CHAPITRE XX
Cépliyse et la Mayeux continuaient avec calme les préparatifs de leur mort.
Hélas! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux sœurs, ont été et seront encore fatalement poussées à chercher dans le suicide un refuge contre le désespoir, contre l'infamie ou contre une vie trop misérable.
Et cela doit être... et sur la société pèsera aussi la temble responsabilité de ces morts désespérées, tant que des milliers de créatures humaines, ne pouvant maté rie Ue ment vivre du salaire dérisoire qu'on leur accorde, seront forcées de choisir entre ces trois abîmes de maux, de hontes et de douleurs :
Une vie de travail énervant et de privations meurlricres , causes d'une mort précoce...
La prostitution qui lue aussi, mais lentement, par les mépris, par les brutalités, par les maladies immondes...
Le suicide, qui tue tout de suite... ^
Céphyse et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la classe ouvrière chez les femmes.
Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables, luttent énergiquemont avec une admirable persévérance contre les tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d'un labeur audessus de leurs forces, contre une affreuse misère... Humbles, douces, résignées, elles vont... les bonnes et vaillantes créatures, elles vont... tant qu'elles peuvent aller, quoique bien frêles, quoique bien étiolées, quoique bien endolories... car elles ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d'air et de soleil. Elles vont entln bravement jusqu'à la tin... jusqu'à ce qu'aflaiblics par un travail exagéré, minées par une pauvreté homicide, les forces hmr manquent tout à fait... alors, presque toujours atteintes de maladies d'épuisement, le plus grand nombre va s'éteindre douloureusement à l'hospice et aliqienter les amphithéâtres... exploitées pendant leur vie, exploitées après leur mort... toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes... saints martyrs!
Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et, bien lasses, comme dit la Mayeux, oh ! bien lasses de cette vie terne, sombre, sans joies, sans souvenirs, sans espérances, elles se reposent enfin, et s'endorment du sommeil éternel, sans songer à mar.uir
nn monde qui ne leur laisse que le choix du suicide... Oui, le choix du suicide... car, sans parler des métiers dont l'insalubrité mortelle décime périodiquement les classes ouvrières, la misère, en un temps donné, tue comme l'asphyxie.
D'autres femmes, au contraire, douées, ainsi que Céphyse, d'une organisation vivace et ardente, d'un sang riche et chaud, d'appétits exigeants, ne peuvent se résigner à vivre seulement d'un, salaire qui ne leur permet pas même de manger à leur faim. Quant à quelques distractions, si modestes qu'elles soient, quant à des vêtements, non pas coquets mais propres, besoin aussi impérieux que la faim chez la majorité de l'espèce, il n'y faut pas songer...
Quarrive-t-il? Un amant se présente; il parle de fêtes, de bals, de promenades aux champs, à une malheureuse fille toute palpitante de jeunesse et clouée sur sa cliaise dix-huit heures par jour... dans quelque taudis sombre et infect; le tentateur parle de vêtements élégants et frais, et la mauvaise robe qui couvtc l'ouvrière ne la défend pas même du froid; le tentateur parle de mets délicats... et le pain qu'elle dévore est loin de rassasier chaque soir son appétit de dix-sept ans. Alors elle cède à ces offres pour elle irrésistibles. Et bientôt vient le délaissement, l'abandon de l'amant; mais l'habitude de l'oisiveté est prise, la crainte ài^ la misère a grandi à mesure que la vie s'est un peu raffinée; le travail, même incessant, ne suffirait plus aux dépenses accoutumées... alors, par faiblesse, par peur... par insouciance... on descend d'un degré de plus dans le vice; puis enfin l'on tombe au plus profond de l'intamie... et, ainsi que le disait Céphyse, les unes vivent de l'infamie... d'autres en meurent.
Meurent-elles comme Céphyse , on doit les plaindre plus encore que les blâmer. La société ne perd-elle pas ce droit de blâme dès que toute créature humaine, d'abord laborieuse et honnête, n'a pas trouvé, disons-le toujours, en retour de son travail assidu, un logement salubre, un vêtement chaud, des ahments suffisants, quelques jours de repos et toute facilité d'étudier, de s'instruire , parce que le pain de l'âme est dû à tous, comme le pain du corps, en échange de leur travail et de leur probité ?
Oui, une société égoïste et marâtre est responsable de tant de vices , de tant d'actions mauvaises , qui ont eu pour sexde cause première : i
L'impossibilité matérielle de vivre sans faillir.
Oui, nous le répétons, un nombre effrayant de femmes n'ont que le choix entre : une misère homicide , — la prostitution, — le suicide.
Et cela, disons-le encore, on nous entendra peut-être, et cela parce que le salaire de ces infortunées est insuffisant, dérisoii-e...