‹ Le juif errant (volume 2)Chapitre 36 sur 53 · E.E RÉVEIL · texte numérisé non relu

E.E RÉVEIL

Le temps, humide et brumeux pendant une partie de la nuit, était, au matin, devenu clair et froid. A travers le petit châssis vitré qui éclairait la mansarde où Agricol avait couché avec son père, on apercevait rm coin du ciel bleu.

Le cabinet du jeune forgeron était d'un aspect aussi pauvre que celui de la Mayeui : pour tout ornement, au-dessus de la petite table

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de bois blanc où Agricol écrivait ses inspirations poétiques, on voyait, cloué au mur, le portrait de Béranger, du poète imrrioi tel que le peuple chérit et révère... parce que ce rare et excellent génie a aimé, a éclairé le peuple, et a chanté ses gloires et ses revers.

Quoique le jour commençât de poindre, Dagobert et Agricol étaient déjà levés. Ce dernier avait eu assez d'empire sur lui-même poui dissimuler ses vives inquiétudes, car la réflexion était encore venue augmenter ses craintes. La récente échauffourée de la rue des Prouvaires avait motivé un grand nombre d'arrestations préventives; et la découverte de plusieurs exemplaires de son cliant des Travailleurs affranchis, faite chez l'un des chefs de ce cumplol avorté, devait en ellet compromettre passagèicnient le jeune forgeron; mais, on Ta dit, son père ne soupçonnait pas ses angoisses. Assis à côté de son fils sur le bord de leur mince couchette, le soldat, qui, dès l'aube du jour, s'était vêtu et rasé avec son exactitude militaire, tenait entre SCS mains les deux mains d'Agiicol; sa figure rayonnait de joie, il ne pouvait se lasser de le contempler.

— Tu vas te moquer de moi, mon garçon, — lui disait-ii, — mais je donnais la nuit au diable pour te voir au grand joui'... comme je te vois maintenant... A la bonne heure... je ne perds rien... Autre bêtise de ma part, ça me flatte de te voir porter moustaches. Quel beau grenadier à cheval tu auiais fait!... Tu n'as donc jamais eu envie d'être soldat?

— Et ma mère?...

— C'est juste; et puis, après tout, je crois, vois-tu, que le temps du sabre est passé. Nous autres vieux, nous ne sommes plus bons qu'à mettre au coin de la cheminée comme une vieille carabine rouillée ; nous avons fait notre temps.

— Oui, votre temps d'héroïsme et de glou'e, — dit Agricol avec exaltation ; puis il ajouta d'une voix profondément tendre et émue : -^ Sais-tu que c'est beau et bon d'être ton fils?...

— Pour beau... je n'en sais rien... pour bon... ça doit l'être, car je t'aime fièrement... Et quand je pense que ça ne fait que commencer, dis donc, Agricol! Je suis comme ces afTamés qui sont restés deu;; jours sans manger... Ce n'est que petit à petit qu'ils se remettent... qu'ils dégustent... Or, tu peux t'attendre à être dégusté... mon garçon... matin et soir... tous les jom's... Tiens, je ne veux pas penser à cela : tous les jours... ça m'éblouit... ça se brouille; je n'y £uis plus...

Ces mots de Dagobert firent éprouver im ressentiment pénible à Agiicol ; il crut y voir le pressentimeut de la séparatioa dont il était menacé.

— Ah çà ! lu es donc heureux? M. Hardy est toujours bon pour toit

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~ Lui?..- — dit le forgeron, — c'est ce qu'il y a au monde de meilleur, de plus e'quitable et de plus généreux ; si vous saviez quelles merveilles il a accomplies dans sa fabrique ! Comparée aux autres , c'est un paradis au niilieu de l'enfer.

— Vraiment ?

— Vous verrez... que de bien-être, que de joie, que d'affection sur tous les visages de ceux qu'il emploie, et comme on travaille avec plaisir... avec ardeur!

— Ah çà! c'est donc un magicien, que ton M. Hardy ?

— Un gi'and magicien, mon père... il a su rendre le travail atteayant... voilà pour le plaisir... En outre d'un juste salaire, il nous accorde tme part dans ses bénéfices, selon notre capacité, voilà pour l'ardeur qu'on met à travailler; et ce n'est pas tout : il a fait construire de grands et beaux bâtiments où tous les ouviiers trouvent, à moins de frais qu'ailleurs, des logements gais et salubres, et où ils jouissent de tous les bienfaits de l'association... Mais vous veiTez, vous dis-je... vous verrez ! !

— On a bien raison de dire que Paris est le pays des merveilles. Enfin, m'y voilà... pour ne plus te quitter, ni toi ni la bonne femme.

— Non, mon père, nous ne nous quitterons plus... — dit Agricol en étoufiant un soupir; — nous tâcherons, ma mère et moi, de vous faire oublier tout ce que vous avez souffert.

— Souffert; qui diable a souffert?... regarde-moi donc bien en face, est-ce que j'ai mine d'avoir souffert? Mordieu! depuis que j'ai rais le pied ici, je me sens jeune homme... Tu me verras marcher tantôt, je parie que je te lasse. Ah çà! tu te feras beau, hein ! garçon? Comme on va nous regarder!... Je parie qu'en voyant ta moustache noire et ma moustache grise, on dira tout de suite : « Voilà le père et le Ois. » Ah çà! arrangeons notre journée... tu vas écrire au père du maréchal Simon que ses petites-filles sont arrivées, et qu'il faut qu'il se hâte de revenir à Paris, car il s'agit d'affaires très importantes pour elles... Pendant que tu écriras, je descendrai dire bonjour à ma femme et à ces chères petites; nous mangerons im morceau; la mère ira à sa messe-, car je vois qu'elle y mord toujours, la digne femme; tant mieux, si ça l'amuse; pendant ce tempslà, nous ferons une course ensemble.

— Mon père, — dit Agricol avec embarras, — ce matin, je ne pourrai pas vous accompagner.

j — Comment, tu ne pourras pas ? mais c'est dimanche ! '■ — Oui, mon père, — dit Agricol en hésitant, — mais j'ai promis de revenir toute la matinée à l'atelier pour terminer un ouvrage pressé... Si j'y manquais.. .je causerais quelque dommage à M. Hardy, 'lantôl je serai libre.

— C'est diffi-rent, — dit le ?olJat avec un sourire de regret; —je croyais élrenner Paris avec toi... ce matin... ce sera pour plus tard, tar le travail... c'est sacré, puisque c'est lui qui soutient ta mère... C'est égal, c'est vexant, diablement vexant, et encore... non... je suis injuste... vois donc comme on s'habitue vite au bonheur... voilà que je grogne en vrai grognard pour une promenade reculée do quelques heures, moi qui , pendant dix-huit ans, ai espéré le revoir sans trop y compter... Tiens, je ne suis qu'un vieux fou, vivent la joie et mon Agricol !

Et, pour se consoler, le soldat embrassa gaiement et cordialement son fils. Cette caresse fit mal au forgeron, car il craignait de voir d'un moment à l'autre se réaliser les craintes de la Mayeux.

— Maintenant que je suis remis, — dit Dagoljert en riant, — parlons d'affaires : sais-tu où je trouverai l'adresse de tous les notaires de Paris ?

— Je ne sais pas... mais rien n'est plus facile.

— Voici pourquoi : j'ai envoyé de Paissie par la poste, et par ordre de la mère des deux enfants que j'ai amenées ici, des papiers importants à un notaire de Paris. Comme je devais aller le voii- dès mon arrivée... j'avais écrit son nom et son adresse sur un portefeuille; mais on me l'a volé en route... et comme j'ai oublié ce diable de nom, il me semble que si je le voyais sur cette liste, je me le rappellerais...

Deux coups frappés à la porte de la mansarde firent tressaillir Agricol. Involontairement il pensa au mandat d'amener lancé contre lui. Son père, qui, au bruit, avait tourné la tête, ne s'aperçut pas de son émotion, et dit d'une voix forte : — Entrez !

La porte s'ouvrit; c'était Gabriel. Il portait une soutane noire et im chapeau rond.

Reconnaître son frère adoptif, se jeter dans ses bras, ces deux mouvements furent, chez Agricol, rapides comme la pensée.

— Mon frère !

— Agricol !

— Gabriel !

— Après une si longue absence.

— Enfin te voilà !...

Tels étaient les mots échangés entre le forgeron et le missionnaire étroitement embrassés.

Dagobert, ému, charmé de ces fraternelles étreintes, sentait ses ■yeux devenir humides. Il y avait en effet quelque chose de touchant dans l'affection de ces deux jeunes gens, de cœur si pareil, de caractère et d'aspect si différents; car la mâle figure d'Agricol faisait ervcore ressortir la délicatesse de l'angéhque physionomie de Gabriel.

— J'otais prt'vi^nu par mon père de ton arriyJe.,. — dit enfin le forgeion à son frère adoptif. — Je m'attendais à te voir d'un moment à l'autre... et pourtant... mon bonheur est cent fois plus grand encore que je ne l'espérais.

— Et ma bonne mère... — dit Gabriel en serrant aflectueasfement les mains de Dagobert , — vous l'avez trouvée en bonne santé ?

— Oui, mon brave enfant, sa santé deviendra cent fois meilleure encore, puisque nous voilà tous réunis... rien n'est sain comme h joie... — Puis, s'adresrant à Agricol qui, oubliant sa crainte d'être arrêté, regardait le missionnaire avec une expression d'ineflable affection : — Et quand on pense qu'avec cette figure de jeune fille, Gabriel a un courage de lion.;, car je t'ai dit avec quelle intrépidité il avait sauvé les filles du maréchal Simon, et tenté de me sauver moi-même...

— Mais, Gabriel, qu'as-tu d,onc au front? — s'écria tout à coup le forgeron qui, depuis quelques instants, regardait attentivement le missionnaire.

Gabriel, ayant jeté son chapeau en entrant, se trouvait justement au-dessous du châssis vitré dont la vive lumière éclairait son visage pâle et doux; la cicatrice circulaire qui s'étendait au-dessus de ses sourcils d'une tempe à l'autre, se voyait alors parfaitement. Au milieu des émotions si diverses, des événements si précipités qui avaient suivi le naufrage, Dagobert, pendant son court entretien avec Gabriel au château de Cardoville, n'avait pu remarquer la cicatrice qui ceignait le front du jeune missionnaire; mais partageant alors la surprise d'Agricol, il dit : — Mais en eftct... quelle est cette cicatrice... que tu as là au front ?...

— Et aux mains... Vois donc... mon père! — s'écria le forgeron en saisissant une des mains que le jeune prêtre avançait vers lui comme pour le rassurer.

— Gabriel... mon brave enfant, explique-nous cela... Qui t'a blessé a?nsi? — ajouta Dagobert. Et prenant à son tour la main du missionnaire, il examina la blessure, pour ainsi dire en connaisseur, et ajouta : — En Espagne , un de mes camarades a été détaché d'une croix de carrefour où les moines l'avaient crucifié pour l'y laisser mourir de faim et de soif... Depuis, il a porté aux mains des cicatrices pareilles à celles-ci.

— Mon père a raison... On le voit, tu as eu les mains percées... TEon pauvre frère, — dit Agricol doulom-eusement ému.

— Mon Dieu... ne vous occupez pas de cela, — dit Gabriel en rougissant avec un embarras modeste. — J'étais allé en mission chas les sauvages des montagnes Rocheuses; ils m'ont crucifié. Ils com-

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