‹ Le juif errant (volume 2)Chapitre 10 sur 53 · CHAPITRE IX z.e;s caces · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX z.e;s caces

Morok venait de s'armer : par-dessus sa veste de peau de daim , il avait revêtu sa cotte de mailles, ti-^sn d'acier sonple comme la toile, dui' comme le diamant ; recouvrant ensuite ses bras de brassards, ses jambes de jambards, ses pieds de bottines ferrées, et dissimulant cet attirail défonsif sous un large pantalon et sous ime ample pelisse soigneusement boutonnée, il avait pris à la main une longue tige de fer chauffée à blanc, emmanchée dans une poignée de bois.

Quoique depuis longtemps domptés par l'adresse et par rdncrgie du Proï :.éte, son tigre Oiin, son lion Judas et sa panllière noire la Mort avaient voulu., d.ins (juekpie accès de révolte, essayer sur lui leurs dents et leui's onglet ; mais, grâce à l'umune cachée par sa pelisse, ils avaient émoussé leurs ongles sur un épiderme d'acier, ébréclié leurs dents sur des bras et sur des janib.s de fej', tandis qti'un léger coup de la badine nuHdlliiiue de leur maître faisait fumer et grésiller leur peau, en la sillonnant d'une brûlure profonde. Reconnaissant l'inutililé de leurs morsures, ces animaux, doué» d'une grande mémoire, comprirent que désormais ils essayeraient en vain leurs griflés et leurs mâchoires sur un être invulnérable. Uîur soumission craintive s'au;:menta tellement, que, dans ses exercices puldies, leur maitre, au moindre n}ouvement d'une jjclite baguette recouveite de papier de couleur de feu, les faisait ramper et se coucher épouvantés.

Le Prophète, armé avec soin, tenant à la main le fer chauiïé à blanc par Goliath, élut donc descendu par la trappe du grenier qui s'étendait au-dessus du vaste hangar où l'on avait déposé les cages de ses animaux; une sunpie cloison de planches séparait ce hangar de l'écurie des chevaux du douipteur de bètes.

Un fanal à réflecteur jetait su)- les cages une vive himière. Elles étaient au nombre de quatre. Un grdlage de 1er, largement espacé, garnissait leurs faces latérales. D'un côté, ce grUiage tournait sur des gonds comme une porte, alin de donner passage aux animaux f|ue l'on y renfermait; le parquet des loges reposait sur deiu essieux et quatre petites roulettes de fer; on les traînait ainsi facdeinenl jusqu'au grand chariot couvert où on les plaçait pendant les voyages. L'une d'elles était vide, les trois autres renfermaient, comme on sait, une panthère, un tigre et un lion. La panthère, ongina.re de Ja\a, semblait mériter ce nom lugubre, la Mokt, par Sun aspect siniJre et féroce. Complètement noire, elle se tenait tapie et ramassée .-ur elle même au fond de sa cage ; la couleur de sa robe se co^ifoudant avec l'obscurité qui l'entourait, on ne distinguait pas son corps, on voyait seulement dans 1 ombre deux lueurs ardentes et fixes... deux larges prunelles d'un jaune pliosphorescent, qui ne s'allumaient pour ainsi dire qu'à la nuit, car tous ces animaux de la race féline n'ont l'entière lucidité de leur vue qu'au miheu des ténèbres.

Le Prophète était entré silencieusement dans lécui'ie; le rouge sombre de sa longue pelisse contrastait avec le blond mat et jaunâtre de sa che\elure roide et de sa longue barbe; le fanal, placé assez haut, éclairait complètement cet homme, et la crudité delà lumière, opposée à l:i dureté des ombres, aucentuait davantage encore les plans Oeurlés de sa tigurtî oèscusô et faix>uche. U s'ap^iracha lentement de

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la cage. Le cercle blanc qui entourafl sa feuve prtinolfè s^emfilait s'agrandir : son œil luttait d'éclat et d'immobilité avec l'œil étiiicelant et fixe do la panthère... Toujours accroupie dans l'ombre, elle subissait déjà rinfluonci" du regard fascinateur de son uiaitre; deux ou Irui"- fuis elle feinia brusquement ses paupières, eu faisant entendre un sourd ràlement de colère ; puis bientôt, ses yeux, rouverts comme malgré elle, s'attachèrent invinciblement sur ceux du Prophète. Alors les oreilles rondes de la Mort se collèrent à son crâne aplati comme celui d'une vipère; la peàu de son frout se rida convulsivement; elle contracta son mufle hérissé de longues soies, et par deux fois ouvrit silencieusement sa gueule armée de crocs formidables. De ce moment, une sorte de rapp(.irt magnéljique sembla s'établir entre les regai'ds de l'homme et ceux de la bête. Le Prophète étendit vers la cage sa tige d'acier chauffée à blanc, et dit d'une voix brève et impérieuse : — La Mort... ici!

La panthère se leva, mais s'écrasa tellement, que son ventre et ses coudes rasaient le plancher. Elle avait trois pieds de haut et près de ci.q pieds de longueur; son échine élastique et charnue, ses jarrets aussi d 'scendus, aus<i larges que ceux d'un cheval de course, sa poitrine profonde, ses épaules énormes et saillantes, ses pattes lier»veiises et trapues, tout annonçait que ce terrible animal joignait la vigueur à la souplesse, la force à l'agilité.

Morok, sa baguette de fer toujours étendue vers la e&ge, fit un paa vers la panthère... La panthère fit un pas vers le Prophète... Us'arrê ta... La M or t s'a rrèta. . .

A ce moment, le tigre Judas, auquel Morok tournait le dos, fit un bond violent dans sa cage, comme s'il eût été jaloux de l'attention que son maître portait à la panthère; il poussa un grondement rauqtte, et, levant sa tète, montra le dessi.)us de sa redoutable mâchoire tiiaiîgulaire et son puissant poitrail d'un Wanc sale, où venaient se fondre les tons cuivrés de sa robe fauve ravéo de noir; sa queue, pareille à un gros serpent roiigeàtre aiinelé d'ébène, tantôt se collait à SCS flancs, tantôt les battait par un mouvement lent et continu; ses yeux, d'im vert transparent et lumineux, s'arrêtèrent sur le Prophète. Telle était l'influence de cet homme sur ces animaux, que Jutias cessa presque aussitôt son grondemeiit, coumie s'il eût été eilrayé de sa témérité; ceptHdant sa respii'alion resta haute et bruyante. Morok se tomuia vei'S lui; pendant quelques secondes, il l'examina très attentivement. La panthère, n'étant plus soumise à riiillucm^e duri'j^anl de sou maître, retourna se tapir dans l'unibre..

l'ii craqueinenl à la fuis slridelit et saccadé, pareil à celui que font les grands animaux en rongeant un corps dur, s'étant fait entendre dans la cage du lion, Ca'm attira l^tentirm; du Prophète^ }atâ»ant fë

tigi'î, il fil un pas vers l'autic loge. Do ce lion on ne voyait qno la croupe monstrueuse d'un roux jaunâtre; ses cuisses étaient repliées sous lui, son épaisse crinière cachait entièrement sa tête; à la tension et aux tressaillements des muscles de ses reins, à la saillie de ses vorlèbres, on devinait facilement qu'il faisait de violents eflbrts avec sa gueule et ses pattes de devant.

Le Prophète, inquiet, s'approcha de la cage, craignant que malgn' ses ordres Goliath nVùt donné au lion quelque os à ronger... Poiu s'en assurer, il dit d'une voix brève et ferme : — Gain!!

Gain ne changea pas de position.

— Gain... ici! — reprit Morok d'une voix plus haute.

Inutile appel, le lion ne bougea pas et le craquement continua.

— Gain... ici ! — dit une troisième fois le Prophète; mais en prononçant ces mots, il appuya le bout de sa tige d'acier hrniante sur la hanche du lion.

A peine nn léger sillon de fumée courut-il sur le nebp-o, roux de Gaïn, que, par une volte d'une prestesse incroyable, il se retourna et se précipita sur le grillage, non pis en rampant, mais d'un bond, et pour ainsi dire debout, superbe... eftrayant à voir. Le Prophète se trouvant à l'angle de la cage, Gaïn, dans sa fureur, s'était dress(', en profil, afin de l'aire face à son maître, appuyant ainsi son large flanc aux barreaux, à travers lesquels il passa jusqu'au coude son bras énorme, aux muscles renflés, et au moins aussi gros que la cuisse de Goliath.

— Gain ! ! à bas ! ! — dit le Prophète en se rapprochant vivement. Le lion n'obéissait pas encore... ses lèvres, retroussées par la colère,

laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs, aussi aigus que des défenses de sanglier. Du bout de son fer briil;mt, Morok cfdeura les lèvres de Gaïn... A cette cuisante brûlure, suivie d'un appel inqjrévu de son maître, le lion, n'osant rugir, gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaissé sur lui-même, dans une attitude pleine de soumission et de crainte.

Le Prophète décrocha le fanal afin de regarder ce que Gain rongeait : c'était une des planches du parquet de sa cage, qu'il était parvenu à soulever, et qu'il broyait entre ses dents poui' tromper sa faim.

Pendant quelques instants le plus profond silence régna dans la ménagerie. Le Piophète, les mains derrière le dos, passait d'une cage à rantre, observant ses anim.uix d'un air inquiet et sagace, comme s'il eût hésité à faire paimi eu.v un choix important et difficile. De temps à autre il prêtait l'oreille en s'ariêluit devant la grande porte du hangar, qui donnait sur la cour de l'auberge.

Gette porte s'ouvrit, Goliath pirut; ses habits ruiisselaient d'eau.

— Eh bien?... — lui dit le Prophète.

*-Ça n'a pas été sans peine... Heureusement la nuit est noire, il fait grand vont et il pleut à verse,

— Aucun soupçon ?

— Aucuw, maître; vos renseignements étaient bons; la porte du cellier s'ouvre sur les champs, juste au-dessous de la fenêtre des fillettes. Quand vous avez sifflé pour me dire qu'il étaif. temps, je suis sorti avec un tréteau que j'avais apporté; je l'ai appisyé au mur, j'ai monté dessus; avec mes six pieds, ça m'en faisait eeuf, je pouvais m'accouder sur la fenêtre ; j'ai pris la persienne d*sane main, le manche de mon couteau de l'autre, et, en même temps que je cassais deux carreaux, j'ai poussé la persienne de toutes mes forces...

— Et l'on a cru que c'était le vent?

— On a cru que c'était le vent. Vous voyez que la brute n'est pas si brute... Le coup fait, je suis vite rentré dans le wlUer en emportant mon tréteau... Au bout de peu de temps, j'ai entendu la voix du vieux... j'avais bien fait de me dépêcher.

— Oui, quand je t'ai sifflé, il venait d'entrer da&s la salle où l'on soupe; je l'y croyais pour plus de temps.

— Cet homme-là n'est pas fait pour rester longtemps à souper, — dit le géant avec mépris. — Quelques moments après que les carreaux ont été cassés... le vieux a ouvert la fenêtre et a appelé son chien en lui disant : «Saute... » J'ai tout de suite couni à l'autre bout du cellier; sans cela le maudit chien m'aïu'ait éventé derrière la poite.

— Le chien est maintenant renfermé dans l'écufie où est le cheval du vieillard... continue.

— Quand j'ai entendu refermer la persienne et la fenêtre, je suis de nouveau sorti du cellier, j'ai replacé mon tréteau et je suis remonté; tirant doucement le loquet de la persienne, je l'ai ouverte, mais les deux carreaux étaient bouchés avec les pans d'une pelisse; j'entendais parler et je ne voyais rien; j'ai écarté un peu le manteau et j'ai vu... Les fillettes dans leur lit me faisaient face... le vieux, assis à leur chevet, me tournait le dos.

— Et son sac... son sac? ceci est l'important.

— Son sac était près de la fenêtre, sur une table à côté de la lampe : j'aurais pu y toucher en allongeant le bras.

— Qu'as-tu entendu ?

— Comme vous m'aviez dit de ne penser qu'au sac, je ne me souviens que de ce qui regardait le sac; le vieax a dit que dedans il avait ses papiers, des lettres d'un général) son argent et sa croix.

— Bon... Ensuite? t

— Comm<* ça m'était difficile de tenir la pelisse écartée du îrou du carreau, elle m'a échappé... j'ai voulu la reprendre, j'ai trop avancé

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la main, et une des fillettes... l'aura vue... car elle a cn6 en montrant la fenêtre.

— Miser jMo !... tout est manqut^ !... — s'écria le Proplièle en dovenant pâle di* colère.

— Attendez donc... non, tout n'est pas manqué. En entendant crier, j'ai sauté h bas de mon tréteau, j'ai regagné le cellier j comme le chien n'était plus là, j'ai laissé la porte enlr'ouverte, j'ai entendu ouvrir la fenêtre, et j'ai vu, à la lueur, que le vieux avançait la lampe en dehor-^ j il a regardé, il n'y avait pas d'échelle; la fenêtre est tiop haute pour qu'un homme de taille ordinaire y puisse atteindre. .

— 11 aiu*a cru o'ie c'était le vent... comme la première fois... Tu es muin^s maladrtiit que je ne croyais.

— Le loup s'est fait renard, vous l'avez dit... Quand j'ai su où était le sac, l'argent et les papiers, ne pouvant micia faire pour le moment, Je suis revenu... et me voilà.

— Monte me chercher la pique de frêne la plus longue...

— Oui, maître.

— Et la couverture de drap rouge...

— Oui, maître.

— Va.

Goliath monta i'échellej arrivé au milieu, il s'arrêta.

— Maître, voi;s ne vouiez pas que je de^^ceude... un morceau de viande pour la i^loit? . Vous verrez <pi'ede me gardera rancune... Elle mettra tout sur mon compte... tlle n'oublie rien... et ù la iremicre Dccasion...

— La pique et la couvertm'e ! — répondit le Prophète d'une voix impéi'ieuse.

Pendant que Goliath, jurant entre s?s dents, exécutait ses ordres, Morok alla entr'ouvrh- la grande porte du hangar, regarda dans la cour et écouta de nouveau.

— Voici la pique de frêne et la couverture, — dit le géant en redescendant de l'éclielle avec ces objets.

— Maintenant, que faut-il faire?

— Retourne au cellier, remonte près de la fenêtre, et quand le vieillard sortira précipitamment de la chambre...

— Qui le fera sortir?

— Il sortira... que t'unporte?

— Après?

— Tu m'as dit que la lampe était pj'ès de la croisée?

— Tout près... sur la table, à côté du sac.

— Dès que le vieux <iuitterà la chambiv, pousse la fenêtre, fois tomber la lampe, et si tu accomplis prestement et adroitement ce qui

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te restera à exécuter... les dix florins sont à toi... Tu te rappellei bien tout?...

— Oui, oui.

— Les petites filles seront si épouvantées du bruit et de l'obscurité, qu'elles restenmt muettes de terreur.

— Soyez tranquille, le loup s'est fait renard, il se fera serpent.

— Ce n'est pas tout.

— Quoi encoi'e ?

— Le toit de ce hnngar n'est pas élevé, la lucarne du grenier est d'un iibord facile. .. la nuit est noire... au lieu de rentrer par la porte...

— Je rentrerai par la lucarne.

— Et sans bruit.

— En vrai serpent. — Et le géant sortit.

— Oui! — se dit le Proplièto après un assez long silence, — ces moyens sont sûrs... Je n'ai pas dû hésitei-... Aveugle et obscur instrument... j'ignore le motif des ordres que j'ai reçjis; mais d'apiès les recominamialionsquj lesaccouipagnent... mais d'après la position de celui qui mo les a transmis, il s'agit, je n'en douu* pas, d'intérêts jmmcn es... d'intérêts, — reprit-il après un nouveau silence, — qui touoherit à ce qu'il y a de. plus grand... de plus élevé dans le monde... Mais comment ces deiLx jeunes tilles, presque mendiantes, comment ce misérable sokiat, peuvent-ils représenter de tels intérêts?... Il n'importe, — ajouta-l-il avec Immiiilé, — je suis le bras qui agit... c'est à la tète qui pense et qui ordonne... de répondre de ses œuvres...

Bientôt le Prophète sortit du hangar en emportant la couverture rouge, et se dirigea vers la petite écurie de Jovial; la porte, disjointe, était à peine fermée par un io(]uet. A la vue d'un étranger, Rabat- Joie se ji'ta sur lui ; mais ses dents rencontrèrent les jambards de fer, et le Prophète, malgré les morsures du chien, prit Jovial par son licou, lui enveloppa ia tête de la couverture alin de l'empêcher de voii" et de sentir, i'emmena hoi'S de l'écui ie, et le fit entrer dans i'in» térieui- de sa ménagerie, dont il ferma la porte.

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