AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES
I,E JUl ■ '^UV.AN i.' iU
» En vain, depuis des siècles, pour mériter mon pardon, puisant ma force et mou éloquence dans ces mots célestes, j'ai rempli de commisération et d'amour bien des cœurs remplis de courroux etd'envie; eu rain j'ai enflammé bien des âmes de la sainte horreur de l'oppression et de l'injustice. Le jour de la clémence n'est pas encore venu!...
» Et, aiiiS'^'Me le premier homme a par sa chute voué sa postérité au malhei'V/./ j dirait que moi, artisan, j'ai voué les artisans à d'éternelles douleiu-s, et qu'ils expient mon crime : car eux seuls, depuis uix-huit siècles, n'ont pas encore été affranchis. Depuis dix-huit siècles, les puis-^ants et les heureux disent à ce peuple de travailleurs... ce que j'ai dit au Christ implorant et souffrant : Marche!... marciie!... Et ce peuple, comme lui brisé de fatigue, comme lui poi- Irint une lourde croix... dit comme lui avec une tristesse anière : — Oh! par pitié... quelques instants de trêve... nous sommes épuisés...
» — Marchk ! ! !
» — Mais si nous mourons à la peine, que deviendront et nos pelils enfants et nos vieilles mères?
» — Marche!... marche!...
» Et depuis des siècles, eux et moi, nous marchons et nous souflinns, sans qu'une voix charitable nous ait dit assez!! ! Hélas!... tel L>t mon châtiment, il est immense... il est double... Je souffre au nom de l'humanité en voyant des populations misérables , vouées sans relâche à d'ingrats et rudes travaiLX. Je souffre au nom de la t imille, en ne pouvant, moi pauvre et errant, venir toujours eu aide aux miens, à ces descendants d'une sœur chérie.
» Mais quand la douleur est au-dessus de mes forces... quaiid jo I>ressens pour les miens un danger dont je ne peux les sauver, alors, traversant les mondes, ma pensée va trouver cette femme, comme moi maudite... cette tille de reine ' qui, comme moi fils d'artisan, marche... marche, et marchera jusqu'au jour de sa rédemption... Une seule fois par siècle, ainsi que deux planètes se rapprochent dans leur évolution séculaire... je puis rencontrer celte femme... pendant la fatale semaine de la Passion.
» Et après cette entrevue remplie de souvenirs terribles et de douleurs immenses, astres errants de l'éternité, nous poursuivons notre course infinie.
» Et cette femme, la seule qui, comme moi, sur la terre assiste à la lin de chaque siècle, en disant : Encore ! ! ! cette femme, d'un bout du monde à l'autre, répond à ma pensée...
' Selon une légende très peu connue, qu3 nous devons à la précieuse bienreiN lance de M. Maury.le savant sous-bibliothécaire de l'Institut, Hérodiade fut rondaïunée à errer jusqu'au jugement dernier, pour avoir demandé la mort de saint Jean- Ëaptisto.
» Elle, qui seule au monde partage mon terrible sort, a voulu partager rimique intérêt qui m'ait consolé à travers les siècles... Ces descendants de ma sœur chérie, elle les aime aussi... elle les protège aussi. Pour eux aussi, de l'orient à l'occident, du nord au midi. . . elle va... elle arrive.
» Mais, hélas! la main invisible la pousse aussi... le tourbiiiio l'emporte aussi. Et :
» — Marche!,..
» — Qu'au moins je finisse ma tâche, dit-elle aussi.
» — Marche!...
» — Une heure... rien qu'une heure de repos!
» — Marche!...
» — Je laisse ceux que j'aime au fond de l'abîme,
» — Marche!... Marche!!! »
Pendant que cet homme allait ainsi sur la montagne, absorbé dan i ses pensées, la brise du soir, jusqu'alors légère, avait augmenté, le vent devenait de plus en plus violent, déjà l'éclair sillonnait la nue... déjà de soiu'ds et longs sifflements annonçaient l'approche d'un orage. Tout à coup, cet homme maudit, qui ne peut plus ni pleurer ni sourire... tressaillit. Aucune douleur physique ne pouvait l'atteindre... et pourtant il porta vivement la main à son cœur, comme &'il eût éprouvé un contre-coup cruel... « Oh! s'écria-t-il, je le sens... à cette heure... plusieurs des miens... les descendants de ma sœur bien-aimée souffrent et courent de grands périls... les uns au fond de i'inde... d'autres en Amérique... d'autres ici en Allemagne. La lutte recommence, de détestables passions st sont ranimées... 0 loi qui m'entends, toi comme moi errante et maudite, Hérodiade, aide-moi à les protéger... Que ma prière t'arrive au milieu dos solitudes de l'Amérique où lu es à celte heui-e... Puissions-nous arri- \er à temps! »
Alors il se passa une chose extraordinaire.
La nuit était venue. Cet homme fit un mouvement pour retourner précipitamment sur ses pas... mais une force invisible l'en empêcha et ie poussa en sens contraire.
A ce moment la tempête éclata dans toute sa sombre majesté. Un de ces tourbillons qui déiacinent les arbres... qui ébranlent les rochers, passa sur la montagne, rapide et tonnant comme la foudre. Au mdieu des mugissements de l'ouragan, à la lueur des éclairs, on vit alors , siu' les flancs de la montagne, l'homme au front marqué de noir descendre à grands pas à travers les rochers et les arbres courbes sous les efforts de la tempête. La marche de cet homme n'é-
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tait plus lente, ferme et calme... mais péniblement saccadée, comme celle d'un êlre qu'une puissance irrésistible entraînerait malgré lui... ou qu'un effrayant ouragan emporterait dans son tourbillon.
En vain cet homme étendait vers le ciel des mains suppliantes. I! disparut bientôt au milieu des ombres de la nuit et du fracas de i. tempête.