‹ Le juif errant (volume 4)Chapitre 19 sur 37 · I.KS NALFR.AilKS. KM · texte numérisé non relu

I.KS NALFR.AilKS. KM

— Ht'las ! si jciinrs pt orphelinos , — ropril iiia- (lame Dupont pu essuyant sos larmes.

— Comme elles étaient éianouics... nous les liansportions plus loin , dans un endroit où le sable était bien sec. Pendant que nous nous occupions de ce soin, nous voyons paraître la tète d'un bomnie au-dessus d'une rocbe ; il essayait de la gravir eu s'y cramponnant d'une main : on court à lui, et bien heureusement encore ! car ses forces étaient à bout : il est tombé épuisé entre les bras de nos hommes, (i'est de lui que je te disais : C'est un héros; car, non content d'avoir sauvé les deux jeunes fdies avec im coui'afre admirable, il avait encore voulu ten((M' de sauver une troisième personne, et il était retoui-i:é au milieu des rochers battus par la mer;... mais ses l'orces étaient à bout , et sans nos hommes il aurait été bien certainement enlevé des roches auxcjuelles il se cramponnait.

— Tu as raison, c'est un fier courajie... -

M. Rodin , la tète baissée sur sa poitrine, semblait élran(|er à la conversation; sa consternation, sa stupeur, augmentaient avec la réflexion : les deux jeunes filles qu'on venait de sauver avaient quinze ans : elles étaient vêtues de deuil; elles se ressemblaient il s'y méprendre; l'une portait au cou une médaille de bronze : il n'en pouvait plus douter, il s'agissait des lilles du général Simon. Comment les deux sœurs étaient-elles au nombre des naufragés? Comment étaient-elles sorties de la prison de Leipsick? Comment n'en avait-d pas été instruit? S etaient-elles

Uià LK JLIF EKKA.VT.

é'vadôes? avalpnl-ellrsétémisrs en liheilô? Coninu'iil nVn avait-il pas clé averti? Ces ponsccs secondaires, (|ui se présentaient en foule à l'esprit de M. Rodin , s'effaçaient devant ce fait :

;. Les filles du j^énéral Simon étaient là. -

Sa trame, laborieusement ourdie , était anéantie,

a Quand je te parle du sauveur de ces deux jeunes filles , — reprit le régisseur en s'adressant à sa femme l't sans remarquer la préoccupation de M. Rodin,— lu t'attends peut-être, d'après cela, avoir un Hercule ; eh bien! tu n'y es pas... c'est presque un enfant, tant il a l'air jeune, avec sa jolie figure douce et ses grands cheveux blonds... Enfin, je lui ai laissé un manteau , car il n'avait que sa chemise et une culotte courte noire avec des bas de laine noiis aussi. . . ((• qui m'a semblé singulier,

— C'est vrai, les morins ne sont guère habillés de la sorte.

— Du i-este, quoique le navire où il était fût anglais, je crois que mon héros est Français, car il parle notre langue comme toi et moi... Ce qui m'a lait venir les larmes aux jeux, c'est quand les jeunes filles sont revenues à elles... En le voyant, elles se sont jetées à ses genoux ; elles avaient l'air de le rcgarder avec religion et de le remercier comme on prie Dieu... Puis après, elles ont jeté les yeux autoin* d'elles comme si elles avaient cherché quelqu'un , elles se sont dit quelques mots , et ont éclaté en sanglots en se jetant dans les bras Inné rie l'anti-c.

l.KS VAlKHAiiKS. lits

— Qiu'l sinistre, mon Dieu ! coinl)i('n (Ir lictiincs il doit y avoir!

— Quand nous avdns (|uitti- les lalaiscs , la mer avait déjà rejeté sept cadavres... des dehris, des

caisses J'ai fait prévenir les douaniers ({ardes-

côtes... ils resteront là toute la journée pour veiller; <'t si, comme je l'espère, d'auti'es naufraf{és échappent, on les enverrait ici... Mais, écoute donc, ou dirait un bruit de voix. . . Oui , ce sont nos naufrages. -

Et le régisseur et sa femme coururent à la porte de la salle, qui .s'ouvrait sur une lonr{ue aalerie, pendant que ]\I. Rodiu, ronacant convulsivement si-.s ongles plats, attendait avec une inquiétude courioucée l'arrivée des naufrago ; un tableau fouchanf s'nf- IVit bientôt à sa vue.

Du fond de cette galerie, assez sombre el st'iili'« ment percée d'im côté de plusieurs fenêtres m ogive, trois personnes conduites par un paysan s'av ancaient lentement.

Ce groupe se composait de deux jeunes filhs »•( de l'homme intrépide à qui elles devaient la vie... Rose et Blanche... (-taient à droite et à gauche de leur sauveur, qui, marchant avec beaucoup de peiti<\ s'appuyait légèrement sur leurs bras.

Quoiqu'il eût vingt-cinq ans accomplis, la ligure juvénile de cet homme n'annonçait pas cet âge ; ses longs cheveux blond-cenrlré, sé|)arés au milieu de son front, tombaient lisses el humides sur le collet il'un ample manteau brun doul on lavait couvert. Il serait difficile de rendre l'adoi-able bonté (h' i ette

loi I.K JIIK KKIIAM.

|)àl<' cJ (lonop rijriin^, aussi puro i\uo co (|up !«• pinceau (II" Hapliiu'l a pi'fxluit de jilus idéal ; far seul Ci' divin artisfo anraif pu rondro la jîràco niôlaurolii|UO do ce visajjp enchanteur, la sérénité de son i-e- ;(ard céleste, limpide et bleu comme celui d'un archanj^e. .. ou d'un martyr monté au ciel.

Oui, d'un mai-lyr, car une sanglante auréole cei- <{naif déjà cette tète charmante...

(ihose douloureuse à voir... au-dessus de ses sourcils blonds , et rendus par le froid d'im coloris plus vif, une ('troite cicatrice, qui datait de plusieurs mois, semblait entourer son beau front d'un cordon de pourpre; chose plus triste encore, ses mains avaient été cruellement transpercées par un crucifiement ; ses pieds avaient subi la même mutilation;... et s'il marchait avec tant de peine , c'est que ses blessui'cs venaient de se rouvrir sur les rochers aigus où il avait couru pendant le sauvetage.

Ce jeune homme était Gabriel , prêtre attaché au \ missions étrangères et fils adoptif de la fenime de Dagobert.

(iabriel était prêtre et martyr... car, de nos jouj-s, il y a encore des martyrs... comme du temps oii les Césars livraient les premiers chrétiens aux lions e( aux tigres du cirque.

Car de nos jours, des enfants du peuple, c'est presque toujours chez lui que se recrutent les dévouements héroïques et désintéressés, des enfants du peuple, poussés par une vocation i-especlable, coiiiiiic ((' (|iii est courageux cl sincère, s'en vont

LKS \AIKR\GKS.' KK.

(liiiis loulos les parties du nioiido (oiitpr do prnpafrfr U'iir loi , ot lu'uv or la torture , la iiioi-f , avoe une bienvoillanco injTÔnuo.

(Combien d'eux , victiîiu's dc^i l)arbares, ouf péri, obscurs ef i<]norés , au milieu des solitudes des deux mondes!... Ef pour ces simples soldats de la croix, qui n'ont que leur croyance et que leur intrépidité , jamais au retour (et ils reviennent rarement ) , jamais de fructueuses et somptueuses dijjuités ecclésiasli- (|uos. Jamais la pourpre ou la mitre no cacbent leur Iront cicatrisé , leurs membres mutilés : comme le plus wrand nombre don soldats du drapeau, ils meurent oublies ^

Dans leur reconnaissance iujjénuo, les tilles du f{cnéral Simon , une fois revenues à elles après le naufrafje , et se trouvant en état de gravir les rocbers, n'avaient voulu laisser à personne le soin de soutenir la démarcbe cbancelante de celui qui venait de bs arraiber à une mort certaine.

Les vêlements noii'? do Rose et de Blanclie ruis-

' X'ouï. uous rappelleruns toujours avec éinolion la fiu d'un»' letlio fcrite , il y a deot ou trois ans, par un de ees jeunes et valeureux ini>- .-.ionnaires, fils de malLenreux paysans de la Iteauee : il écrivait à sa mère, du fond du Japon, et terminait ainsi sa lettre :

- .-.dieu , ma chire mère ; on dit qu'il y a beaucoup de danger la où - l'on m'envoie... Priez Dieu pour moi . et dites à tous mes bons voi- T .sins que je les aime, et que je pense bien souvent a ea\. r

Celte naïve recommandation , ^'adressant du milieu de l'.Asie à de pauvres paysan.n d'un hameau de Franco , n'e«t-elle pas trè«-tonchant<? dan< sa simplicité ?

Kk; l.M .11 IK KKKAM.

sciaient d'eau ; loiir figure , d'une «raiule pâleur, exprimait une douleur profonde ; «les larmes récentes sillonnaient leurs joues ; les yeux inornes , baissés, Ircniblantes d'émotion et de froid, les orphelines sont^eaient avec désespoir qu'elles ne reverraient plus Oatijobert, leur guide, leur ami... car c'était à lui (jue Gabriel avait tendu en vain une main secourablc pour l'aider à gravir les rochers ; nialhcurcusemenl les forces leur avaient manque à tous deux... et le soldat s'était vu emporter par le retrait d'une lame.

La vue de (labriel fut un nouveau sujet de surprise pour Rodin, qui s'était retiré à l'écart, afin de tout examiner; mais cette surprise était si heureuse... il éju'ouva tant de joie de voir le missionnaire sau\é d'une mort certaine, que la cruelle impression qu'il avait ressentie à la vue des lilles du général Simon s'adoucil un peu (on n'a pas oublié qu'il fallait pouiles projets de ^I. Rodin que Gabriel fût à Paris le 15 février).

Le régisseur et sa femme , tendrement émus à l'aspect des orphelines, s'approchèrent d'elles avec empressement.

c Monsieur... monsieur... bonne nouvelle, — s'écria un garçon de ferme en entrant. — Encore deux naufraaés de sauvés !

— Dieu soit loué, Dieu soit béni ! — dit le missionnaire.

— Où sont-ils? — demanda le régisseur en se dirigeant vers la porte.

— Il \ en a un ([ui peut marcher. .. il nw siiil avic

Ï.KS N.AtKUAGKS. I«7

Justin, (jiii j'cinièiip ... 1,'antrp a été blesse confiT l»-s rochers, on le transporte in* sur un brancard fiiit de branches d'arbres. . .

— Je cours le faire placer dans la salle basse, — dit le régisseur en sortant ; — toi , ma femme, occupeloi de ces jeunes demoiselles.

— Et le naufragé qui peut marcher... où est-il? — demanda la femme du régisseur...

— Le voilà, — dit le paysan en montrant quelqu'un qui s'avançait assez rapidement du fond de la galerie. — Dès qu'il a su que les deux jeunes demoiselles que l'on a sauvées étaient ici... quoiqu'il soit vieux et blessé à la tète... il a fait de si grandes enjambées... que c'est loni au plus si j'ai pu le devancer... -

I.e paysan avait à peine prononcé ces paroles, que Hose et Blanche, se levant pai- un mou\emenl sponliiné, s'étaient précipitées vers la porte

Elles y arrivèrent en même temps que Dagoberl.

Le soldat , incapable de prononcer une parole , tomba à genoux sur le seuil en tendant ses bras aux filles du général Simon... pendant que Rabat-Joie, courant à elles, leur léchait les mains...

^lais l'émotion était trop violente pour Dagoberl... lorsqu'il eut serré entre ses bras les orphelines , sa lète se pencha en arrière , et il fût tombé à la ren- \erse sans les soins des paysans. Malgré les obseivations de la femme du régisseur sur leur faiblesse el sur leiu" émotion, les deux jeunes filles \nnhu"enl

lOK 1,E iVW ERRAXT.

accompaj]npr Dagobort évanoui, (\no l'on lran«;|)oi'ta dans une chambre voisine.

A la vue du soldat, la iigure de M. Rodin s'étall violemment contractée, car jusqu'alors il avait cru à la mort du guide des fdles du général Simon.

Le missionnaire , accablé de fatigue , s'appuyail sur une chaise et n'avait pas encore aperçu Rodin.

In nouveau personnage, un homme au teint jaune el mat, entra dans cette chambre, accompagné d'un paysan qui lui indiqua Gabriel.

L'homme au teint jaune, à qui on avait prêté uiublouse et un pantalon de paysan, s'approcha du missionnaire, et lui dit en français, mais avec un accrnJ étranger :

.^ Le prince Djalma vient d'être transporté toul à riirure ici Son premier mot a été pour vous appeler.

— Que dit cet honnue?... — s'écria Rodin en s'a- \ancant vers (labriel.

— Monsieur Rodin ! — s'é'cria le missionnaire eu reculant de surj)rise.

• — Monsieur Rodin !... — s'écria l'autre naufragé ; et , de ce moment , son œil ne quitta plus le correspondant de Josué.

— Ions ici... monsieur... — dit Gabriel en s'approchant de Rodin avec une déférence mêlée de crainte.

— Que vous a dit cet homme ? — répéta Rodin dune voix altérée. — \'a-t-il pas prononcé le nom du prince Djalma?

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