CHAPITRE V
KJSS RVINES DB TCHAIVDI
À l'orage du milieu de ce jour, orage dont les approche* avaieat si bien servi les desseins de i'Étrangleur sur Djalma, a SUÇç44é WW
nuit calme et sereine. Le disque de la lune s'élève lentement dejrière une masse de mines imposantes, situées sur une colline, au milieu d'un bois ép;iis, à trois lieues environ de Batavia. De larges assises de pierre, de hautes murailles de briques rongées par le temps, dc vastes portiques chargés d'une végctalion parasite, se dessinent vigoureusement sur la nappe de lumière argentée qui se fond à l'horizon avec le bleu limpide du ciel. Quelques rayons de la lune, glissant à travers l'ouverture de l'un des portiques, éclairent deux statues colussales pliicées au pied d'un immense escalier dont les dalles disjointes disparaissent presque entièrement sous l'herbe, la mousse et les broussailles. Les débris de l'une de ces statues, brisée par le milieu, jonchent le sol; l'autre, restée entière etdi'bout, est efTiayante à voir... Elle représente un homme de proportions gigantesques : la tête a trois pieds de hauteur; l'expression de cette ligure est féroce. Deux prunelles de schiste noir et brillant sont incni>tées dans sa lace grise; sa bouche, laj-ge, profonde, est démesurément ouverte. Des reptiles ont fait leur nid entre ses lèvres de pierre; à la clarté de la lune on y distingue vîîguement un fourmillement hideux... Une lai-ge ceinture chargée d'ornements symboliques entovu'e le corps de ct-lte statue, et soutient à son côté droit une longue épée. Ce géant a qu;itre bras étendus; dans ses quatr-e mains, il poile une tète d'élépliant, un serpent roulé, un crâne humain et un oiseau semblable à un héron. La lune, éclairant cette statue de côté, la profile d'une vive lumière, qui augmente encore l'élrangelé farouche de son aspect.
Çà et là, enchâssés au milieu des muiailles de briques à demi écroulées, on voit quelques fragments de bas-reliel's, aussi de pierre, très hardiment fouillés; Vnn des mieux conservés représente un homme à tète d'éléphant, ailé comme une chauve-souris et dévorant un enfant. Riea de plus siuistie que ces ruines encadrées de massifsd'aibres d'un vert sombre, ('ouvertes d'emblèmes effrayants, et vues à la clarté de la lune, au milieu du profctud silence de la tmit.
A l'une des murailles de cet ancien temple, déJié à quelque mysiérieuse et sanglante divinité javanaise, est ad(»ssée une hutte grossièrement construite de d'îbris de pierres et de bi'iques; la porte, faite de treillis de jonc, est ouverte; il s'en échoppe une lueur nnigeàtre ipii jette ses reflets ardents sur les hautes herbes dont la terre est couverte.
Trois homme? bOnt réunis dans cette masure, éclairée par une lan.^e d'argile où>»rùle une mèche de fil de cocotier imb'Hce d'huile de palmi'.r.
Le [.n-^ier de ces trois hommes, âgé de quarante ans environ, est pauvrentïut vêtu à l'européenne; son teint pâle et pre>(|ue blanc i^.nnonce qu'il appai tient à la race inétis&^; il est issu U'uu bluuc et d'ime indienne.
Le second est un robuste nègro africain, aux lèvres épaisses, aux épaules vigouiruses et aux jambes grêles; ses che\eux civpus commentcnt à grisonner; il est couvert de haillons, et se tient debout auprès de l'Indien.
Un troisième personnage est endormi et étendu sur une natte dans un coin de la masure.
Ces trois hommes étaient les trois chefs des Étranglcurs, qui, poursuivis dans l'Inde continentale, avaient cherché un refuge à Java, sous la conduite de Mahal le conli'ebandier.
— Le Malais ne revient pas, — dit le métis, nommé Faringhea, le clief le plus redoutable de celte secte homicide, — peut-être a-l-il été tué par Djalma en exécutant nos ordres.
— L'orage de ce matin a fait sortir de la tcn*e tous les reptiles, — dit le nègre, — peut-être le Malais a-t il été mordu... et à cette heui'e son corps u'«st-il qu'un nid de serpents.
— Pour servi]- la bntini' œncrr, — dit Faringhea d'un air sombre, — il faut savoir braver la mort...
— Lt la donner, — ajouta le nègre.
Un cri étoufle, suivi de quelques luots înarticulc.*!, attira l'attontion (if ces lieux hunmies, qui tournèrent vivement la tète vers le personnaee endormi.
Ce dernier a trente ans au plus; sa figure imberbe et d'un jaunecuivre, sa lobe de grossière élulfe, son petit turban rayé de jaime et de bi'un, annoncent fju'il appartient à la plus pure race hindoue: son sommeil sendjle agile par un songe pénible, une sueur abondante couvre ses traits, contractés par la leiTcur; il parle en rêvant; sa voix est brève, entrecoupée, il l'accompagne de quelques mouvements convulsifs.
— Toujours ce songe! — dit Faringhea au nègre; — toujours le souvenir de cet homme!
— Quel homme?
— Ne te rappelles tu pas qu'il y a cinq ans le féroce colonel Kennedy... le bourreau des Indiens, était venu sur les bords du Gange chasser le tigre avec vingt chevau.x, quatre éléphants et cinquante
ervileurs?
— Oui, oui, — dit le nègre, — et à nous trois chasseurs d'hommes, nous avons fait une chasse meilleure que la sienne; Kennedy, avec ses chevaux, ses éléphants et ses nombreux serviteurs, n'a [las eu son tigre... et nous avons eu le nôtre, — ajouta-t-il avec une ironie sinistre. — Oui, Kennedy, ce tigre à face humaine, csi tombé darjs notre embuscade, et les frères de la bonne Œuvre ont olfert cette belle proie à leur déesse Bohwanie.
— Si tu t'en fouvien?, c'est au moment où nous venions de seiTer
J50 i.L Jlll' t RUANT
une dernière fois le lacet au cou de Kennedy que iiuus avons aperçu -oui à coup ceroyageur... il nous avait vus, il fallait s'en défaire... Depuis. — ajouta Faringhea, — le souvenir du meui-tre de cet hoinma le poursuit en songe... — et il désigna l'Indien endormi.
— Il le poursuit aussi lorsqu'il est éveillé, — dit le nègre^ re^jar- (îmt Faringhea d'un air significatif.
— Écoute, — dit celui-ci en montrant l'Indien qui, dans Fagita- (!Ln de son rêve, recommençait à parler d'une voix saccadée, — ■ coûte, le voilà qui répète les réponses de ce voyageur lorsque noua 'ui avons proposé de mourir ou de servir* avec nous la bonne œuxrr... ■^on esprit est frappé!... toiijours frappé.
En effet, l'Indien prononçait tout haut dans son rêve une sor^e d'interrogatoire mystérieux dont il faisait tour à tour les demandes pt les réponses.
— Voyageur, — disait-iTdune voix entrecoupée par de brusque? ^dences, — pourquoi cette raie noire sur ton front? Elle s'élend d'une tempe à l'autre... c'est une marque fatale; ton regard est triste comn.ir la mort... As-tu été victime? viens avec nous... Bohwanie venge levictimes. Tu as souffert? — Oui, beaucoup souffert... — Depuilongtemps? — Oui, depuis bien lowjfemps. — Tu souffres encore ■' -= Toujours. — A qui t'a frappé, que réserves-tu? — Lap'ltié-
— Veux-tu rendre coup pour coup? — Je veux rendre Vamoar pour la haine. — Qui es-tu donc, toi qui rends le bien pour le mal?
— Je suis cehii qui aime, qui souffre et qui pardonne.
— Frère... entends-tu? — dit le nègre à Faringhea, — il n*a pa< oublié les paroles du voyageur avant sa mort.
— La vision le poursuit... Écoute... il parle encore... Comme il e^t pâle !
. En effet, l'Indien, toujours sous l'obsession de son rêve, continua : "= Voyageur, nous sommes trois, nous sommes courageux, nou« avons la mort dans la main, tu nous as vus sacrifier à la bonne œutrc Sois des nôtres... ou meurs... meurs... meurs... Oh! quel regard... Pas ainsi... Ne me regarde pas ainsi...
En disant ces mots, l'Indien fit un brusque mouvement, comme pom" éloigner un objet qui s'approchait de lui, et il se réveilla en sursaut. Alors, passant la main sm- son front baigné de sueur... il regarda autour de lui d'un œil égaré.
— Frère... toujours ce rêve? — lui dit Faringhea. — Pom' un hardi chasseur d'hommes... ta tête est faible... Peureusement ton cœur et ton bras sont forts...
Lindien resta un moment sans répondre, son front caché dans se« mains; puis il reprit : — Depuis longtemps je n'avais pas rêvé de ce Yoyageur.
LE yvrr ERRANT 151
— N'est-i] pas mort? — dit Faringhea en haussant les épaules. — >'i:>st-ce pas toi qui lui as lancé le lacet autour du cou?
— Oui, — dit l'Indien en tressaillant...
- N'avons-nous pas creusé sa fosse auprès de celle du colonel Kennedy? Ne l'y avons-nous pas enterré, comme le bourreau anglais, sous le sable et sous les joncs ? — dit le nègre. -^^^
— Oui, nous avons creusé la fosse, — dit l'Indien en frémissant,—' et pourtant, il y a un an, j'étais près de la porte de Bombay, le soir.,j'attendais un de nos frères... Le soleil allait se coucher derrière l» pagode qui est à Test de la petite colline; je vois encore tout cela, l'étais assis smis un figuier... j'entends un pas calme, lentetferm* ; je détourne la tèlo... tvtait lui... il sortait de la ville.
— Vision ! — dit le nègio, — toujours cette \ision !
— Vision ! — .fjoula l'ai-iiiciiiea,. — ou vague ressemblance.
— A cette nianjue noire qui lui barre le front, je l'ai reconnu, c'était lui; jo restai immobile (répouvante... les yeux hagards; il s'e?*. arrêté en attachant sur rnoi un regard calme et triste... Malgré moî, j'ai crié: «C'est lui! — O^t moi! a-t-il répondu de sa voix douce. puisque tous ceux que tu as tués rrnaisscnt rornine moi. — Et il montra le ciel. — Pourquoi tuxr? Ecoute... je vieus de Java; je rais à l'autre bout du monde.,, dans un pays de neige éternel^... là ou ici, sur une terre de feu ou sur une terre glacée, ce s^ra toujours moi l Ainsi de l'âme de ceux qui tombent sous ton lacet, tnce monde ou là-haut... dans cette enreloppp ou dans uneautre... tâme sera toujours une âme... tu ne peux l'atteindre... Pourquoi tuer?... » Et secouant tristement la tète... il a passé... marchant toujour» lentement... lentement... le front incliné... il a gravi ainsi la eoUinc de la pagode. Je le suivais des yeux sans pouvoir bouger; au moment où le soleil se couchait, il s'est arrêté au sommet, sa grande taille s'est dessinée sur le ciel, et il a disparii. Oh! c'était lui!... — «Jouta l'Indien en frissonnant, après un long silence. —C'était lui!..
Jamais le récit de Tlndicn n'avait varié; car Lien souvent il avait rniretenu ses compagnons de celte mystérieuse aventin-e. Cette per* Hstance de sa pari finit par ébranler leur incrédulité, ou plutôt par leur faire chercher une cause naturelle à cet événement surhumain Si apparence.
— U se peut, — dit Faringhea après un moment de réflexion, ^- ^le le nœud qui sei rait le cou du voyageur ait été ariêté, qu'il lui »oit re«té un soufne de vie : l'air aura pénétré à travers les joncs dont nous avons recouvert sa fosse, et il sera revenu à la vie.
— Non, non, — dit l'Indien en secouant la tête. — Cet homm« n'est pas do notre race...
— Etnlique-l/)!
— Maintenanl je sais...
— Tu sais?
— Écoutez, — dit l'indien o iane voix solennelle : — le nombre de> victimes que les 111s de Boliwanie ont sacrifiées df'puis le commencement des siècles n'est rien auprès de l'immensité de morts et de mourants que ce terrible voyageiu' laisse deirière lui dans sa marche homicide.
— Lui... — s'écrièrent le nègic et Faringhea.
— Lui !... — répéta l'Indien avec un accent de conviction dont ses compagnons furent Iraftpés. — Écoutez encore et ti'eniblez. Lorsque j'ai rencontré ce voyageur aux portes de Bombay... il venait de Java, et il allait vers le Nord... m'a t-il dit. Le lendemain Bombay était ravagé par le choléra... etqucl(]ue temps après on apprenait que ce fléau avait d'abord éclaté ici... à Java.
— C'est vrai, — dit le nègre.
— Écoutez encore, — reprit l'Indien. — «Jem'en vais vers le Nord... vers un pays de neige éleinelle. « m'avait dit le voyageur... Le choléra... s'en est allé, lui aussi, vers le Nord... il a passé par Mascate, Ispahan, Tauris... Titlis, et a gagné la Sibérie.
— C'est vrai... — dit Faringhea, devenu pensif.
— Et le choléra, — rcpiit l'Indien, — ne Taisait que cinq à six lieues par jour... la mai the d'un homme... Il ne paraissait jamais en deux endroits à la fois... mais il s'avançait lentement, également... toujours la marche d'un homme.
A cet étrange rapprochement, les deux compagnons de l'Indien se regardèrent avec stupeur. Après un silence de quelques minutes, le nègre, effrayé, dit à l'Indien : — Et tu crois que cet homme...
— Je crois que cet homme qtie nous avons tué, rendu à la vie par quelque divinité infernale... a été chargé par elle de porter sur la terre ce teriible fléau... et de répandre partout sur ses pas la mort... lui qui ne peut mourir... Souvenez- vous, — ajouta l'Indien avec une sombre exaltation, — souvenez-vous... ce terrible voyageur a passé par Bombay, le choléj-a a dévasté Bombay; ce voyageur est allé vers le Nord, le choléra a dévasté le Nord...
Ce disant, l'Indien retomba dans une rêverie profonde. Le nègre at Faringhea étaient saisis d'un sombre étonnement.
L'Indien disait vrai, quant à la maiche mystérieuse (jusqu'ici encore inexpliquée) de cet épouvantable fléau, qui n'a jamais f-^it, on le sait, que cinq ou six lieues par jour, n'apparaissaift jamais simultanément en deux endroits. Rien de plus étrange, en efTet, que de suivre sur les caries (kessées à cette époque l'allure lente, progi^psslve de ce fléau voyageur, qui offre à i'œil étonné tous les caprices, tous les incidents de la marche d'un homme, passant ici plutôt que par là... choisissant des pro- inces dans un pays... des villes dans les pro-
rinces... un quartier dans une ville... une rue dans un quartier... une maison dans une rue... ayant même ses lieux de st-Joui* et de repos, puis continuant sa marche lente, mystérieuse, terrible.
Les paroles de l'Indien, en faisant ressortir ces eiïrayantfs bizarreries, devaient donc vivement impressionner le ncgie et Faringhea, natures farouches, amenées par d'effroyables doctrines à la monomanie du meurtre.
Oui... car (ceci est un fait avéré) il y a eu dans l'Inde des sectaires de cette abominable communauté, des gens qui, presque toujours, tuaient sans motif, sans passion .. tuaient pour tuer... pour la volupté du meurtre... pour substituer la mort à la vie... pour faire d'un vivant un cadavre... ainsi qu'ils l'ont dit dans un de leurs interrogatoii'L's...
La pensée s'abîme à pénétrer la cause de ces monstrueux phénomènes... Par quelle incroyable succession d'événements des hommes se sont-ils voués à ce sacerdoce de la mort?... Sans nul doute, une telle religion ne peut florir que dans des contrées vouées comme Ilnde au plus atroce esclavage, à la plus impitoyable exploitation de l'homme par l'homme... Une telle religion... n'est-ce pas la haine de l'humanité exaspérée jusqu'à sa dtnpière puissance par l'oppression? Peut-être encore cette secte homicide, dont l'origine se perd dans la nuit des âges, sest-elîe perpétuée dans ces régions comme la seule protestation possible de l'esclavage contre le despotisme. Peut-être enfin Dieu, dans ses vues impénétrables, a-t-il créé là des Phausegars comme il y a créé des tigres et des serpents... Ce qui est encore remaniuablo dans celte sinistre congrégation, c'est le lien mystérieux qui, unissant tous ses membres entre eux, les isole des autres hommes; car ils ont des lois à eux, des coutumes à eux; ils se dévouent, se soutiennent, s'aident entre eux; mais poiu- eux, il n'y a ni p;iys, ni fnmille .. ils ne relèvent que d'un sombre et invisible pouvoir, aux arrêts duquel ils obéissent avec une soumission aveugle, et au nom duquel ils se répandent partout, afin àe fuir e des cadavres, pour employer une de leui's sauvages expressions...
Pendant quelques moments, les trois Étrangleui's avaient gardé un prof(uid silence.
Ati dehors, la lune jetait toujours de grandes lumières blanches et de grandes ombres bleuâtres sur la masse imposante des ruines; les étoiles s<;intillaient au ciel; de temps à autre, une faible brise faisait bniire les feuilles épaisses et vernissées des bananiers et des palmiers. Le piédestal de la statue gigantesque qui, entièrement conservée, «'élevait à gauche du portique, reposait sur de larges dalles, à moitié au'.hé sous les broussaiU<»s,
JV, LL JLll- h-HKA-NT
Tout à coup une de ces dalles parut s'abimer. De rexcdvaliuu qui f>e forma sans kuit, un homme vêtu d'un uniforme sortit à micorps, regarda attentivement autoui- de lui... et prêta l'oreille. Voyant la lueur de la lampe qui éclairait l'iiitéi-ieur de la masure trembler !*ur les grandes herbes... il se retourna, fit un signe, et bientôt lui et «ieux autres soldats gravirent, avec le plus grand silence et les plus grandes précautions, les dernières marchés de cet escalier souterrain, et se glissèrent à travers les ruines. Pendant quelques nvjmentleurs ombres mouvantes se projetèrent sur les parties du sol éclairée.i par la lune, puis ils disparurent derrière des pans de m.ms dégradés. Au moment où la dalle ép&isse reprit sa placé et son niveau, on aiuait pu voir la iôte de plusieurs antres soldats embusqués* dHn.> cette excavation. ^
Le métis, l'Indien et le nègre, toujours pensifs dans la masure, ne s'étaient aperçus de rien.