CHAPITRE III
ÈPII^ObVE
Le site est agreste... sauvage...
C'est une haute colline couverte d énormes blocs de grès du milieu desquels pointent çà et là des bouleaux et des chênes au feuillage déjà jauni par l'automne; ces grands arbres se dessinent sur la lueur rouge que le soleil a laissée au couchant : on dirait la réverbération d'un incendie. De cette hauteur, l'œil plonge dans une vallée profonde, ombreuse, fertile, à demi voilée d'une légère vapeur par la brume du soir,,. Les grasses prairies, les massifs d'arbres touffus, les champs dépouillés de leurs épis niùrs, se confondent dans une teinte sombre, uniforme, qui contraste avec la limpidité bleuâtre du cieL Des clochers de pierre grise ou d'ardoise élancent çà et là levirs flèches aiguës du fond de cette vallée... car plusieui's villages y sont épars, bordant une l^'ugue roule 'lui va du nord au couchant.
122 LE JUIF ËRRANÏ
C'est rheure du repos, c'est l'heure où d'ordinaire la viue 6^ chaque chaumière s'illumine au joyeux pétillement du foyer ruitique, et scintille au loin à travers l'ombre et la feuillée, pendant que des touibillons de fumée sortant des cheminées s'élèvent lentement vers le ciel. Et pourtant, chose étrange, on dirait que dans ce pays tous les foyers sont éteints ou déserts. Chose plus étrange, plus sinistre encore, tous les cluchcrs sonnent le funèbre glas des morts... L'activité, le mouvement, la vie, semblent concentrés dans ce branle lugubre qui retentit au loîn.
Mais voilà que, dan.< ces villages, naguère obscurs, les lumières commencent à poindre... Ces clartés ne sont pas produites par le vif et joyeux pétillement du foyer rustique... Elles sont rougeàtred conune ces feux de pâtre aperçus le soir à travers le brouillard... Et puis ces lumières ne restent pas immobiles. Elles marchent... mar( iient lentement vers le cimetière de chaque église.
Alors le glas des morts redouble ; l'air frémil sous les coups précipités des cloches; et, à de rares intervalles, des chants mortuaires arrivent, aflaiblis, jusqu'au faîte de la colline.
Pourquoi tant de funérailles ? Quelle est donc cette vallée de désolation... où les chants paisibles qui succèdent au dur travail quotidien... sont remplacés par des chants de mort?... où le repos du soir est remplacé par le repos éternel ? Quelle est cette vallée di* désolation dont chaque village pleure tant de morts à la fois, et les enterre à la même heure, la même nuit ?
Hélas ! c'est que la mortalité est si prompte, si nombreuse, si effrayante, que c'est à peine si l'on suffit à enterrer les morts... Pendant le jour, un rude et impérieux labeur attache les survivants à la terre ; et le soir seulement, au retour des champs, ils peuvent, brisés de fatigue, creuser ces autres sillons où leurs frères vont reposer, pressés comme les grains de blé dans le semis.
Et cette vallée n'a pas, seiJe, vu tant de désolation. Pendant des années maudites, bien des villages, bien des bourgs, bien des villes, bien des contrées immenses ont vu, comme cette vallée, leurs foyers éteints et déserts!... ont vu, comme cette vallée, le deuil remplacer la joie... le glas des morts remplacer le bruit des fêtes... ont, comme cette vallée, pleuré beaucoup de morts le même joui-, et les ont enterrés la nuit, à la sinistre lueur des torches. Car, pendant ces années maudites, un terrible voyageur a lentement parcouru la terre d'un pôle à l'autre... du fond de l'Inde et de l'Asie aux glaces de h Sibérie... des glaces de la Sibérie jusqu'aux grèves de l'Océan frûû» Çais. Ce voyageur, mystérieux comme la mort, lent comme l'éternité, implacable comnM le destin^ terrible comme la main de Dieu, ,a c'élatt. .
Le Cboléra!!...
Le bniit des cloches et des chanis funèbres montait toujours, des profondinu's de la vallée au somuu't de la colline, comme une giundo voix pliiiilive .. La lueur des torches luuéraires s'apercevait toujour.'» au loin, à travers la brunie du soir... Le ci'éjiuscule durait encore. Heure étrange, qui donne aux formes les plus arrêtées une apparence vague, insaisissable, fanlastUpie...
Mais le sol pierreux et sonore de la montagne a résonné sous un pas lent, égal et ferme... A travers les grands troncs noii-s des arbres... un homme a passé. Sa taille était haute; il tenait sa tête baissée sur sa poitrine; sa figure était noble, douce et triste... Ses sourcils, unis entre eux, s'étendaient d'une tempe à l'autre, et semblaient rayer son front d'une marque sinistre... Cet homme ne semblait pas entendre les tintements l(iintai>!!s de tant de cîiiches funèbres... et pourtant, deux jours auparavant, le calme, le bonheui-, la santé, la joie, régnaient dans ces villages, qu'il avait lentement tra^ versés, et qu'il laissait alors derrièie lui mornes et désolés.
Mais ce voyageur continuait sa route dans ses pensées.
«Le 13 février approche, pensait-il; ils approchent... ces jours où les descendants de ma sœur bi-'n-aimée, ces derniers rejctoiv de notre race, doivent être réunis à Paris... Hélas! pour la troi-ièm» (ois, il y a cent cinquante ans, la persécution l'a disséminée par toute la terre, cette famille qu'avec tendresse j'ai suivie, d'âge en âge, pendant dix-huit siècles... au milieu de ses migrations, de ses exils, de ses changements de religion , de fortune et de nom ! Oh ! poui cette tamille, issue de ma sœur, à moi,pauvie artisan ', que de gra-r lieurs, que d'abai-^setnents, que d'obscurité, que d'éclat, que de misères, que de gloire! Ue combien de crimes elle s'est souillée... de combien de vertus elle s'est honorée ! L'histoire de cette seule famille... c'est l'histoire de l'humanité tout entière! Passant à travers tant de générations, par les veines du pauvre et du riche, du souverain et du bandit, du sage et du fou, du lâche et du brave, du sainj et de l'athée, le sang de ma sœur s'est perpétué jusqu'à cette heure.
» De cette famille... que reste-t-il aujourd'hui?
( i) On sait que, selon la légende, le Juif errant était an pauvre cordonnier à'^ Jérusalem Le Christ, portant sa croix, passa devant la maison de l'artisan, et l3y> demanda de fe reposer un instant sur iiu banc de pierre situé près dp la porte. — Marche I... tHiirche I... lui dit durement le ju f en le repoussant. — C'^tt toi qui tnar" theraf jusqu'à ta ftn des siècles! — lui répondit le Christ d'un ton iévère et triit«. (Voir, pour plu» de détails, réloquenie et savajite notice de M. Charles Mscs'n,
iik LE JUir EKHANT
» Sept rejetons :
V Deux ojpholiuey, filles d'une mère proscrite et d'un père proscrit; — un prince délrôiié; — un pauvre prêtre missionnaire; — un homme de condition moyenne; — une jeune fille de grand nom et de grande fortune; — ensuite un artisan.
» A eux tous, ils résument les vertus, le courage, les dégradations, les misères de notre race !...
» La Sibérie... l'Inde... l'Amérique... la France... voilà où le sort les a jetés !
» L'instinct m'avertit lorsqu'un des miens est en péril... Alors, du nord au midi... de l'orient à l'occident, je vais à eux... je vais à eux; hier, sous les glaces du pôle, aujourd'hui sous une zone tempérée... demain sous le feu des tropiques; mais souvent, hélas! au moment où ma présence pourrait les sauver, la main invisible me pousse, le tourbillon m'emporte, et...
» — Marche !... marche !...
» — Qu'au moins je finisse ma tâche !
» — Marche!...
» — Une heure seulement !... une heure de repos !...
» — Marche!... "*
» — Hélas! je laisse ceux que j'aime au bord de l'abîme !...
» — Marche!... marche!!!
» Tel est mon châtiment... S'il est grand... mon crimp a été plus grand encore !... Artisan voué aux privations, à la misère... le malheur m'avait rendu méchant... Oh! maudit... maudit soit le jour où, pendant que je travaillais, sombre, haineux , désespéré, parce que, malgré mon labeur acharné, les miens manquaient de tout... le Christ a passé devant ma porte ! Poursuivi d'injures, accablé de coups, portant à grand'peine sa lourde croix , il m'a demandé de se reposer un moment sur mon banc de pierre... Son front ruisselait , ses pieds saignaient, la fatigue le brisait... et avec une douceur navrante, il me disait : — Je souflre !...
» — Et moi aussi, je souffre... lui ai-je répondu en le repoussant avec colère, avec dureté; je souffre, mais personne ne me vient en aide... Les impitoyables font les impitoyables!... Marche!... marche!
» Alors, lui, poussant un soupir douloureiLV, m'a dit : — Et toi, lu marcheras sans cesse jusqu'à la rédempiioîi; ainsi le veut le Seigneur qui est aux deux.
» Et mon châtiment a commencé...
» Trop tard j'ai ouvert les yeux à la lumière... trop tard j'ai connu le repentir, trop tard j'ai connu la charité, trop tard enfin j*ai compris ces paroles, qui devraient être la loi de l'humanité tout entière :