‹ Le juif errant (volume 3)Chapitre 6 sur 62 · IV · texte numérisé non relu

IV

non que leurs patrons soient généralement durs ou Injustes, mais parce que, souffrant cruellement eux-mêmes des continuelles réactions d'une concurrence anarchique, parce que, écrasés sous le poids d'une implacable féodalité industrielle (état de choses maintenu, imposé par l'inertie, l'intérêt ou le mauvais vouloir des gouvernail ts), ils sont forcés d'amoindrir chaque jour les salaires pour éviter une ruine complète.

Et tant de déplorables infortunes sont-elles au moins quelquefois allégées par une lointaine espérance d'un avenir meilleur? Hélas! on n'ose le croire...

Supposons qu'un homme sincère, sans aigreur, sans passion, sans amertume, sans violence, mais le cœur douloureusement navré de tant de misères, vienne simplement poser cette question à nos législateurs :

« Il résulte de faits évidents, prouvés, irrécusables, que des milliers de femmes sont obligées de vivre à Paris avec cinq francs au plus par semaine... entendez-vous bien : cinq francs par semaine... pour se loger, se vêtir, se chauffer, se nourrir. Et beaucoup de ces femmes sont veuves et ont de petits enfants; je ne ferai pas, comme on dit, de phrases I Je vous conjure seulement de penser à vos filles, à vos sœurs, à vos femmes, à vos mères... Comme elles, pourtant, ces milliers de pauvres créatures, vouées à un sort affreux et foreément démoralisateur, sont mères, filles, sœurs, épouses. Je vous le demande au nom de la charité , au nom du bon sens , au nom de l'intérêt de tous, au nom de la dignité humaine, un tel état de choses, qui va d'aillei rs toujours s'aggravant, est-il tolérable? est-il possible? Le souffrire^-vous, surtout si vous songez aux maux efl'royables, aux vices sans nombre qu'engendre une telle misère? »

Que se passerait-il parmi nos législateurs?

Sans doute ils répondraient... douloureusement, navrés (il faut le croire) de leur impuissance : — Hélas ! c'est désolant, nous gémissons de si grandes misères; mais nous ne pouvons rien.

Nous NE POUVONS RIEN ! ! I

De tout ceci la morale est simple, la conclusion facile et à la portée de tous... de ceux qui souffrent surtout... et ceux-là, en nombre immense.. ^/Oncluent souvent... concluent beaucoup, à leur manière... et ris attendent.

Aussi un jour viendra peut-être où la société regrettera bien amèrement sa déplorable insouciance; alors les heureux de ce monde auront de terribles comptes à demander aux gens qui, à cette heure, nous gouvernent, car ils auraient pu, sans crises, sans violences, sans secousse, assurer le bieu-être du travailleur et la tranquillité du riche.

Et, en attendant une solution quelconque à ces questions si douloureuses, qui intéressent l'avenir de la société... du monde peutêtre, bien des pauvres créatures, comme la Mayeux, comme Céphyse, mourront de misère et de désespoir.

En quelques minutes les deux sœurs eurent achevé de confectionner avec la paille de leur couche les bourrelets et les tambom-s destinés à intercepter Tair et à rendre l'asphyxie plus rapide et plus sûre.

La Mayeux dit à sa sœur : — Tci qui es la plus grande, Céphyso, tu te chargeras du plafond, moi de la fenêtre et de la porte.

— Sois tranquille, sœur... j'aïu-ai fini avant toi, — répondit Céphyse.

Et les deur jeunes filles commencèrent à intercepter soigneusement les courants d'air qui jusque-là sifflaient dans cette mansarde délabrée.

Céphyse, grâce à sa taille élevée, atteignit aux crevasses du toit, qui furent hermétiquement bouchées.

Cette triste besogne accomplie, les deux sœurs revinrent l'une auprès de l'autre et se regardèrent en silence. Le moment fatal approchait; leurs physionomies, quoique toujours calmes, semblaient légèrement animées par cette surexcitation étrange qui accompagne toujours les doubles suicides.

— Maintenant, — dit la Mayeux, — vite le fourneau...

Et elle s'agenouilla devant le petit réchaud rempli de charbon ; mais Céphyse, prenant sa sœur par dessous les bras, l'obligea de se relever, en lui disant : — Laisse-moi allumer le feu... cela me regarde...

— Mais, Céphyse...

— Tu sais, pauvre sœur, combien l'odeur du charbon te fait mal à la tête!

A celte naïveté, car la reine Bacchanal parlait sérieusement, les deux sœurs ne purent s'empêcher de sourire tristement.

— C'est égal, — reprit Céphyse. — A quoi bon te donner une souffrance de plus... et plus tôt?

Puis montrant à sa sœur la paillasse encore un peu garnie , Céphyse ajouta : — Tu vas te coucher là, bonne petite sœur; lorsque le fourneau sera allumé, je viendrai m'asseoii" à côté de toi.

— Ne sois pas longtemps... Céphyse.

— Dans cinq minutes c'est fait.

Le bâtiment élevé sur la rue était séparé par une cour étroite du corps de logis où se trouvait le réduit des deux sœurs, et le dominait tellement, qu'une fois le soleil disparu derrière de hauts pignons, la mansarde d(ivint assez obscure; le jour voilé de la fenêtre aux car-

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reaux presque opaques, tant ils étaient sordides, e'clairait faiblement la vieille paillasse à carreaux bleus et blancs sur laquelle la Mayeux, vêtue d'une robe en lambeaux, se tenait à demi couchée. S'accoudant alors sur son bras gauche, le menton appuyé dans la paume de sa main, elle se mit à regarder sa sœur avec une expression déchirante. Céphyse, agenouillée devant le réchaud, le visage penche vers le noir charbon au-dessus duquel voltigeait déjà çà et là unp petite flamme bleuâtre... Céphyse soufflait avec force sur un peu de braise allumée, qui jetait sur la pâle figure de la jeune fille des reflets ardents.

Le silence était profond... L'on n'entendait pas d'autre bruit que celui du souffle haletant de Céphyse, et, par intervalles, la légère crépitation du charbon, qui, commençant à s'embraser, exhalait déjà une odeur fade à soulever le cœur.

Céphyse , voyant le réchaud complètement allumé et se sentant déjà un peu étourdie , se releva et dit à sa sœur en s'approchant d'elle : — C'est fait...

— Ma sœur, — reprit la Mayeux en se mettant à genoux sur la paillasse, pendant que Céphyse était encore debout, — comment allons-nous nous placer? Je voudrais bien être tout près de toi... jusqu'à la tin...

— Attends, — dit Céphyse en exécutant à mesure les mouvements dont elle parlait, — je vais m'asseoir au chevet de la paillasse, adossée au mur. Maintenant, petite sœur, viens, couche-toi là... Bon... appuie ta tète sur mes genoux... et donne-moi ta main. Es-tu biea ainsi?

— Oui, mais je ne peux pas te voir.

— Cela vaut mieux... 11 parait qu'il y a un moment, bien court... il est vrai... où l'on souffre beaucoup... Et... — ajouta Céphyse d'une voix émue, — autant ne pas nous voir soulTrir.

— Tu as raison, Céphyse...

— Laisse-moi baiser une dernière fois tes beaux cheveux, — dit Céphyse en pressant contre ses lèvres la chevelure soyeuse qui couronnait le pâle et mélancolique visage de la Mayeux, et puis après, nous nous tiendrons bien tran(!uilles...

— Sœur... ta main... — dit la Mayeux; — une dernière fois, ta main... et après, comme tu le dis, nous ne bougerons plus... et nous n'attendrons pas longtemps, je crois, car je commence à me sentir étourdie... et toi... sœur?

— Moi?... pas encore, — dit Céphyse, — je ne m'aperçois que de l'odeur du charbon.

— Tu ne prévois pas à quel cimetière on nous mènera? — dit la Mayeux après un moment de silence. ,

— Non; pourquoi cette question?

— Parce que je préférerais le Père-Lachaise... j'y ai été une foi? avec Agricûl et sa mère... Quel beau coup d'oeil... partout des arbres... des fleurs... du marbre..; sais-tu que les morts... sont mieux logés... que les vivants... et...

— Qu'as-tu, sœur?... — dit Céphyse à la Mayeux, qui s'était interrompue après avoir parlé d'une vois plus lente.

— J'ai comme des vertiges... les tempes me bourdonnent... — répondit la Mayeux. — Et toi, comment te sens-tu?

— Je commence seulement à être un peu étourdie ; c'est singulier, chez moi... l'elfet est plus tardif que chez toi.

— Oh! c'est que moi, — dit la Mayeux en tâchant de sourire, — j'ai toujours été si précoce... Te souviens-tu... à l'école des sœurs, on disait que j'étais toujours plus avancée que les autres... Cela m'arrive encore, comme tu vois.

— Oui... mais j'espère te rattraper tout à l'heure, — dit Céphyse.

Ce qui étonnait les deux sœurs était naturel; qiioique très affaiblie par les chagrins et par la misère, la reine Bacchanal, d'une constitution aussi robuste que celle de la Mayeux était frêle et délicate, devait ressentir beaucoup moins promptement que sa sœur les clTcls de l'asphyxie.

Après un instant de silence, Céphyse reprit en posant sa main sur le front de la Mayeux, dont elle supportait toujours la tête sur ses genoux : — Tu ne me dis rien... sœur!... tu souffres, n'est-ce pas?

— Non, — dit la Mayeux d'une voix affaiblie; — mes paupières sont pesantes comme du plomb... l'engourdissement me gagne... je m'aperçois... que je parle plus lentement... mais je ne sens encore aucune douleur vive... Et toi, sœm-?

— Pendant que tu me parlais, j'ai éprouvé un vertige; maintenant mes tempes battent avec force.

— Comme elles me battaient tout à l'heure; on croirait que c'est plus douloureux et plus difficile que cela... de mourir... — Puis, après un moment de silence, la Mayeux dit soudain à sa sœur ;

— Crois-tu qu'Agricol me regrette beaucoup... et pense longtemps ;. moi?

— Peux-tu demander cela?... — dit Céphyse d'un ton de reproche.

— Tu as raison... — reprit doucement la Mayeux. — 11 y a u.; ïnauvais sentiment dans ce doute... mais si tu savais..

— Quoi, sœur?

La Mayeux hésita un instant et dit avec accablement . — Rien..,

— Puis elle ajouta : — Hem-cuscmcut, je meurs bien convaincue qu'il n'aura jamais besoin de moi ; il est marié à une jeune fille choimante; ils s'aiment... je suis sûre... qu'elle fera son'bonheur.

En prononçant ces derniers mots, l'accent de la Mayeux s'était de plus en plus affaibli. Tout à coup elle tressaillit, et dit à Céphyse, d'une voix treiublante, presque craintive : — Ma sœur, serre-moi bien dans tes bras... oh! j'ai peur : je vois tout d'un bleu sombre, et les objets tourbillonnent autour de moi.

Et la malheureuse créature, se relevant un peu, cacha son visage dans le sein de sa sœur, toujours assise, et l'entoura de ses deux bras languissants.

— Courage... sœur!... — dit Céphyse en la serrant contre sa poitrine; et d'une voix qui s'affaiblissait aussi : — Ça va finir... — Et Céphyse ajouta avec ,un mélange d'envie et d'effroi : — Pourquoi donc ma sœur est-elle si vite défaillante?... J'ai encore tout« ma tête et je souffre moins qu'elle... Oh! mais cela ne durera pas; si je pensais qu'elle dût mourir avant moi, j'irais me mettre le visage audessus du réchaud... oui... et j'y vais.

Au mouvement que fit Céphyse pour se relever, une faible étreinte de sa sœur la retint.

— Tu souffres, pauvre petite?... — dit Céphyse en tremblant.

— Ah!... oui... à cette heure... beaucoup... ne me quitte pas... je t'en prie...

— Et moi... rien... presque rien encore... — se dit Céphyse en jetant un coup d'œil farouche sur le réchaud... — Ah !... si... pourtant, — ajouta-t-elle avec une sorte de joie sinistre, — je commence à étouffer, et il... me semble... que ma tête... va se fendre.

En effet, le gaz délétère remplissait alors la petite chambre dont il avait peu à peu chassé tout l'air respirable... le jour s'avançait; la mansarde, devenue assez obscure, était éclairée par la réverbération du fourneau, qui jetait ses reflets rougeàtres sur le groupe des deux sœurs étroitement embrassées. Soudain la Mayeux fit quelques légers mouvements convulsifs, en prononçant ces mots d'une voix éteinte : — Agricol... mademoiselle deCardoville... Oh! adieu.. .Agricol... jeté...

Puis elle murmura quelques autres paroles inintelligibles; ses mouvements convulsifs cessèrent, et ses bras, qui enlaçaient Céphyse, retombèrent inertes sur la paillasse.

— Ma sœur!... — s'écria Céphyse eflrayée, en soulevant la tête de la Mayeux entre ses deux mains pour la regarder, — toi... déjà, ma sœur... mais moi? mais moi?

\ La douce figure de la Mayeux n'était pas plus pâle que de cou- Itume, seulement ses yeux, à demi fermés, n'avaient plus de regard; un demi-sourire rempli de tristesse et de bonté erra encore un instant sur ses lèvres violettes, d'où s'échappait un souffle imperceptible... puis sa bouche devint immobile : i'exfression du visage étai» d'une grande sérénité.

LE JUIF ERKANT tl

— Mais tu ne dois pas mourir avant moi... — s'écria Céphyse d'une voix déctiirante en couvrant de baisers les joues de la Mayeux, qui se refroidirent sous ses lèvres. — Ma sœur... attends-moi... attendsmoi...

La Mayeux ne répondit pas; sa tête, que Céphyse abandonna un moment^ retomba doucement sur la paillasse.

— Mon Dieu! je te le jiu-e... ce n'est pas ma faute si nous ne mourons pas ensemble !... — s'écria avec désespoir Céphyse agenouillée devant la couche où était étendue la Mayeux. — Morte!... — murmura Céphyse épouvantée, — la voilà morte... avant moi... c'est peut-être que je suis la plus forte... Ah!... heu reusement... je commence... comme elle... tout à l'heure... à voir d'un bleu sombre... oh!... je souffre... quel bonheur!... Oh! l'air me manque... Sœur, — ajouta-t-elle en jetant ses bras autoui' du cou de la Mayeux, — me voilà... je viens...

Soudain, un bruit de pas et de voix se fît entendre dans l'escalier. Céphyse avait encore assez de présence d'esprit pour que ces sons arrivassent jusqu'à elle. Toujours étendue sur le corps de sa sœur, elle redressa la tête. Le bruit se rapprocha de plus en plus; bientôt une voix s'écria au dehors, à peu de distance de la porte : — Grand Dieu!... quelle odeur de charbon!...

Et au même instant les ais de la porte furent ébranlés, tandis qu'une autre voix s'écriait : — Ouvrez!... ouvrez!

— On va entrer... me sauver... moi... et ma sœur morte... Oh! non... je n'aurai pas la lâcheté de lui survivTe.

Telle fut la dernière pensée de Céphyse. Usant de tout ce qui lui restait de forces pour courir à la fenêtre, elle l'ouvrit... et au moment oîi la porte, à demi brisée, cédait sous un vigoureux effort... la malheureuse créatmre se précipita dans la coiu-, du haut de ce troisième étage. A cet instant, Adrienne et Agricol paraissaient au seuil de la chambre.

Malgré Todeur suffocante du charbon, mademoiselle de Cardoville se précipita dans la mansarde, et, voyant le réchaud, s'écria : — La malheureuse enfant !,.. elle s'est tuée!...

— Non... elle s'est jetée par la fenêtre! — s'écria Agricol, car il avait vu, au moment où la porte se brisait, une forme humaine disparaître par la croisée, où il courut. — Ah!.... c'est affreux! — s'écria-, t-il bientôt, et poussant un cri déchuant, il mit sa main devant sc3| yeux et se retourna pâle, terrifié, vers mademoiselle de Cardoville.;

Mais se méprenant sur la cause de l'épouvante d'Agricol, Adrienne, qui venait d'apercevou* la Mayeux à travers l'obscurité, répondit : — Non... la voici...

Et elle montra au forgeron la pâle figure de la Mayeux étendue

sur la paillasse, auprès de laquelle Adrienne se jeta à genoux... Saisissant les mains de la pauvre ouvrière, elle les trouva glacées... lui posant vite la main sur le cœur, elle ne le sentit plus battre... Cependant, au bout d'une seconde, l'air frais entrant à flots par la porte et par la fenêtre, Adrienne crut remarquer une pulsation presque imperceptible et s'écria : — Son cœur bat, vite du secours... Monsieur Agricol, courez 1 du secours... Heureusement... j'ai mon flacon. — Oui... oui... du secours pour elle... et pour l'autre... s'il en est temps encore! — dit le forgeron désespéré en se précipitant vers 'l'escalier, laissant mademoiselle de Cardoville agenouillée devant la paillasse où était étendue la May eux.

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