vérité. »

Enfin : « L'émigration étant elle-même, en un ccr-

(1) Véin'KjralUm an point de vue professionnel, pp. 333 et 364.

tain sens, un phénomène patliologique dans la vie sociale contemporaine, je crois que l'étude de ce phénomène rendra encore des services considérables pour la connaissance du fonctionnement normal de notre vie sociale ».

Notre travail présente donc autant l'application d'une me7/«0f/e générale à l'étude d'un trand phénomène particulier que la vérification, sur un cas particulier très important, d'une //^f^'or/e générale.

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