‹ Le juif errant (volume 2)Chapitre 9 sur 53 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

FRAGMEniTS DU JOURNAL DU GÉNÉRAL. SIIIIOI«

Bivouac des montagnes d'Ava, 20 février 1830,

« ...Chaque fois que j'ajoute quelques feuilles à ce journal, écrit

i maintenant au fond de Tlnde, où m'a jeté ma vie errante et pro-

./ Écrite, joui-nal qu'hélas ! tu ne liras peut-être jamais, mon Éva bien-

aimée, j'éprouve une sensation à la lois douce et cruelle, car cela

me console, de causer ainsi avec toi, et pourtant mes regrets ne sont

jamais plus amers que lorsque je te parle ainsi sans te voir.

» Enfin, si ces pages tombent sous tes yeux, ton généreux cœur battra au nom de l'être intrépide à qui aujom-d'hui j'ai dû la vie, à qui je devrai peut-être ainsi le bonheur de te revoir im jour... toi et mon enfant, car il vit, n'est-ce pas, notre enfant? 11 faut que je le croie ; sans cela, pauvi'e femme, quelle serait ton existence, au fond de ton affreux exil... Cher ange, il doit avoir maintenant quatorze ans... Comment est-il? Il te ressemble, n'est-ce pas? il a tes grands et beaux yeux bleus... Insensé que je suis!... Combien de fois, dans ce long journal, je t'ai déjà fait involontahement cette folle question à laquelle tu ne dois pas répondre!... combien de fois... je dois te la l'aire encore!... Tu apprendras donc à notre enfant à prononcer ev à aimer le nom un peu barbare de Djalma. »

— Djalma, — dit Rose, les yeux humides, en interrompant sa lecture.

— Djalma, — reprit Blanche partageant l'émotion de sa sœur.— Oh ! nous ne l'oublierons jamais, ce nom.

— Et vous am^ez raison, mes enfants, car il paraît que c'est celui d'un fameux soldat, quoique bien jeune. Continuez, ma petite Rose.

« Je t'ai raconté dans les feuilles précédentes, ma chère Éva, — reprit Rose, — les deux bonnes journées que nous avions eues ce mois-ci ; les troupes de mon vieil ami le \j>rtnce indien , de mieux en mieux disciplinées à Teuropéenne, ont fait merveille. Nous avons culbuté les Anglais, et ils ont été forcés d'abandonner une partie de ce malheiueux pays envahi pai" eux au mépris de tout droit, de toute justice, et qu'ils continuent de ravager sans pitié ; car ici, guerre anglaise, c'est dire trahison, pillage et massacre. Ce matin , après une marche pénible au milieu des rochers et des montagnes, nous apprenons par nos éclairem's que des renforts arrivent à l'ennemi, et qu'il s'apprête à reprendre l'offensive ; il n'était plus qu'à quelques

M I.K Jl'lF IvUKANT

lieues ; un engagement devenait inévitable : mon vieil ami le prince inilien, père de mon *;auvcur, ne demandait qu'à marcticr au feu. L'afluiro a commencé sur les trois hi'uri>s; elle a été sanglante, aciiarnée. Vnyant cIîhz les n»jlics un muineiit d'indécision, car ils étaient bien inférieurs en nombre, et les renforts des Anglais se composaient do troupes fraîches, J'ai chargé à la tête de notre petite réserve de cavalerie.

» Le vieux prinoe était au centre, se battant comme il se bat : inliépidement. Son fils Djalma, âgé de dix-huit ans h peine , brave comme son pèie, ne me quittait pas ; au moment le plus chaud de l'engagement, mon cheval est tué, roule avec moi d\ns une ravine que je côtoyais, et je me trouve si sottement eni,ajiid sous lui^ qu'un moment je me suis cru la cuisse cassée.

— Pauvre pèie! — dit Blanche.

— Heureusement, cette fois, il ne lui sera arrivé rien de dangereux, grâce à Djalma... Vois-tu, Dagobcrt, — reprit Rose, — que je retiens bien le nom. — Et elle continua :

« Les Anglais croyaient qu'après m'a voir tué (opinion très flatteuse pour moi) ils auraient facilement raison de l'armée du prince ; aussi, un oflicier de cipayes et cinq ou six soldats irn'guliers, lâches et féroces brigands, me voyant rouler dans le ravin, s'y précipiteiit pour m'achever... Au milieu du feu et de la fumée, nos montagnards, emportés par l'ardeur, n'avaient pas vu ma cliute ; mais Djahn i ne me quittait pas, il sauta dans le ravin pour me secourir, et sa froide intrépidité m'a sauvé la vie ; il avait gardé les deux coups de sa carabine : de l'un, il étend l'officier roide mort, de l'autre, il casse le bras d'un irrécjulier qui m'avait déjà percé la main d'un coup de baïonnette. Mais rassure-toi, ma bonne Éva, ce n'est rien... une égratignure... »

— Blessé... encore blessé, mon Dieu! — s'écria Blanche en joignant les mains et en interrompant sa sœur.

— Rassurez-vous, — dit Dagobert, — ça n'aura été, comme dit le général, qu'une éj^ratignure ; car autrefois les blessures qui n'empèchaie'it pas de se battre, il les appelait des blessures blanches... 11 n'y a que lui pour trouver des mots pareils.

« Djalma me voyant blessé, — reprit Rose en essuyant ses yeux, — se sert de sa lourde cai'abine comme d'une massue, et fait reculer les soldats ; mais, à ce moment, je vois un nouvel assaillant, abrité derrière un massif de bambous dominant le ravin, abaisser lentement son long fusil, poser le canon entre deux branches, souffler sur la ^nèche, ajuster Djahna, et le courageux enfant reçoit une balle dans la poitrine, sans qu§ o)(^ cris aient ^u ravertir... Se sautant frappé.

LE JUIl- ERRANT 59

il lecule malgré lui de deux pas, tombe sur un genou, mais tenant toujours ferme et tâchant de me faire un rempart de son corps... Tu conçois ma rage, mon désespoir ; malheureusement mes efforts pour me dégager étaient paralysés par une douleur atroce que je ressentais à la cuisse. Impuissant et désarme, j'assistai donc pendant quelques secondes à cette lutte inégale. Djalma perdait beaucoup de sang: son bras faiblissait; déjà un des irréguliers, excitant les autres de la voix, décrochait de sa ceinture une sorte d'énorme et lourde serpe qui tranche la tète d'un seul coup, lorsque arrivent une douzaine de nos montagnards ramenés par le mouvement du combat. Djalma est délivré à son tour ; on me dégage : au bout d'un quart d'heure, j'ai pu remonter à cheval. L'avantage nous est encore resté aujourd'hui, malgré bien des pertes. Demain, l'affaire sera décisive, car les feux du bivouac anglais se voient d'ici... Voilà, ma tendre Éva, comment j'ai dû la vie à cet enfant. Heureusement sa blessme ne donne aucune inquiétude; la balle a dévié et gUssé le long des côtes.»

— Ce brave garçon aura dit, comme le général : Blessure blanche, — dit Dagubert.

« Maintenant, ma chère Éva, — reprit Rose, — il faut que tu con naisses, au moins par ce récit, cet intrépide Djalma : il a dix-huit ans à peine. D'un mot je te peindrai cette noble et vaillante nature; dans son pays, on donne quelquefois des surnoms; dès quinze ans, on l'appelait le Généreux, généreux de cœur et d ame, s'entend; par une coutume du pays, coutume bizarre et touchante, ce surnom a remonté à son père, que l'on appelle le père du Généreux, et qui pourrait à bon droit s'appeller le Juste, car ce vieil Indien est un type rare de loyauté chevaleresque, de fière indépendance; il aurait pu, comme tant d'autres pauvres princes de ce pays, se courber humblement sous l'exécrable despotisme anglais, marchander l'abandon de sa souveraineté et se résigner devant la force. Lui, non : Mon droit tout entier, oii une fosse dans les montagnes où je suis né. Telle est sa devise. Ce n'est pas forfanterie; c'est conscience de ce qui est droit et juste. — Mais vous ^rez brisé dans la lutte, lui ai-je dit. — Mon ami, si, pour vof^i forcer à une action honteuse, on tous disait: Cède ou meurs? me demanda-t-il. De ce jour, je l'ai compris, et je me suis voué corps et âme à cette cause toujours sacrée du faible contre le fort. Tu vois, mon Éva, que Djalma se montre digne d'un tel père. Ce jeune Indien est d'une bravoiue si héroïque, si superbe, qu'il combat comme un jeune Grec du teuips de Léonidas, la poitrine nue, tandis que les autres soldats de son pays, qui en effet restent habituellement les épaules, les bras et la poitrine dccouveits, endossent pour la guerre une casaque assez

60 LE JUIF EKKANT

épaisse; la folle intrépidité de cet enfant m'a rappelé le roi de Naples, dont je t'ai si souvent parlé, et que j'ai vu cent fois à notre tète dans les charges les plus périlleuses, ayant pour toute urme une cravache à la main. » <■?

— Celui-là esi encore un de ceux dont je nous parlais, et que l'empereur s'amusait à faire jouer au monanjuc, — dit Dagobert. — J'ai vu un officier prussien prisonnier, à qui cet enragé roi de Naples avait cinglé la figure d'un coup de cravache; la marque y était bleue et rouge. Le Prussien disait, en jurant, qu'il était déshonoré; qu'il aurait mieux aimé un coup de sabre... Je le crois bien... diable de monarque! il ne connaissait qu'une chose, marcher droit au canon; dès qu'on canonnait quelque paît, on aurait dit que ça l'appelait par tous ses noms, et il accourait en disant : « Piésent... » Si je vous parle de lui, mes enfants, c'est qu'il répétait à qui voulait l'entendre : a Peisoiine n'entamera un cairé que le général Smion ou moi n'entamerions pas. »

Rose continua :

« J'ai remarqué avec peine que, malgré son âge, Djalma avait souvent des accès de mélancolie profonde. Parfois, j'ai surpris entre son père et lui des regards singuliers... Malgré noire attachement mutuel, je crois que tous doux me cachent quelque triste secret de famille, autant que j'en ai pu juger par plusieurs mots échappés à l'un et à l'autre : il s'agit d'un événement bizarre, auquel leur imagination nalm'ellement rêveuse et exallée aura donné un caractère surnaturel.

» Du reste, tu sais, mon amie, que nous avons perdu le droit de sourire de la crédulité d'autrui... moi, depuis la campagne de France, où il m'est arrivé cette aventure si étrange, que je ne puis encore m'expliquer... »

— C'est colle de cet homme qui s'est jeté devant la bouche du canon... — dit Dagobert.

« Toi, — reprit la jeune fille en reprenant la lecture, — toi, ma chère Éva , depuis les visites de cette femme jeune et belle que ta mère prétendait avoir aussi vue chez sa mère.,, quarante ans auparavant... »

Les orphelines regardèrent le soldat avec étonnement.

— Votre mère ne m'avait jamais parlé de cela... ni le général non plus... mes enfants; ça me semble aussi singulier qu'à vous.

Rose reprit avec une émotion et une curiosité croissantes : « Après tout, ma chère Éva, souvent les choses en apparence très citraordinaires s'expliquent par un hasard, une ressemblance ou uu

LE JUIF ERUAiNT 6t

jeu de la nature. Le merveilleux n'étant toujours qu'une illusion d'optique, ou le résultat d'une imagination déjà fi-appée, il ai'rive un moment où ce qui semblait surhumain ou surnaturel se trouve l'événement le plus humain et le plus naturel du monde; aussi je ne doute pas que ce que nous appelions nos prodiges n'ait tôt ou lard ce dénoùment terre à terre. »

— Vous voyez, mes enfants, cela paraît d'abord merveilleux... et au fond... c'est tout simple... ce qui n'empêche pas que pendant longtemps on n'y comprend rien...

— Puisque notre père le dit, il faut le croii'e, et ne pas nous étonner; n'est-ce pas, ma sœur?

— Non, puisqu'un jour cela s'explique.

— Au fuit, — dit Dagobert après un moment de réflexion, — une .supposition? Vous vous ressemblez tellement, n'est-ce pas, mes enfants ? que quelqu'un qui n'aurait pas l'habitude de vous voir chaque jour vous prendrait facilement l'une pour l'autre... Eh bien ! s'il ne savait pas que vous êtes, pour ainsi dire, doubles, voyez dans quels étonnemenls il pourrait se trouver... Bien sûr, il croirait au diable, à propos de bous pelils anges comme vous.

— Tu as raison, Dagobert; comme cela bien des choses s'expliquent, ainsi que le dit notre père.

Et Rose continua de lire :

« Du reste, ma tendi-e Éva, c'est avec quelque fierté que je songe que Djahna a du sang français dans les veines; son père a épousé, il y a plusieurs années, une jeune fdle dont la famille, d'origine française, était depuis très longtemps établie à Batavia, dans l'ile de Java : cette parité de position entre mon vieil ami et moi a encore augmenté ma sympathie pour lui, car ta famille aussi, mon Éva, est d'origine française, et depuis bien longtemps établie à l'étranger; malheureusement, le pauvre prince a perdu depuis plusieurs années cette femme qu'il adorait.

» Tiens, mon Éva bien-aimée, ma main tremble eu écrivant ces mots; je suis faible, je suis fou... mais, hélas! mon cœur se serre, se brise... si mi pareil malkeur m'arrivait!... Oh, mon Dieu! et notre enfant... que deviendrait-il sans toi... sans moi... dans ce pays barbare?... Non! non! cette crainte est insensée... Mais quelle horrible torture que l'incertitude!... car enfin, où es-tu? que fais-tu? que de viens- tu?... Pardon... de ces noires pensées... souvent elles me dominent malgré moi... Moments funestes... affreux... car, lorsqu'ils ne m'obsèdent pas, je me dis : Je suis proscrit, malheureux; mais au moins, à l'autre bout du monde, deux cœui'S battent pour moi, le tien, mon Éva, et eelui de notre enfant... »

n il, JUIF fi&KANT

FR)8e putti péinè oeiiovcî' ces Scmiérs mots; depuis quelques instants, ea voix était enfrecoupce do sanglots. Il y avait en effet un doulnnroux accord entre les craintes du triMiéinl Sininn ot la triste réalité; et puis, quoi de plus touchant que tes conlidcnccs écrites le soir d'une bataille, au feu du bivouac, par le soldat rpii t<àcliait de vTomper ainsi le chagrin d'une séparation si pénible, mais qu'il ne i-avait pas alors devoir être éternelle !

— Pau^Te géjiéral... il ignore notre malheur, — dit Dagobert, après un moment de silence; — mais il ignore aussi qu'au lieu d'un enfant, il y en a deux... ce sera du moins une consolation... Mais, tenez, Blanche, continuez de lire, je crains que cela ne fatigue voire sœur... elle est trop émue... Et puis, après tout, il est juste que vous partagiez le plaisir et le chagrin de cette lecture.

Blanche prit la lettre, et Rose, essuyant ses yeux pleins de larmes, appuya à son toui" sa jolie tète sur l'épaule de sa sœur, qui continua de la sorte :

<4 Je suis plus calme maintenant, ma tendre Éva; un moment j'ai cessé d'écrire, et j'ai chassé ces noires idées : reprenons notre entretien.

» Après avoir ainsi longijement causé de l'Inde avec toi, je te parlerai un peu de l'Europe; hier au soir, un de nos gens, homnie très sûr, a rejoint nos avant-postes; il m'apportait une lettre arrivée de France à Calcutta; enfin, j'ai des nouvelles de mon père, mon inquiétude a cessé. Cette lettre est datée du mois d'août de l'an passé. J À vu, par son contenu, que plusieurs autres k'itres aux(iuelles il fait aiiUsion ont été retardées ou égiuées; car depuis près de deux ans je n'en avais pas reçu; aussi étais-je dans ime inquiétude mortelle à son sujet. Excelleiit père! toujoiu-s le même; l'âge ne l'a pas affaibli, son caiactcre est auf^'^i énergiquti, sa santé aussi robuste que par le passé, me dit-il; toujours ouvrier, et s'en glorifiant; toujours fidèle à ses austères idées répubiicaln'es, et espérant beaucoup... Car, dit-il, les temps sont proches, et il souligne ces mot.... il me donne aussi, comme tu vas le voir, de bonnes nouvelles de la famille de noke vieux Dagobert... de notre ami... Vrai, ma chère Éva, mon chagrin est moins amer... qxiand je pense que cet excellent homme est auprès de toi; car je ie connais, il t'aura accompagnée dans ton exiL Quel cœur d'or... sous sa rude éçorce de soldat!... Comme i] doit aimer ngtre erfani l.i. »

Ici, Dag(îl)ej't toussa dieœ« oti frofe>1bis, se baissa et eut l'air do chercher par terre sou petit monchoir à carieaux rouges et bleus qui était sur soia genou. H resta ainsi quelques instants courbé.

— Comme notre père te connaît bien !.,.

— Comme il a deviné que tu nous aimes î...

— Bien, bien, me? enfants, passons cela... Arrivez tout de suite à ce que dit le général de mon petit Agricol et de Gabriel, le fils adoptif de ma feuiiue... Piuvre femme, quand je pense que, dana trois mois peut-être, .. Allons, enfants^ lisez, lisez... — ajouta le soldat, voulant contenir son émotion,

« J espère toujours malgré moi, ma chère Éva, que peut (M re un jour ces Icuiiies te parviendront, et dans ce cas je veux y écrire ce qui peut aussi intéresser Dagobert. Ce sera pour lui une consulation d'avoir qudiues nouvelles de sa familie. Mon père, toujours chel d'ntt-lit r chez l'excellent M. ILu'dy, m'apprend que celui-ci a aussi pris dans sa maison le fils de notre vieux Dagobt-rt; Agricol travaille d;.ns i'ateher de mon père, qui en est enchanté : c'est, me dit-il, un grand et vigoureux garçon, qui manie comme une plume son lourd marteau de forgeron ; aus^i gai qu'intelligent et laborieux, c'est le meilleur ouvrier de l'établissement, ce qui ne l'empêche pas, le soir, après sa nide journée de travail, loi-squ'U revient aupi'ès de sa mère, qu'il adore, de faire des chimsons et des vei-s patri«>li(iues des plus remcirquabiefl. Sa poésie est remplie d'énoigie et d'élévation ; on ne chante pjis autre chose à râtelier, et ses relrains échaulfent les cobues te plus froids «4 }i^ php? timides »

— Comme tu dois être fier de ton fils^, DagobcPt J — • lui «Ht Ruse avec admiration. — 11 fait des chansons l

— Certainement, c'est superbe.., mois ce qui mû tlatie euilo&t, c'est qu'il est bon pour sa mèi's, €t qu'il manie vigt>ui-eusement le marteau... Quant aux chansonis, avant qu'il ait fait U Réteil du pfuple et la Marseillaise... il aura joliroout battu du Cer; rMÎs a'esl égal, où ce diable d'Agricol aura-t-il appri^j cela? Sans âoiite à l'écoîfr, où, comme v^us allez le voir, il allait avtîc Gabriel, son fi-ère adoptif.

Au nom de Gabriel, qui leur rap{>eiait l'être idéal qu'elles nommaient leur ange gardien, la cmiosité des jeunes filles fut vivcnieni excitée. Blanche redoubla d'attention en continuant ainsi :

« Le fière adoptif d'Agricol, ce pauvre enfant abandonné que la fenune de notre bon Dagobert a si généreusement recueilli, offre, me dit mon père, un giand contraste avec Agricol, non pour le cœur, car ils oiit t ;us deux le cœur excellent ; mais autant Agricol est vif, joyeux, actif, autmt Gabriel est rfiélancolique et rêvem*; du reste, ajoute mon père, chacun d'eux a , pour ainsi dire, la figure de son car..ctère : Agricol est brun, grand et fort... il a l'air jiyeux et hardi; Gabriel, au contraire, est frêle, blond, timide comme une jeune fille, et sa figui'e a une expressiijui de douceur angf-Uiq^... »

Les orphelines se regardèrent toutes surprises; puis, tournant vers Dagobert leurs figures ingénues, Rose lui dit : — As-tu entendu, Dagobert ? Notre père dit que ton Gabriel est blond et qu'il a une figure d'ange... Mais c'est tout comme le nôtre...

— Oui, oui, j'ai bien entendu, c'est pour cela que votfe rêve me surprenait.

— Je voudrais bien savoir s'il a aussi des yeux bleus, — dit Rose.

— Pour ça, mes enfants, quoique le gcnôral n'en dise rien, j'en repondrais ; ces blondins, ça a toujours les yeux bleus ; mais, l)ious ou noirs, il ne s'en servira guère pour regarder les jeunes tilles en face ; continuez, vous allez voir pourquoi.

Blanche reprit :

« La figure de Gabriel a ime expression d'une douceur angélique ; un des frères des écoles chrétiennes, où il allait, ainsi qu'Agricol et d'autres enfants du quartier, frappé de son intelligence et de sa bonté, a parlé de lui à un protecteur haut placé, qui s'est intéressé à lui, l'a placé dans un séminaire, et depuis deux ans Gabriel est prêtre ; il se destine aitx missions étrangères, et il doit bientôt partir pour l'Amérique... »

— Ton Gabriel est prêtre...— dit Ro?e en regardant Dagobert.

— Et le nôtre est un ange, — ajouta Blanche.

— Ce qui prouve que le vôtre a un grade de plus que le mien ; c'est égal, chacun son goût ; il y a des braver gens partout ; mais j'aime mieux que ce soit Gabriel qui ait choisi la robe noire. Je préfère voir mon garçon, à moi, les bras nus, un marteau à la main et un tablier de cuir autour du corps, ni plus ni moins que votre vieux grand-père, mes enfants, autrement dit le père du iwiréchal Simon, duc de Ligny; car, après tout, le général est duc et maréchal par la grâce de l'empereur; maintenant, terminez votre lecture.

— Hélas ! oui, — dit Blanche, — il n'y a plus (jn^ quelques lignes. Et elle reprit :

« Ainsi donc, ma chère et tendi'e Éva, si ce journal te parvient, tu pourras rassurer Dagobert sur le sort de sa femme et de son fils, qu'il a quittés pour nous. Comment jamais reconnaître un pareil sacrifice ? Mais je suis tranquille, ton bon et généreux cœur aura su le dédommager...

» Adieu... et encore adieu pour aujourd'hui, mon Éva bien-aiméo ; pendant un instant, je viens d'interrompre ce journal pour aller jusqu'à la tente de Djalma; il dormait paisiblement; son père le veillait ; d'un signe il m'a rassuré. L'intrépide jeune homme ne court plus aucun danger. Puisse le combat de demain l'épargner encore !... Adieu, ma tendre Éva ; la nuit est silencieuse et calme, les

feux du bivouac s'éteignent peu à peu; nos pauvres montagnards reposent, après cette sanglante journée ; je n'entends d'heure en heure que le cri lointain de nos sentinelles... Ces mots étrangers m'attristent encore ; ils me rappellent ce que j'oublie parfois en t'écrivant... que je suis au bout du monde et séparé de toi... de mon enfant! Pauvres êtres chéris! quel est... quel sera votre sort?... Ah! si du moins je pouvais vous envoyer à temps t,fltte médaille iiu'un hasard funeste m'a fait emporter de Varsovie, |)eut-ètre obtiendrais-tu d'aller en France, ou du moins d'y envoyer ton enfant avec Dagobert; car tu sais de quelle importance... Mais à quoi bon ajouter ce chagrin à tous les autres?... Malheureusement, les années se passent... le jour fatal arrivera, et ce dernier espoir, dans lequel je vis pour vous, me sera enlevé ; mais je ne veux pas finir ce jour par une pensée triste. Adieu, mon l']va bien-aimée ! presse rroti-e enfant sur ton cnpTir, convre-le de tous les baisers que je vous envoie à tous deux du fond de l'exil.

» A demain, après le combat. »

A cette touchante lecture succéda un assez long silence. Les larmes do Rose et de lilanche coulèrent lentement. Dagohert, le front a|)puyé sur sa main, était aussi douloureusement absoibé.

Au dehors, le vent augmentait de violence; une pluie épaisse commençait à fouetter les vitres sonores; le plus profond silence régnait dans l'auberge.

Pendant que les filles du général Simon lisaient avec une si touchante émotion quelques fragments du journal de leur père, une scène mystérieuse, étrange, se passait dans l'intérieur de la ménagerie du dompteur de bêtes.

Page 1