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CHAPITRE XLIX

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Nous l'avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre, lorsqu'il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le plus affectueux; ayant d'aillem-s conservé, des habitudes galantes de sa jeunesse, une coquetterie câline singulièrement insinuante, elle l'appliquait à la réussite de ses intrigues dévotes, comme elle l'avait autrefois appliquée au bon succès de ses intrigues amoureuses. Un air de grande dame, tempéré, nuancé çà et là- de retours de simplicité cordiale, pendant lesquels madame de Saint-Dizier jouait merveilleusement bien la bonne femme , se joignait à ces séduisantes apparences. Telle était la princesse lorsqu'elle se présenta devant les filles du maréchal Simon et devant Dagobert. Bien corsée dans sa robe de moire grise, qui dissimulait autant que possible sa taille trop replète, un chaperon de velours noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son visage à trois mentons grassouillets, encore fort agréable, et auquel un regard d'une aménité charmante, un gracieux sourire qui mettait en valeur des dents très blanches, donnaient l'expression de la plus aimable bienveillance.

Dagobert, malgré sa mauvaise humeiu* ; Rose et Blanche, malgré leur timidité, se sentirent tout d'abord prévenus en faveur de madame de Saint-Dizier; celle-ci, s'avançant vers les jeunes filles, leur fit une demi-révérence du meilleur air, et leur dit de sa voix onctueuse et pénétrante : — C'est à mesdemoiselles de Ligny que j'ai l'honneur de parler?

Rose et Blanche, peu habituées à s'entendre donner le nom honorltîque de leur père^ rougirent, et se regardèrent avec embarras sans répondre.

Dagobert, voulant venir à leur secours, dit à la princesse : — Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du maréchal Simon... Mais d'habitude on les appelle tout bonnement mesdemoiselles Simon. ■

— Je ne m'étonne pas, monsieur, — répondit la princesse, — de ce que la plus aimable modestie soit une des qualités habituelles aux filles de M. le maréchal; elles voudront donc bien m'excuser do les avoir nommées du glorieux nom qui rappelle l'immortel souvenir d'une des plus brillantes victoires de leur père.

A ces mots flatteurs et bienveillants, Ilose et Oknche jetèrent un regard i-cconnaissant sur madame de Saint-Dizier, tandis que Dagobert, heureux et fier de celte louange à la fois adressée au maréchal et à ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance avec la quêteuse.

Celle-ci reprit d'un ton touchant et pénétré : — Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans les exemples de noble générosité que vous a donnés M. le maréchal, implorer votre charité en faveur des victimes du ciioléra; je suis l'une des dames patronnesscs d'une œuvre de secours, et, quelle que soit votre offrande, mesdemoiselles, efie sera accueillie avec luie vive reconnaissance...

— C'est nous, madame, qui vous remercions d'avoir voulu songer à nous pour cette bonne œuvre, — dit Blanche avec grâce.

— Permettez-moi, madame, — ajouta Rose, — d'aller chercher tout ce dont nous pouvons disposer pour vous Toflrir.

El, ayant échangé un regard avec sa sœur, la jeune fille sortit du salon et enti-a dans la chambre à coucher qui l'avoisinait.

— Madame, — dit respectueusement Dagobert, de plus en plus séduit par les paroles et les manières de la princesse, — faites-nous donc l'honneur de vous asseoir en attendant que Rose revienne avec son boursicaut... — Puis le soldat reprit vivement, après avoir avancé un siège à la princesse, qui s'assit : — Pardon, madame, si je dis Rose... tout court en parlant d'une des filles du maréchal Simon... mais j'ai vu naître ces enfants...

— Et, après mon père, nous n'avons pas d'ami meilleur, plus j tendre, plus dévoué que Dagobert, madame, — ajouta Blanche en

s'adressant à la princesse.

— Je le crois sans peine, mademoiselle, — répondit la dévote, — car vous et votre charmante sœur paraissez bien dignes d'un pareil dévouement... dévouement, — ajouta la princesse en se tournant vers Dagobert, — aussi honorable pour ceux qui l'inspirent quo pouj: celui qui le ressent...

— Ma toi, oui, madame, — dit Dagobert, — je m'en honore et je mVn flatte, car il y a de quoi... Mais, tenez, voilà Rosiî avec son magot.

En effet, la jeune flUe sortit de la chambre tenant à la main une bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit à la princesse, qui avait déjà deux ou trois fois tourné la tête vers la porte avec une secrète impatience , comme si elle eût attendu la venue d'une personne qui n'arrivait pas. Ce mouvement ne fut pas remarqué par Dagobert.

— Nous voudrions, madame, — dit Rose à madame de Saiiil- Dizier, — vous offrir davantage; mais c'est là tout ce que nous possédons...

— Comment!... de l'or? — dit la dévote en voyant plusieurs louis briller à travers les mailles de la bourse. — Mais votre modeate offrande, mesdemoiselles, est d'une générosité rare. — Puis la priiicesse ajouta en regardant les jeunes filles avec attendrissement : — Cette somme était sans doute destinée à vos plaisirs, à votre toilette? Ce don n'en est que plus touchant... Ah! je n'avais pas trop présumé de votre cœur... Vous imposer de ces privations souvent si pénibles pour les jeunes filles !

— Madame, — dit Rose avec embarras, — croyez que cette offrande n'est nullement une privation pour nous...

— Oh! je vous crois, — reprit gracieusement la princesse, — vous êtes trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la toilette, et votre âme est trop belle pour ne pas préférer les jouissances de la charité à tout autre plaisir...

— Madame...

— Allons, mesdemoiselles, — dit madame de Saint-Dizier en sou riant et en prenant son air de bonne femme, — ne soyez pas con fuses de ces louanges. A mon âge on ne flatte guère, et je vous parle en mère... que dis-je! en grand'mère... je suis bien assez vieille pour cela...

— ?\ous serions bien heureuses si notre aumône pouvait alléger quelques-uns des maux pour le soulagement dcsciuels vous quèloz, madame, — dit Rose; — car ces maux sont affreux sans doute.

— Oui, bien affreux, — reprit tristement la dévoie; — mais es qui console un peu de tels malheurs, c'est de voir l'intérêt, la pilie qu'ils inspirent dans toutes les classes de la société... En ma qualité de quêteuse, je suis plus à même que personne d'apprécier lanl dà nobles dévouements, qui ont aussi, pour ainsi dire, leur coûtagion... car...

— Entendez-vous, mesdemoiselles, — s'écria Dagobert trioujpli.uiî, et en interrompant la princesse aQu d'interpréter les pai-oles de celic'

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ci dans un sens favorable à l'opposition qu'il apportait au désir des orphelines, qui voulaient aller visiter leur gouvernante malade; — entendez-vous ce que dit si bien madame ? Dans certains cas, le dévouement devient une espèce de contagion.., or, il n'y a rien de pire que la contagion... et...

Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l'avertit que quelqu'un voulait à l'instant lui parler. La princesse dissimula parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel elle n'était pas étrangère, et qui éloignait momentanément Dagobert des deux jeunes filles.

Dagobert, assez contrarié d'être obligé de sortir, se leva, et dit à la princesse en. la regardant d'un air d'intelligence : — Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du dévouement ! aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie, quelques mots comme ceux-là à ces jeunes filles; vous rendrez grand service à elles, à leur père et à moi... Je reviens à l'instant, madame, car il faut que je vous remercie encore. — Puis, passant auprès des deux sœurs, Dagobert leur dit tout bas : — Ecoutez bien cette brave dame , mes enfants, vous ne pouvez mieux taire; — et il sortit en saluant respectueusement la princesse.

Le soldat sorti, la dévote dit aux jeunes filles d'une voix calme et d'un air parfaitement dégagé, quoiqu'elle brûlât du désir de profiter de l'absence momentanée de Dagobert, afin d'exécuter les instructions qu'elle venait de recevoir à l'instant de Rodin : — Je n'ai pas bien compris les dernières pai'oles de votre vieil ami... ou plutôt il a, je crois, mal interiijrété les miennes... Quand je vous parlais tout à l'heure de la généreuse contagion du dévouement, j'étais loin de jeter le blâme sur ce sentiment, pour lequel j'éprouve, au contraire, la plus profonde admiration...

— Oh! n'est-ce pas, madame? — dit vivement Rose, — et c'esi ainsi que nous avions compris vos paroles.

— Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent à propos pour nous!... — ajouta Blanche en regardant sa sœm* d'un air d'intelligence.

— J'étais sûre que des cœurs comme les vôtres me comprendraient, — reprit la dévote; — sans doute le dévouement a sa contagion, mais c'est ime généreuse, une héroïque contagion!... Si vous saviez de combien de traits touchants, adorables, je suis chaque Jour témoin, combien d'actes de courage m'ont fait tressaillir d'enthousiasme ! Oui, oui, gloire et grâces en soient rendues au Seigneur I — ajouta madame de Saint-Dizier avec componction. — Toutes les classes de la société, toutes les conditions rivalisent de zèle, de charité chrétienne. Ah ! si vous voyiez, dans ces ambulances établios

pour donner les premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle émulation de dévouement ! Pauvres et riches, jeunes gens et vieillards, femmes de tout âge, s'empressent autour des malheureux malades, et regardent comme une faveur d'èire admis au pieux honneur de soignei".., d'encourager... de consoler tant d'infortunes...

— Et c'est à des étrangers pour elles que tant de personnes coulageuscs témoignent un si vif intérêt, — dit Rose en s'adrcssant à sa sœur d'un ton pénétré d'admiration.

— Sans doute, — reprit la dévote. — Tenez, hier encore j'ai été émue jusqu'aux larmes : je visitais l'ambulance provisoire établie... justement à quelques pas d'ici... tout près de votre maison. Une des salles était presque entièrement remplie de pauvres créatures du peuple apportées là mourantes; tout à coup je vois entrer une femme de mes amies accompagnée de ses deux ûiles, jeunes, charmantes et charitables comme vous, et bientôt toutes trois, la mère et ses deux filles, se mettent, ainsi que d'humbles servantes du Seigneur, aux ordres des médecins pour soigner ces infortunées.

Les deux sœurs échangèrent un regard impossible à rendre en entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement calculées pour exalter jusqu'à l'héroïsme les penchants généreux des jeunes filles; car Rodin n'avait pas oublié lem" émotion profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante ; la pensée rapide, pénétrante du jésuite, avait aussitôt tiré parti de cet incident, et aussitôt il avait enjoint à madame de Saint-Dizier d'agir en conséquence.

La dévote continua donc en jetant sur les orphelines un regard attentif, afin de juger de l'effet de ses paroles : — Vous pensez bien qu'au premier rang de ceux qui accomplissent cette mission de charité, l'on compte les ministres du Seigneur... Ce matin même, dans cet établissement de secours dont je vous parle... et qui est situé près d'ici... j'ai été, comme bien d'autres, frappée d'admiration à la vue d'un jeune prêtre... quedis-je!... d'un ange! qui semblait descendu du ciel pour apporter à toutes ces pauvres femmes les ineffables consolations de la religion... Oh ! oui, ce jeune prêtre est un être angélique... car si, comme moi, dans ces tristes eu-constances, vous saviez ce que l'abbé Gabriel...

— L'abbé Gabriel ! — s'écrièrent les jeunes filles en échangeant un regard de surprise et de joie.

— Vous le connaissez? — demanda la dévote en feignant la smprise.

— Si nous le connaissons, madame... il nous a sauvé la vie...

— Lors du naufrage où nous périssions sans son secours.

— L'abbé Gabriel vous a sauvé la vie? — dit madame de Saim-

Dizier en paraissant de plus en plus étonnée j — inaiisiie \oustiompeïvous pas?

— Oh ! non, non, madame; vous parlez de dévouement courai^eux, admirable : ce doit être lui...

— D'ailleurs, — ajouta Rose ingénument, — Gabriel est bien rccon- •uaissable, il est beau comme un archange...

— 11 a de longs cheveux blonds, — ajouta Blanche.

— Et des yeux bleus si doux, si bons, qu'on se sent tout atleiuhie en le regardant, — ajouta Rose.

— Plus de doute... c'est bien lui, — reprit la dévote; — alors vous comprendrez l'adoration qu'on lui témoigne et l'incroyable ardeiu' de charité que son exemple inspire à tous. Ah! si vous aviez entendu, ce malin encore, avec quelle tendre admiration il pailait de c(^s femmes généreuses qui avaient le noble coui'age, disait-il, de venir soigner, consoler d'autres femmes, leurs soeurs, dans cet asile de soulTrances!... Hélas! je l'avoue, le Seigneur nous commande l'humilité, la modestie; pourtant, je le confesse, en écoutant ce matin l'abbé Gabriel, je ne pouvais me défendre d'une sorte de pieuse fierté; oui, malgré moi, je prenais ma faible part des louanges qu'il adressait à ces femmes, qui, selon sa touchante expiession, semblaient l'econnaître une sueur bicu-aimée dans chaque pauvie malade auprès de laquelle elles s'agenouillaient pour lui prodiguer leurs soins.

— Entends-tu, ma sœur? — dit Blanche à Rose avec exaltation;

— comme l'on doit être ticre de mériter de pareilles louanges I

— Oui, oui ! — s'écria la princesse avec un entraincuient caicuié, — on peut en être iière, car c'est au nom de l'humaulté, c'est au nom du Seigneur qu'il les accorde, ces louanges, et l'on dirait que Dieu parle par sa bouche. inspirée.

— Madame, — dit vivement Rose, dont le coîur battait d'eiiilioiisiasme aux paroles de la dévote, — nous n'avons plus nuire nxcïc; notre père e.st absent... vous avez une si bol'.: anse, un si nolile cinr, que nous ue pouvons mieux nous adre^^^er qu'à vous... pour dem:iu<-.er conseil...

— Quel conseil, ma chère enfant? — dit madame de Saint-Diïiev d'une voix iiioinuante; — oui... nia chère enfant, iaissez-moi vuii.-; donner ce nom, plus en rapport avec votre âge et le mien...

— Il nous sei-a doux aus^i de recevoir ce nom de vous, madame,

— reprit iJianche; puis elle ajouta:— Nous avions une gouvernante r c'ile nuus a toujours témoigné le plus vif uliacuement; coile nuit elia a été Irappée du choléra...

— Oh! mon Dieu! — dit la dévote, feignant le plus louchant iu- Iciêt; — -H conmient vat-cUeî

— IlélaSj madame, nous l'ignorons.

— Comment! vous ne l'avez pas encore vue*?

— Ne nous accusez pas d'inciiirércnce ou d'ingratitu Je, madame, -— dit tristement Blanche; — ce n'est pas notre faute, d nous ne sommes ^-as déjà auprès de notre gouvernante.

— Et qui vous empêche de vous y rendre?

— Dagobpvt... notre vieil ami, que vous avez vu ici tout à l'heure.

— Lui!... pourquoi s'oppose-t-il à ce que vous remplissiez un devoir de reconnaissance ?

— Il est donc vrai, madame, que notre devoir est de nous rendre aupi'ès d'elle ?

Madame de Saint-Dizier regarda toiu- à tour les deux jeunes filles comme si elle eût été au combie de l'étonnement, et dit: — Vous me demandera si c'est votre devoir; c'est vous... vous dont l'àme est si généreuse, qui me faites une pareille question !

— Notre première pensée a été de courir auprès de notre gouvernante, madame, je vous l'assure; mais Dagobert nous aime tant, qu'il tremble toujours pour nous...

— Et puis, — ajouta Rose, — mon père nous a confiées à lui; aussi, dans sa tendre sollicitude pour nous, il s'exagère le danger auquel nous nous exposerions peut-être en allant voir notre gouvernante.

— Les scrupules de cet excellent homme sont excusables, — dit la dévote; — mais ses craintes sont, ainsi que vous le dites, exagérées ; depuis nombre de jours je vais visiter les ambulances; plusieurs de mes amies font comme moi, et jusqu'à présent nous n'avons pas ressenti la moindre atteinte de la maladie... qui d'ailieurs n'est pas contagieuse; cela est maintenant prouvé... aussi, rassurez- vous...

— Qu'il y ait ou non du danger, madame, — dit Itose, — notre devoir nous appelle aupiès de notre gouvernante.

— Je le crois, mes entants; sinon elle vous accuserait peut-être d'ingratitude et même de lâcheté; puis, — ajouta madame de Saint- Dizier avec componction, — il ne s'agit pas seulement de mériter l'estime du monde, il faut songer à mériter la giàce du Seigneur... pour soi... et pour les siens... Ainsi, vous avez eu le mailieui' de perdre votre mère, n'est-ce pas ?

— Hélas ! oui, madame.

— Eh bien, mes enfauts, quoiqu'il n'y ait pas à douter qu'elle soit placée... au paradis, parmi les élus, car elle est morte en chrétienne, n'est-ce pas? elle a reçu les derniers sacrements de notre sainte mère l'Église? — ajouta la princesse en manière de parenthèse.

— Nqus vivions au fond de va, Sibérie, dans un désert... madame,

— répondit tristement Rose. — Notre mère est morte du choléra... il n'y avait pas de prêtres anx environs... pour Tassistor...

— Serait-il possible? — s'écria la princesse d'un air alarmé. — Volic pauvre mère est morte sans l'assistance d'un ministre du Seigneur ?

— Ma sœur et moi nous avons veillé auprès d'elle après l'avoir ensevelie, en priant Dieu pour elle... comme nous savions le prier...

— dit Rose les yeux baignés de larmes; — puis Dagobert a creusé la fosse où elle repose.

— Ah ! mes chères enfants, — dit la dévote en feignant un accablement douloureux.

— Qu'avez-Yous, madame? — s'écrièrent les orphelines effrayées.

— Hélas !.., votre digne mère, malgré toutes ses vertus, n'est pas encore montée au paradis parmi les élus.

— Que dites-vous, madame ?

— Maihem'eusement, elle est morte sans avoir reçu les sacrements; de sorte que son àme reste errante parmi les âmes du purgatoire, attendant ainsi l'heure de la clémence du Seigneur... délivrance qui peut être hâtée, grâce à Tintercession des prières que l'on prononce chaque jour dans les églises pour le rachat des âmes en peine.

Madame de Saint-Dizier prit un air si désolé, si convaincu, si pénétré, en prononçant ces paroles ; les jeunes filles avaient un sentiment filial si profond, que, dans leur ingénuité, elles crurent aux frayeurs de la princesse à l'endroit de leur mère, se reprochant avec une tristesse naïve d'avoir ignoré jusqu'alors la particularité du purgatoire. La dévote, voyant, à l'expression de douloureuse tristesse qui se répandit aussitôt sur la physionomie des jeunes filles, que sa fourbe hypocrite avait produit l'effet qu'elle attendait, ajouta : — Il ne faut pas vous désespérer, mes enfants; tôt ou tard le Seigneur appellera votre mère dans son sein paradis; d'aiUeurs, ne pouvezvous pas hâter l'heuie de la délivrance de cette âme chérie ?

— Nous, madame!... Oh! dites, dites, car vos paroles nous effrayent pour notre mère.

— Pauvres enfants, comme elles sont intéressantes ! — dit la princesse avec attendrissement, en pressant les mains des orphelines dans les siennes. — Ras.-urez-vous, vous dis-je, — reprit-elle ; — vous pouvez beaucoup pour votre mère ; oui, mieux que personne vous oblicndi-ez du Seigneur qu'il retire cette pauvre âme du purgatoire et qu'il la fasse monter dans son saint paradis.

— Nous, madame ! Mon Dieu ! et comment donc ?

— En méritant les bontés du Seigneur par une conduite édifiante. Ainsi, par exemple, vous ne pouvez lui être plus agréables

LE JUIF ERRANT tlS

qu'en accomplissant cet acte de dévouement et de reconnaissance envers votre gouYcrnante : oui, j'en suis certaine, cette preuve de zèle tout chrétien, comme dit le saint abbé Gabriel, compterait efficacement auprès du Seigneur pour la délivrance de votre mère*, jar, dans sa bonté, le Seigneur accueille surtout favorablement 1er prières des filles qui prient pour leur raèrt", et qui, pour obtenir sa grâce, offrent au ciel de nobles et saintes actions.

=■ Ah ! ce n'est plus seulement 4e notre gouvernante qvril s'agit maintenant, — s'écria Blanche

— Voilà Dagobert, — dit tout à coup Rose en prêtant l'oreilie et en entendant à travers la cloison le pas du soldat, qui montait l'escalier.

— Remettez-vous... calmez-vous... Ne dites rien de tout ceci à cet excellent homme... — dit vivement la princesse ; — il s'inquiéterait à tort et mettrait peut-être des obstacles à voli-e généreuse résolution.

— Mais comment faire, madame, pour découvrir où est notre gouvernante? — dit Rose.

— Nous saurons tout cela... fiez-vous à moi, — dit tout bas la dévote; — je reviendrai vous voir... et nous conspirerons ensemble... oui, nous conspirerons pour le prochain rachat de l'àme de votre pauvre mère...

A peine la dévote avait-elle prononcé ces derniers mots avec componction, que le soldat rentra, l'air épanoui, rayonnant. Dans son contentement, il ne s'aperçut pas de l'émotion que les deux sœurs ne parvinrent pas à dissimider tout d'abord.

Madame de Saint-Dizier, voulant distraire l'attention du soldat, lui dit en se levant et allant vers lui : — Je n'ai pas voulu prendre congé de ces demoiselles, monsieur, sans vous adresser sur leurs rares qualités toutes les louanges qu'elles méritent.

— Ce que vous m.e dites là, madame, ne m'étonne pas... mais je n'en suis pas moins heureux. Ah çà, vous avez, je l'espère, chapitré ces mauvaises petites têtes sur la contagion du dévouement...

\ — Soyez tranquille, monsieur, — dit la dévote en échangeant un regard d'intclligouce avec les deux jeunes filles, — je leur ai dit touV ;ce qu'il fallait leur dire j nous nous entendons maintenant. I Ces mots satisfirent complètement Dagobert ; et madame de Saint- ' Dizier, après avoir pris atlèctueusement congé des orphelines, regagna sa voiture et alla retrouver Rodin, qui l'attendait à quelques pas de là dans un fiacre, afin de savoir l'issue de l'entrevue.

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