II. «OSUÉ VAN UAEKi
M. Josué Van Daël, négociant hollandais, correspondant de M. Ro din, était né à Batavia (:apitale de l'ile de Java); ses parents l'avaient envoyé faire son éducation à Poiidichéry dans une célcbre maison religieuse, établie depuis longlen)ps dans celte ville et a|)partenanl h la compagnie de Jésus. C'est là qu'il s'était affilié à la congrégaliou comme pmfès des (r<m vœux ou même laïque, appelé vulgairement coadjiitfur temporel. M. Josué était un homme d'une probité qui passait pour intacte, d'une exactitude rigoui-euse dans les afiaiie?, froid, discret, réservé, d'une habileté, d'une sagacité remarquable : ses opérations financières étaient presque toujdurs heureuses, cur une puis.iance protectrice lui donnait toujoius à temps la conuai:-sance des événements qui pouvaient avantageusement inlluer sur st.; transactions commerciales. La maison religieuse de Pondichéry était intéressée dans ses adaires; elle le chargeait de Texportation et de rechange des produits de plusieurs propriétés qu'elle possédait dans cette colunie Parlant peu, écoutant beaucoup^ ne discutant jamais, d'une politesse extrême, donnant peu, mais avec choix et à propos, M. Josué inspirait géiéi'alemeiil, à défaut de sympathie, ce froid respect qu'inspirent toujours les gens rigv.ristes; car, au lieu de subir rintluencedes moeuis coloniales souvent libres et dissolues, il pai-aissait vivie avec une grande régularité, et son extéiieur avait quelque chose d'austèrcmenl composé (pii imposait beaucoup.
La scène suivante se passait à Batavia pendant que Djalma se rendait aux ruines de Tchandi, dans l'espoir d'y renconircr le général Simon. M. Josué venait de so retirer dans sou cabinet, où l'on voyait plusieurs casiers garnis de leui's cartons et de grands livres de caisse ouverts sur des pupitres. L'unique fenêtre de ce cabinet, situé au rezde-chaussée, domumt sur une petite cour déserte, était à l'extérieur solidement grillagée de fer; une persienne mobile remplaçait les carreaux des croisées, à cause de la grande chaleur du climat de Java. M. Josué, après avoir po>^é sur son bureau une bougie renfermée dans une verrine, regarda la pendide.
— Neuf heures et demie... — dit-il, — Mihal doit bientôt venir.
Ce disant, il sortit, traversa une antichambre, ouvrit une seconde porte épaisse, ferrée de grosses têtes de clous à la hollandaise, gagna la cour avec précaution, afin de n'être pas entendu par les gens de sa maison, et tira le verrou h secret qui fermait le battant d'une
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grande barrière de six pieds environ, formidablement armée de pointus de ter. Puis, laissant cette issue ouverte, il reEragna son cabinet après avoir successiveiuetl et soigneusement referme derrière lui les autres portes.
M. Josué se mit à son bureau, prit dans le double fnnd d'un tiroir tine longue lettre, ou plutôt un mémuirt' commenté de|)uis quebiue temps et écrit jour par jour (il est inutile de dire que la lettre adressée à M. Rorlin, à Paris, rue du Milien-des-Ursins, était antérieure à la libération de Ujalina et à son arrivée à Batavia). • Le mémoire eu question était aussi adressé à .M. Rodin; M. Jnsué ' le continua de la sorte : « Craignant le retour du f^éiiéral Simon, dont j'avais été instruit en interceptant ses lettres (je vous ai dit que j'étais parvenu à me faire choisir par lui comme son corri'S[)ondant), lettres que je lisais et que je faisais ensuite remettre iumeies à Djalma, j'ai dû, forcé par le temp.< et par les circonstances, recourir aux nrroyens extrêmes, tout en sauvant complètement les apparences, et en rendant un signalé service à l'hmnunité; cette dermèie raison m'a surtout décidé.
» Un nouveau danger d'ailleurs commandait impérieusement ma conduite. Le bateau à vapeur le Binjlrr a monillé ici hier, et il repart demain dans la journée. Ce bâtiment fait la traversée pour l'Eiu'upe par le golfe Arabique; ses pissagers débarquent à l'isthme de Suez, le traversent et vout reprendre à Alexandrie un autre bâtiment qui les cor.duit en France.
» Ce voyage, aussi rapide que direct, ne demande que sept ou huit semaines; nous sommes a la fin d'ocl >bre; le prince Djalma pourrait donc être en France vcrsle connnencement du mois de janvier; et d'après vos ordres, dont j'ignore la cause, mais que j'exécute avec zèie et soumission, il fallait à tout prix mettre obstacle à ce départ, puisrpie, me dites-vous, un des plus graves intérêts de la Sorité Sentit compromis par l'arrivée de ce jeune indien à Paris avant le 13 février. Or, si je réussis, comme je l'espère, à lui faire manquer l'occasion du RuiitPr, il lui sera matériellement impossible d arriver en France avant le mois d'avril, car Le /îiiyic.reil le seul bâtiment qui fasse le trajet directement : les auties navii-es melleni au moins quatre ou cinq mois à se rendre en Europe.
» Avant de vous parler du moyen que j'ai dîi employer pour Tclenir ici le prince Djalma, moyen don.l à celte heure encore j'ignore le bon ou le mauvais succès, il est bon que vous counaissiei certains faits.
» L'on vient de découvrir dans l'Inde anglaise une communauté
fc dont les mend>res .s'appelaient entre eux frères de la bonne œuvre,
OU Phansegars, ce qui signifie simplement Étrangleurs; ces meur-
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triers ne répandent pas le sang; ils étranglent leurs victimes, moins pour les voler que pour obéir à une vocation homicide et aux lois d'une infernale divinité nommée par eux Bohioanie. Je ne puis mieux vous! donner une idée de cette horrible secte qu'en transcrivant iciquelqin"lignes del'avant-proposdurapportducohjnel Sleeman,qui a poursuiA i cette association ténébreuse avec un zèle infatigable; ce rapport a > '..• publié il y a deux mois. En voici un extrait; c'estlecolonel qui parle...
tt De 1822 à 1824, quand j'étais chargé de la magistrature rt de ') l'administration civile du district de Nersingpoxu-, il ne se com- ') mettait pas un meurtre, pas le plus petit vol, par un bandit ordi- '> naire, dont je n'eusse imniédiatemeut connaissance; mais si quel- » qu'un était venu me dire à cette époque qu'une bande d'assassins » de profession héréditaire demeurait dans le village de Kundelie, à )> quatre cents mètres tout au plus de ma cour de justice; que les » admirables bosquets du village de Mandesoor, à laie journée de » marche de ma résidence, étaient un des plus effroyables entrepôts » d'assassinats de toute l'Inde; que des bandes nombreuses de frères » de la bonne œuvre, venant de THindoustan et du Dékan, se don- » naient annuellement rendez-vous sous ces ombrages, comme à des » lÈtes solennelles, pour exercer leur effroyable vocation sur toutes » les routes qui viennent se croiser dans celte localité, j'aurais pris » cet hidien pour un fou qui s'était laissé eflrayer par des contes; et » cependant rien n'était plus vrai : des voyageurs, par centaiiu^s, » étaient enterrés chaque année sous les bosquets de Mandesoor; » toute une tribu d'assassins vivait à ma porte pendant que j'étais » magistrat suprême de la province, et étendait ses dévastations » jusqu'aux cités de Poonah et d'Uyderabad; je n'oublicjai jamais » que, pour me convaincre, l'un des chefs de ces Étrangleurs, devenu » leur dénonciateur, fit exhumer, de l'emplacement même que cuu- » vrait ma tente, treize cadavres, et s'olTrit d'en faire sortir du sol » tout autour de lui un nombre illimité *. »
T) Ce peu de mots du colonel Sleeman vous donnera une idée de cette société terrible, qui a ses lois, ses devoirs, ses habitudes eu dehors de toutes les lois divines et humaines. Dévoués les uns lUij autres jusqu'à l'héroïsme, obéissant aveuglément à leurs chefs, qiu se disent les représentants immédiats de leur sombre divinité, re^virdant comme ennemis tous ceux qui n'étaient pas des lem-s, se recmleut partout par un effrayant prosélytisme, ces apôtres d'une religion de meurtre allaient pi-êchant dans l'ombre leurs abominables doctrines, et couvraient l'Inde d'un immense réseau. Trois de leurs
' Ce rapport est eitrait de l'eicelleut ouvrage de M. le comte Edouard de,Waren, de ricde auglaise en 1811.
principaux chefs et un de leurs adeptes, fuyaril la puuisuite opiniâtre du gouverneur anglais, et étant parvenus à s'y soustraire, sont arrives ft la pointe septentrionale de l'Inde jusqu'au détroit de Malaka, situé jtt très peu de distance de notre île; un contrebandier, quelque peu /pirate, affilié à leur association, et nommé Mahal, les a pris à bord de son batciiu côtier, et les a transportés ici, où ils se croient pour quelque temps en sûreté ; car, suivant les conseils du contrebandier, ils se sont réfugiés dans une épaisse forêt où se trouvent plusieurs temples en ruine dont les nombreux souterrains leur offrent une retraite. Parmi ces chefs, tous trois d'une remarquable intelligence, il en est un surtout, nommé Faringbea, doué d'une énergie extraordinaire, de qualités éminentes, qui en font un homme des plus redoutables : celui-là est méiis, c'e=t-à-dire fils d'un blanc et d'une Indienne; il a habité longtemps des villes où se tiennent des comptoir» européens, et parle très bien l'anglais et le français; les deux autres chefs sont un nègre et un Indien; l'adcpie est un Malais.
» Le contrebandier Mahal, réfléchissant qu'il pouvait obtenir une bonne récompense en livrant ces trois chefs et leur adepte, est venu à moi, sachant, comme tout le monde le sait, ma liaison intime avec une personne on ne peut plus influente sur notre gouverneur; il m'a donc oITert, il y a deux jours, à certaines conditions, de livrer le nègre, le métis, l'Indien et le Malais... Ces conditions sont : une somme assez considérable, et l'assurance d'un passage sur un bâtiment partant pour l'Curope ou l'Amérique, afin d'échapper à l'implacable vengeance des Étrangleurs. J'ai saisi avec empressement cette occasion de livrer à la justice humaine ces trois meurtriers, ëi j'ai promis à Mahal d'être son intermédiaire auprès du gouverneur, mais aussi à certaines conditions, fort innocentes en elles-mêmes, et qui regardaient Djalma... Je m'expliquerai plus au long si mon projcl réussit, ce que je vais savoir, car Mahal sera ici tout à l'heure.
» En attendant que je ferme les dépèches, qui partiront demain pour l'Europe par le Ruyier, où j'ai retenu le passage de Mahal le contrebnndier, en cas de réussite, j'ouvre une parenthèse au stget d'une affaire assez importante. Dans ma dei'nière lettre, où jo vous annonçais la mort du père de Djalma, et l'incarcération de celui-ci par les Anglais, je demandais des renseignements sur la solvabilité de M. le baron Tripeaud, banquier et manufacturier à Paris, qui a une succursale de sa maison à Calcutta. Maintenant ces renseignements deviennent inutiles, si ce que l'on vient de m'apprendre est malheureusement vrai; ca sera à vous d'agir selon les circonstances.
» Sa maison de Calcutta nous doit, à moi et à notre collègue de Pondichéry, des sommes assez considérables, et l'on dit M. Tripeaud do^ des affaires fort dangereusement embarr-assées; ayant voulu
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mouler une fabrique pour ruiner, par une cuncuireuce iiupiacaijlp, un établissement imuiense, depuis longtemps fondé par M. François iiardy, très grand industriel. On m'assure que M. Tripcaud a déjà enfoui et perdu dans cette entreprise de grands capitaux ^ il a san. (iou<e t'ait beaucoup de mal à M. François Haidy; mais il a, dit-on. gravement compromis sa fortune à lui,Tripeaud; or, s'il fait faillite. la coiutre-coup de son désastre nous serait très funeste, puisqu'il Û0U9 doit beaucoup d'argent à moi et aux nôtres. Dans cet état lichoses, il serait bien à désirer que, par les moyens tout-puissants ci de toute natm-e dont on dispose, on parvînt à discréditer complét»meat et à faire tomber la maison de M. François Hardy, déjà ébranli'i* ug^ la concurrence acharnée de M, ïripeaud; cette combinaison •fjussissant, celui-ci regagnerait en très peu de temps tout ce qu'il .\ ïjlirdu; la ruine de son rival assurerait sa prospérité, à lui Tripeaud, et DÛS créances seraient couvertes. Sans doute il serait pénible., il "serait douloureux d'être obligé d'en venir à cette extrémité pour rcnirer dans nos fonds, mais de nos jours u'est-on pas quelquefois aalorisé à se servir des armes que l'un emploie incessamment conti.nous? Si l'on en est réduit là par l'injustice et la méchanceté d« hûEomes, il faut se résigner en songeant que si-nuus tenons à conserver ces biens terrestres, c'est dans une intention toute à la i)Jin grande gloire de Dieu, tandis qu'entre les mams de nos ennemis cv biens ne sont que de dangereux moyens de perdition et de scandale. C'est d'ailleurs une humble proposition que je vous soumeJs; i'aiirais la possibilité de prendre Finiliative au sujet de ces créanoL-.-. ^ue je ne ferais rien de moi-même; ma volonté n'est pas à moi... Comme tout ce que je possède, elle appartient à ceux à qui j'ai jui !• obéissance aveugle. »
Un léger bruit venant du dehois interrompit M. Josué et attira son attention. Il se leva brusquement et alla droit à la croisée. Trois peuts coups furent aussitôt extérieurement frappés sur une des feuille» de la persienne.
— C'est vous, Mahal"? — demanda M. Josué à voix basse.
— C'est moi, — répondit-on du dehors, et aussi à voix basse.
— Et le Malais?
-~ Il a réussi...
— Vraiment! — s'écria M. Josué avec une expression de profonde tektisfaclion... — Vous en êtes sûr*?
— Très sûr, il n'y a pas de démon plus adroit et plus intrépide.
— Et Djalœa?
— Les passages de la dernière lettre du général Simon, que je lui ai cités, l'ont convaiofiu que je venais de la part du général, et qu'il k trouverait aux ruines de Tchandi.
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— Ainsi, à cette heuie?...
— Djalma est aux ruines, où il trouvera le noir, « métis et l'in- «iicD, C'est là qu'ils ont donné rendez-vous au Malsis, qui a tatoué le prince pendant son sommeil.
— Avez-vous été reconnaître le passage soutenain?
— .l'y ai été hier... une des pierres du piédestal de la statue tout ue sur elle-même... l'escalier est large... il suffira.
— - Et les trois chefs n'ont aucun soupçon sur vous?
— Aucun... je les ai vus ce matin... et ce soir k Malais est venu tout me raconter avant d'aller les rejoindre aux ruines de Tchandi ; car il était resté caché dans les broussailles, n'osant pas s'y rendredurant le jom*.
— Mahal... si vous avez dit la vérité, si tout réussit, votre grâce et une large récompense vous sont assurées... Votre place est arrêtée sui' le Buyter; vous paitirez demain : vous serez ainsi à l'abri de loi \ engeance des Étrangleurs, qui vous poursuivraient jusqu'ici pour venger la mort de leurs chefs, puisque la Providence vous a choki pour livrer ces trois grands criminels à la justice... Dieu vous bénira... Allez de ce pas m'attend re ù la poitc de M. le gouverneur... je vous introduirai ; il s'agit de choses si importantes, que je n'hésite pas à aller le réveiller au milieu de la nuit... Allez vite... je vous >uis de mon côté.
On entendit au dehors les pas précipités de Mahal qui s'élnignatt. et le silence régna de nouveau dans la maison...
M. Josué retourna à son bureau, ajouta ces mots en hâte au méiiiûire commencé : « Quoi qu'il arrive, il est maintenant impossible que Djalma quitte Batavia... Soyez rassuré, il ne sera pas à Paris le 13 février de l'an prochain... Ainsi que je l'avais pré\'U, je vais être sur pied toute la nuit, je cours chez le gouverneur, j'ajouterai demain quelques mots à ce long mémoire, que le bateau à vapeui- le Buyter portera en Europe. »
Après avoir refermé son secrétaii'e, M. Josué sonna bruyamment, et, au grand étonnement des gens de sa maison, surpris de le volisortir au milieu de la nuit, il se rendit en hâte à la résidence du gouverneur de l'ile.
Nous conduirons le lecteur aui ruines de Tchandi.