X.E CO.tlPZ.OT
L*abbé-marquis d*Aigrigny était, on Ta facilement deviné, le personnage que l'on a déjà vu rue du Milieu-des-Ursins, d'où il était part; pour Rome il y avait de cela trois mois envii-on. Le marquis étaiî vêtu de grand deuil, avec son élégance accoutumée. Il ne portait pas la soutane ; sa redingote noire, assez juste, et son gilet bien serré aux hanches , faisaient valoir l'élégance de sa taille ; son pantalon de Casimir noir découvrait son pied parfaitement chaussé de brodequins vernis; enûn sa tonsure disparaissait au milieu de la légère calvitie qui avait un peu dégarni la partie postérieure de sa tête. Rien dans son costume ne décelait, pour ainsi dire, le prêtre, sauf peut-être le manqua absolu de favoris, remarquable sur une figme aussi virile; son menton, fraîchement rasé, s'appuyait sur une haute et ample cravate noire nouée avec Une crànerie militaire qui rappelait que cet àbbé-marquis, que ce prédicateur en renom, alors l'un des chefs les plus actifs et les plus influents de son ordre, avait, sous la restauration, commandé un régiment de hussards après avoir fait la giierre avec les Russes contre la France.
Arrivé seulement le matin , le marquis n'avait pas revu la princesse depuis que sa mère à lui, la marquise douairière d'Aigrigny, était morte auprès de Dunkerque, dans une terre appartenant à madame de Saint-Dizier, en appelant en vain son fils pour adoucir l'amertume de ses derniers moments; mais un ordre, auquel M. d'Aigrigny avait dû sacriQer les sentiments les plus sacrés de la nature, lui ayant été subitement transmis de Rome, il était aussitôi parti pour cette ville, non sans mi mouvement d'hésitation remarqué et dénoncé par Rodin; car l'amour de M. d'Aigrigny pour sg mère avait été le seul sentiment pur qui eût constamment traverse sa vie. Lorsque le valet de chambre se fut discrètement retiré avec madame Grivois, le marquis s'approcha vivement de la princesse, lui tendit la main, et lui dit d'une voix émue : — Herminie... ne m'avez-vous pas caché quelque chose dans vos lettres?... A ses derniers moments, ma mère m'a maudit!
— Non, non, Frédérik... rassurez-vous... Elle eût désiré votre présence... Mais bientôt ses idées se sont troultlées, et dans sou dél: 1 ;■ 0!- ; " ■ .'. "e appelait.
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ternel lui disait sans doute que ma présence aurait peut-être pu la rendre à la vie...
— Je vous en prie... bannissez de si tristes souvenirs... Ce malheur est irréparable.
— Une dernière fois, répétez-le-moi... Vraiment, ma mère n'a pas été cruellement affectée de mon al)sence?... EUe n'a pas soupçonné qu'un devoir plus impérieux m'appelait ailleurs?
— Non, non, vous dis-je... Lorsque sa raison s'est machinalement troublée, il s'en fallait beaucoup que vous eussiez eu déjà le temps d'être rendu auprès d'elle... Tous les tristes détails que je vous ai écrits à ce sujet sont de la plus exacte vérité. Ainsi, rassurezvous...
— Oui... ma conscience devrait être tranquille... j'ai obéi à mou devoir en sacrifiant ma mère; et pourtant, malgré moi, je n'ai jamais pu parvenir à ce complet détachemciit qui nous est commande par ces terribles paroles : Celui qui ne hait pas son père et sa mère, et jusqu'à son âme, ne peut être mon disciple '.
— Sans doute, Frédérik, ces renoncements sont pénibles; mais, en échange, que d'influence... que de pouvoir !
— Il estvi-ai, — dit le marquis après un moment de silence; — que ne sacrifierait-on pas pour régner dans Tombre sur ces tout-puissants de la terre qui régnent au grand jour ! Ce voyage à Rome que je viens de faire... m'a donné une nouvelle idée de notre formidable pouvoir; car, voyez-vous, Herminie, c'est surtout de Rome, de ce point culminant qui, quoi qu'on fasse, domine encore la plus belle, la plus grande partie du monde, soit par la force de l'habitude ou de la tradition, soit par la foi... c'est de ce point surtout qu'on peut embrasser notre action dans toute son étendue... C'est un curieux spectacle de voir de si haut le jeu régulier de ces milliers d'instruments, dont la personnalité s'absorbe cjniinuellcment dans l'immuable personnalité de notre ordre... Quelle puissance nous avons!... Vraiment, je suis toujours saisi d'un sentiment d'admiration, piesque eflVayé, en songeant qu'avant de nous appartenir, l'homme pense, veut, croit, agit à son gré... et que lorsqu'il est à nous, au jbout de quelques mois... de l'homme il n'a plus que l'enveloppe : linteUigence, esprit, raison, conscience, Ubre ai'bitre, tout est chez: llui paralysé, desséché, atrophié, par l'habitude d'une obéissance j!nuette et terrible, par la pratique de mystérieux exercices, qui brisent et tuent tout ce qu'il y a de libre et de spontané dans la pensée
• A propos de cette recommandation, on trouve ce commentaire dani les Contii' i^iont dti JétuUet : < Pour que le caractère du langage vienne au secours des sentiments, il est sage de s'habitaer à dire, non pas j*ai des parents ou j'ai des frères, EEi» .''aviiï de« fârentî. ja.'u ies frère;. » [Eiomn c'niral, p. 2?, C'en oru/ttftf.]
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humaine. Alors, à ces corps privés d'âme, muets, mornes, (roidi comme des cadavres, nous insufflons l'esprit de notre ordre ; aussitôt ces cadavres marchent, vont, agissent, exécutent, mais sans sortir du œrcle où ils sont à jamais enfermés ; c'est ainsi qu'ils deviennent membres de ce corps gigantesque dont ils exécutent machinalement la volonté, mais dont ils ignorent les desseins, ains.i que la main exécute les travaux les plus difficiles sans connaître, Sàns com« prendre la pensée qui la dirige.
En parlant ainsi, la physionomie du marquis d'Aigrigny prenait une incroyable expression de superbe et de domination hautaine.
— Oh ! oui, cette puissance est grande, bien grande, — dit la princesse, — et d'autant plus formidable qu'elle s'exerce mystérieusement sur les esprits et sur les consciences.
— Tenez, Ilerminie, — dit le maïquis, — j'ai eu sous mes ordre« un régiment magnifique; rien n'était plus éclatant que l'uniforme de mes hussards; bien souvent, le matin, par un beau soleil d'été sur mi vaste champ de manœuvres, j'ai éprouvé la mâle et profonde jouissance du commandement... à ma voix, mes cavaliers s'ébranlaient, les fanfares sonnaient, les plumes flottaient, les sabres luisaient, mes officiers, étincelanls de broderies d'or, coiu'aient au galop répéter mes ordres : ce n'était que bruit, lumière, éclat ; tous ces soldats, braves, ardents, cicatrisés par la bataille, obéissaient à un signe, à une parole de moi; je me sentais fier et fort, tenant pour ainsi dire dans ma main tous ces courages que je maîtrisais, comme je maîtrisais la fougue de mon cheval de bataille... eh bien, aujour* d'hui,malgré nos mauvais jours... moi qui ai longtemps et bravement fait la guerre, je puis le dire sans vanité,aujourd'hui, à celte heure, je me sens mille fois plus d'action, plus d'autorité, plus de force, plue d'audace, à la tête de cette milice noire et muette, qui pense, veut, va et obéit machinalement selon que je dis ; qui d'un signe se disperse sur la surface du globe, ou se gUsse doucement dans le ménage paila confession de la femme et par l'éducation de l'enfant, dans les intérêts de famille par les confidences des mourants, sur le trône par la conscience inquiète d'un roi crédule et timoré, à côté du gamt-père enfin... cette manifestation vivante de la Divinité, par les services qu'on lui rend ou qu'on lui impose... Encoie une fois, dites, cette domination mystérieuse qui s'étend depuis le berceau jusqu'à la tombe, depuis l'humble ménage de l'artisan jusqu'au trône... depuis le trône jusqu'au siège sacré du vicaire de Dieu ; cette domination n'est-elle pas faite pour allumer ou satisfaire la plus vaste ambition ? Quelle carrière au monde m'eût offert ces splendide» jouissances? quel profond dédain ne dois-je pas avoir pour cette vit* fri\olo et briilçinte d'autrefois, qui pourtant nous faisait tant d'en-
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vieux, Hermiiiie! Vous en souvene»-vous? — ajouta d'Aigrigny avec un sourire amer.
— Combien vous avez raison, Frédérik ! — reprit vivement la princesse. — Avec quel mépris on songe au passé !... Comme vous, souvent je compare le passé au présent, et alors quelle satisfaction je ressens d'avoir suivi vos (Conseils ! Car enfin, n'est-ce pas à vous que je dois de ne pas jouer le rôle misérable et ridicule que joue toujours une femme sur le retour lorsqu'elle a été belle et entourée !... Que ferais-je à cette heure? Je m'efforcerais en vain de retenir autour de moi ce monde égoïste et ingrat, ces hommes grossiers qui ne s'occupent des femmes que tant qu'elles peuvent ser\ir à leurs passions ou flatter leur vanité ; ou bien il me resterait la ressource de tenir ce qu'on appelle une maison agréable... pour les autres... oui... de donner des fêtes, c'est-à-dire recevoir une foule d'indifférents, et offrir des occasions de se rencontrer à ces jeunes couples amom'eux qui, se suivant chaque soir de salon en salon, ne viennent chez vous que pom- se trouver ensemble ; stupide plaisir, en vérité, que d'héberger cette jeunesse épanouie, riante, amoureuse, qui regarde le luxe et l'éclat dont on l'entoure comme le cadre obligé de ses joies et de ses amours insolents.
Il y avait tant de dureté dans les pai'oles de la princesse, et sa physionomie exprimait une envie si haineuse, que la violente amertume de ses regrets se trahissait malgré elle.
— Non, non, — reprit-elle, — grâce à vous, Frédérik, après un dernier et éclatant triomphe, j'ai rompu sans retour avec ce monde qui bientôt m'aurait abandonnée, moi si longtemps son idole et sa reine ; j'ai changé de royaume... Au lieu d'hommes dissipés, que je dominais par une ûivolité supérieure à la leur, je me suis vue entourée d'hommes considérables, redoutés, tout-puissants, dont plusieurs gouvernaient l'État ; je me suis dévouée à eux comme ils se Sont dévoués à moi. Alors seulement j'ai joui du bonheiu- que j'avais toujours rêvé... j'ai eu une part active, une forte influence dans les plus grands intérêts du monde ; j'ai été initiée aux secrets les plus graves, j'ai pu frupper sûrement qui m'avait raillée ou haïe; j'ai pu élever au delà dé leurs espérances ceux qui me servaient, me respectaient et m'obéissaient.
— En quelques mots, Herminie, vous venez de résumer ce qui fera toujours notre force... en nous recrutant des prosélytes... m Trouver la facilité de satisfaire sûrement ses haines et ses sympathies, et acheter au prix d'une obéissance passive à la hiérarchie de l'ordre sa part de mystérieuse domination sur le reste du monde...» Et il y a des fous... des aveugles qui nous croient abattus parce que nou» avons à lutter contre quelques mauvais jours, — dit M. d'Ai-
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grigny avec dëdain, — comme si nous n'étions pas surtout fondés, organisés pour la lutte... comme si dans la lutte nous ne puisions pas une force, une activité nouvelles... Sans doute les temps sont mauvais. ;i-'mais ils deviendront meilleurs... Et vous le savez, il est presque certain que dans quelques jours, le 13 févi-ier, nous disposerons d'un moyen d'action assez puissant pour rétablir notre influence un moment ébranlée.
— "Vous voulez parler de l'afTaire des médailles?...
— Sans doute, et je n'avais autant de hâte d'être de retour ici que pour assister à ce qui pour nous est un si grand événement.
— Vous avez su... la fatalité qui encoie une fois a failli renverser tant de projets si laborieusement conçus?...
— Oui, tout à l'heure, en arrivant, j'ai vu Rodin...
— Il vous a dit...
— L'inconcevable arrivée de l'Indien et des filles du général Simon au château de Cardoville après le double naufrage qui les a jetés sur la côte de Picai'die... Et l'on croyait les jeunes filles à Leipsig... l'Indien à Java... les précautions étaient si bien prises... En vérité, — ajouta le marquis avec dépit, — on dirait qu'une invisible puissance protège toujours cette famille !
— Heureusement, Rodin est homme de ressources et d'activité, — reprit la princesse; — il est venu hier soir... nous avons longuement causé.
— Et le résultat de votre entretien est excellent... Le soldat va ftre éloigné pendant deux joui'S... le confesseur de sa femme est prévenu, le reste après ira de soi-même... demain, ces jeunes filles ne seront plus à craindre... Reste rinùien... il est à Cardoville, dangereusement blessé ; nous avons donc du temps pour agir...
— Mais ce n'est pas tout, — reprit la princesse, — il y a encore, sans compter ma nièce, deux personnes qui, pour nos intérêts, ne doivent pas se trouver à Paris le 13 février.
— Oui, M. Hardy... mais son ami le plus cher, le plus intime, le trahit; il est à nous, et par lui on a attiré M. Hardy dans le Midi, d'où il est presque impossible qu'il revienne avant un mois. Quant à ce misérable ouvrier vagabond surnommé Couche-tout-nu...
^— Ah !... — fit la princesse avec «ne exclamation de pude;ur ré* Toltée...
— Cet homme ne nous inquiète pas... Enfin Gabriel, sur qui repose notre espoir certain, ne sera pas abandonné d'une minute jusqu'au grand jour... Tout semble donc nous promettre le succès... et pius que jamais... il nous faut à tout prix le succès. C'est pour nous une question de vie ou de mort... car en revenant je me suis arrêté à Fûrli... J'ai vu le duc d'Orbano ; son influence sur l'esprit du roi
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est toute-puissante... absolue... il a complètement accapar»? son es* prit, c'est donc avec le duc seul qu'il est possible de traiter...
— Eh bien ?
— D'Orbano se fait fort, et il le peut, je le sais, de nous assurer une existence légale, hautement protégée dans les États de son maître, avec le privilège exclusif de l'éducation de la jeunesse... firâce à de tels avantages, il ne nous faudrait pas en ce pays plus de deux ou trois ans pour y être tellement enracinés, que ce serait au duc d'Orbano à nous demander appui à son tour ; mais aujourd'hui qu'il peut tout, il met une condition absolue à ses services.
— Et cette condition ?...
— Cinq millions comptants, et une pension annuelle de cent mille francs.
— C'est beaucoup !...
— Et c'est peu, si l'on songe qu'une fois le pied dans ce pays, on rentrerait promptement dans cette somme, qui, après tout, est ù peine la huitième partie de celle que l'atTairc des médailles, heureusement conduite, doit assurer à l'ordre...
— Oui... près de quarante millions... — dit la princesse d'un air pensif.
— Et encore... ces cinq millions que d'Orbano demande ne seraient qu'une avance... ils nous rentreraient par des dons volontaires, en raison même de l'accroissement de notre influence par l'éducation des enfants, qui nous donnerait la famille... et peu à peu la confiance de ceux qui gouvernent... Et ils hésitent!... — s'écria le marquis en haussant les épaules avec dédain. — Et il est des gouvernements assez aveugles pour nous proscrire ! ils ne voient donc pas qu'en nous abandonnant l'éducation, ce que nous demandons avant toute chose, nous façonnons le peuple à cette obéissance muette et morne, à cette soumission de serf et de brute, qui assure le repos des États par l'immobilité de l'esprit ! Et quand on songe pourtant que la majorité des classes nobles et de la riche bourgeoisie nous déteste et nous hait ! ces stupides ne comprennent donc p n \ que, du jour où nous aurons persuadé au peuple que son atroce m isère est une loi immuable, éternelle de la destinée ; qu'il doit re noncer au coupable espoir de toute amélioration è son sort ; qu'il doit enfin regarder comme un crime aux yeux de Dieu i'aspirer au bien-être dans ce monde, puist^ue les récompenses d'en haut sont en raison des souffrances d'ici-bas; de ce jour-là, il faudra bien que le peuple, hébété par cette conviction désespérante, se résigne à croupir dans sa fange et dans sa misère ; alors toutes ses impatientes aspirations vers des jours meilleurs seront étouffées, alors seront réwiiie» «es questions menaçantes qui rendent pour les gouvemanls
l'avenir si sombre et si elVrayant... Ces gens ne voiout donc pas que cette foi aveu^e, passive, que nous demandons au peuple, nous sert de frein pour le conduire et le mater... tandis que nous ne demandons aux heureux du monde que des apparences qui devraient, s'ils avaient seulement l'intelligence de leur corruption, donner un stimulant de plus à leurs plaisirs.
— Il n'importe, Frédérik, — reprit la princesse ; — ainsi que vous le dites, un grand jour approche... Avec près de quarante millions que l'ordre peut posséder par l'heureux succès de TatTaire des médailles... on peut tenter sùiement bien des grandes choses... Comme levier, entre les mains de l'ordre, un tel moyen d'action serait d'une portée incalculal)le, dans ce temps où tout se vend et s'achète.
— Et puis, — reprit M. d'Aigrigny d'un air pensif, — il ne faut pas se le dissimuler... ici la réaction continue... l'exemple de la France est tout... C'est à peine si en Autriche et en Hollande nous pouvons nous maintenir... les ressources de l'ordre diminuent de jour en jour. C'est un moment de ciise ; mais il peut se prolonger. Aussi, grâce à cette ressource immense... des médailles, nous pouvons, non-seulement braver toules les éventualités, mais encore nous établir puissamment ; grâce à l'oflie du duc d'Orbano, que nous acceptons... alors, de ce centre inexpugnable, notre rayonnement serait hicalculable... Ah! le 13 février, — ajouta M. d'Aigrigny après un moment de silence, en secouant la tête, — le 13 février peut être pour notre puissance une date aussi fameuse que celle du concile de Trente, qui nous a donné pour ainsi dire une nouvelle vie.
— Aussi ne faut-il rien épargner, — dit la princesse, — pour réussir à tout prix... Des six personnes que vous avez à craindre, cinq sont ou seront hors d'état de vous nuire... 11 reste donc ma nièce... et vous savez que je n'attendais que votre ai rivée pour prendre une dernière résolution... Toutes mes dispositions sont prises, et ce matin même... nous commencerons à agir.
— Vos soupçons ont-ils augmenté, depuis votre dernière lettre?
— Oui... je suis certaine qu'elle est plus instruite qu'elle ne veut le paraître... et, dans ce cas, nous n'aurions pas de plus dangereuse ennemie,
— Telle a été toujoui-s mon opinion... Aussi, il y a six mois, vous ai-je engagée à prendre en tout cas les mesures que vous avei prises, et qui rendent facile aujourd'hui ce qui sans cela eût ét« impossible.
— Enfin, — dit la princesse avec une expression de joie haineuat et amère, — ce caractère indomptable sera brisé ; je vais enfin être wngée de tant d'i<solents sarcasmes que j'ai été obligée de dévorer pour ne pas éveilW ses soupçons; moi... moi, avsMr tant supporté
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jtisqii'ici... car cette Adricnne a pris comme à tâche, l'imprudente... de m'irriter contre elle...
— Qui vous offense m'offense. Vous le savez, Herminie,mes haines sont les vôtres.
— Et vous-même... mon ami... combien de fois avez-vous été en jhutte à sa poignante ironie !
— Mes instincts m'ont rarement trompé... je suis certain que cette jeune fille peut être pour nous un ennemi dangereux... très dangerciu, — dit le marquis d'une voix brève et dure.
— Aussi faut-il qu'elle ne soit plus à craindre, — répondit madame de Saint-Dizier en regardant fixement le marquis.
— Avez-vous vu le docteur Baleinier et Tripeaud? — deraanda-t-il.
— Ils seront ici ce matin... je les ai avertis de tout.
— Vous les avez trouves bien disposés contre elle?
— Parfaitement... Adricnne ne se défie en rien du docteur, qui a toujours su conserver, jusqu'à un certain point, sa confiance... Du reste, une circonstance qui me semble inexplicable vient encore à notre aide.
— Que voulez-vous dire?
— Ce matin, madame Grivois a été, selon mes ordres, rappeler à Adrienne que je l'attendais à midi pour une affaire importante. Eu approchant du pavillon, madame Grivois a vu ou a cru voir Adrienne rentrer par la petite porte du jardin.
— Que dites-vous!... Serait-il possible!... En a-t-ou la preuve positive? — s'écria le marquis.
— Jusqu'à présent il n'y a pas d'autre preuve que la déposition spontanée de madame Grivois... Mais j'y songe, dit la princesse en prenant un papier placé auprès d'elle, voici le rapport que me fait chaque jour une des femmes d'Adiienne.
— Celle que Rodin est parvenu à faire placer auprès de votre nièce?
— Elle-même, et comme cette créature se trouve dans la plus entière dépendance de Rodin, elle nous a parfaitement servis jusqu'ici... Peut-être dans ce rapport trouvera-t-on la confirmation de ce que madame Grivois affirme avoir vu.
A peine la princesse eut-elle jeté les yeux sur cette note, qu'elle s'écria presque avec effroi : — Que vois-je?... mais c'est donc le démon que cette fille !
— Que dites-vous?
— Le régisseur de cette terre qu'elle a vendue, en écrivant à Adrienne pour lui demander sa protection, l'a instruite du séjour du prince indien au château. Elle sait qu'il est son parent... et elle
tient d'écrire à san ancien professeur de peinture, Norval, de pai liien poste, avec des costumes indiens, des cachemires, afin de ramener ici tout de suite ce prince Djalma... lui... qu'il faut à tout prix éloigner de Paris...
Le marquis pâlit et dit à madame de Saint-Dizier : — S'il ne s'agit pas d'un nouveau caprice de votre nièce... l'empressement qu'elle met à mander ici ce parent... prouve qu'elle en sait encore plus que vous n'aviez osé le soupçonner... Eile est instruite de l'afiaire des tnVlailIes, Elle peut tout perdre... prenez garde...
— Alors, — dit résolument la princesse, — il n'y a plus à hésiter... il faut pousser les choses encore plus que nous ne l'avions pensé... et que ce matin même tout soit fini...
— Oui... mais c'est presque impossible.
— Tout se peut; le docteur et M. Tripeaud sont à nous, — dit vivement la princesse.
— Quoique je sois aussi sûr que vous-même du docteur... et de M. Tripeaud dans cette circonstance, il ne faudra aborder cette question, qui les eifrayera d'abord... qu'après l'entretien que nous allons avoir avec votre nièce... 11 vous sera facile, malgré sa finesse, de savoir à quoi nous en tenir... Et si nos soupçons se réalisent... si elle est instruite de ce qu'il serait si dangereux qu'elle sût... alors aucun ménagement, surtout aucun retard. 11 faut qu'aujourd'hui même tout soit terminé. 11 n'y a pas à hésiter.
— Avez-vous pu faire prévenir l'homme en question? — dit la Il lin cesse après un moment de silence.
— Il doit être ici à midi... il ne peut tarder.
— J'ai pensé que nous serions ici très commodément pour ce que nous voulons... cette pièce n'est séparée du petit salon que par une portière; on l'abaissera... et votre homme pourra se placer derrière.
— A merveille.
— C'est un homme sûr?...
— Très sûr... nous l'avons déjà souvent employé dans des circonetances pareilles; il est aussi habile que discret...
A ce moment on frappa légèrement à la porte. - Entrez! — dit la princesse.
— M. le docteur Baleinier fait demander si madame la princessa peut le recevoir, — dit un valet de chambre.
— Certainement, priez-le d'entrer.
— Il y a aussi un monsieur à qui M. l'abbé a donné rendez-vous ici à midi, et que, selon ses ordres, j'ai fait attendre dans l'oratoire.
•— C'est l'homme en question, — dit le marquis à la princesse ;— il fa.i hait d'abord l'introduire; il est inutile, quant à présent, que te docltur Baleinier le voie.
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— Faites venir d'abord cette personne, — dit la princesse; —puis, lorsque je sonnerai, vous prierez M. le docteur Baleinier d'entrer ; dans le cas où M. le baron Tripeaud se présenterait, vous le con. duiriez^ de même ici; ensuite ma porte sera absolument fermée, excepté pour mademoiselle Adrienne.
/C valet de chambre sortit.