‹ Le juif errant (volume 4)Chapitre 20 sur 37 · I.KS \.AlKR.A«JKîr. IIH · texte numérisé non relu

I.KS \.AlKR.A«JKîr. IIH

— Oui... monsieur, le princo Djalina rs( iiu des |)assujj('rs (lu vaisseau au'jlais qui venait d'Alexandrie ef sur lequel nous avons naulVafjé... Ce navire avait relàelié aux Açores, où je nie trouvais; le bàtinieni (|ui jn'anicnait de Charlestouu ayant été oblifjé de rester dans eette île à cause de «jrandes avaries, je me suis end)ar([né sur le Blark-K(((ile , où se trouvait le prince Djairna. \ous allions à l'ortsnionlli ; de là, mon intention était de revenir en France. -

Kodin ne sonj^eail pas à interrompi'e Gabriel ; celte nouvelle secousse paralysiit sa pensée. Kniin , comme un lionune qui tente un dernier effoi't , quoiqu'il en sache d'avance la vanité, il dit à (îabriel : a VA savez- V(uis quel est ce prince Djalma?

— - In jeune homme aussi bon que brave... le lils diin roi indien dépossédé de son territoire par les Antçlais. .. -n

Puis, se tournant vers l'autre naufra;jé, le missionnaire lui dit avec intérêt : a Comment va le prince? ses blessures sont-elles dangereuses ?

— Ce sont des contusions très-violentes, mais qui ne seront pas mortelles, — dit l'autre.

— Dieu soit loué! — dit le missionnaire en s'a- (b'essant à Rodin, — voici, vous le voyez, encore nu naulrajjé de sauvé.

— Tant mieux , — rcponchl Rodin d un ton impérieux et bi'ef.

— Je vais aller auprès de lui, — -(ht (îabriel ave soumission. — \ ous n'avez aucun ordre à me donner?...

— Serez-ious en état de partir... (hiiis deux ou Irois lic'ures, malgré vos iatigues?

— S'il le faut oui.

— Il le faut... \ou.s partirez aiee moi. - <iabriel .s'inclina devant Rodin , qui tondja anéanti

sui' une chaise pendant que le missionnaire sortait a\ec le paysan.

L'homme au teint jaune était resté dans un coin de la chambre, inaperçu de Rodin.

Cet honune était Faringhea , le métis , un des trois chels des Etrangleurs , qui avaient échappé aux poursuites des soldats dans les ruines de Tchaudi ; après avoir tué Mahal le coutrebandier, il lui avait volé les tiépèches écrites par AI. Josué V au Daël à Rodin , et la lettre grâce à laquelle le contrebandier devait être reçu comme passager à bord du Rinjter. Fariughea s'étani échappe de la cabane des ruines de Tchaudi sans être \u de Djalma, celui-ci le retrouvant à bord après son évasion (que l'on expliquera plus tard), ignorant qu'il appaHmt à la secte des Phansegars, l'avait traité pendant la traversée conuiu* un compatriote.

Rodin, l'œil fixe, hagard, le teint livide de rage îuuettc, rongeant ses ongles jusqu'au vif, n'apercevait pas le juctis (jui , après .s'être silencieusement approché de lui , lui mit familièrement la main sur l'épaule et lui dit : . \'ous vous appelez Rodin?

— Qu'est-ce? — demanda celui-ci en tressaillant et eu rechessaut brusquement la tête.

— Vous vous appelez Rodin ? — répéta Faringliea. . .

LE DEf.mr l'ULH PAUl.-«. IH

— Oui... que \ouIez-vous/

— Vous demeurez rue du .Milieu-des-Lrsiu.'i, ii Paris?...

— Oui... mais eueore uue lois, que voulez-ious?

— Rieu... maiufenaul... Frèi-e... — plus fard... Ix'aucoup. "

El Faringhea , s'éloijjuaul à pas leuts , laissa Rodiu effrayé ; car cet homme, qui uc tremblait devant rien, avait été frappé du sinistre rpcjard et de la sombre physionomie de rKtraujjleur.

CHAPlTRl!: U.

LE DK r A RT l'Or W I' \ W I s

Le plus urund silence rè«;ue dans le eluiteau dr llardovillc; la tempête s'est peu à peu calmée, Ion n'entend pliis ait loin que le sourd ressac des vajrues qui s'abattenl pesamment sur la côte.

Dagobcrt et les orphelines ont été établis dans des cluimbres chaudes et eonforiables au premiel* étage du château.

Djalma , trop grièvement blessé poUr être transporté à l'étage supérieur, est resté dans une salle basse.

Au moment du naufrage , liue mère éploréc lui

Mi LK Jl IK KKK.VM.

iivail rcMilis son enfant entre les l)ras. ICii vain il voulut tenter (rarraclier cet infortuné à une mort certaine ; ce dcvouenicnt a gène ses niouvcinents, et le jeune Indien a été presque brisé sur les roches.

Karinghea, qui a su le convaincre de son alTection, est resté auprès de lui, à le veiller.

(îabricd, après avoir donné quelques consolations à Djahna , est remonté dans la chambre qui lui était destinée; fidèle à la promesse qu'il a faite à Uodin d'èli'e prêt à partir au bout de deux lieures , il n'a pas voulu se coucher : ses habits séchés, il s'est endormi dans un grand fauteuil à liant dossier, placé devant une cheminée où brùlc un ardent brasier.

(jcI appartement est situé auprès de ceux qui sont occupés par Dagobert et par les deux sœurs.

Habat-Joie, probablement sans aucune défiance dans un si bonnctc cbàteau , a quitté la porte de Rose et de Blancbc pour venir se réchauffer et s'étendre devant le foyer au coin duquel le missionnaire est endormi.

Rabat-Joie , son museau appuyé sur ses pattes allongées , jouit avec délices d'un parfait bien-clrc , après tant de traverses terrestres et maritimes ! Xous ne saurions affirmer qu'il pense habituellement beaucoup au pauvre \ieux .Jovial; ù moins qu'on ne prenne pour une mar([ue de souvenir de sa part son irrésistible besoin de mordi-e Ions les chevaux blancs (jn'il avait rencontrés de|)nis la uu)rl de son vénérable (•<»)upa;în<»n , lui justpi'alors le plus iMi»riènsil tics '•hiens à l'endroil ile^' chevaux de toute robe.

l.E DEPAKl l'OlR P.AKIS. Il;}

Au bout de quelques iiislaiits , une des purles (|ui donnaient dans cette chambre s'ouvrit , et les deux sœurs entrèrent timidement. Depuis quelques instants, éveillées, reposées et habillées, elles ressentaient encore de l'inquiétude au sujet de Dagobcrt : quoique la femme du réjijisseur, après les avoir conduites dans leur chambre, fût ensuite revenue leur apprendre que le médecin du villa<]c ne trouvait aucune gravité dans l'état et dans la blessure du soldat, néanmoins elles sortaient de chez elles, espérant s'ini'ormer de lui auprès de quelqu'un du château.

Le haut dossier de l'antique l'auteuil où dormait <iabrielle cachait complètement ; mais les orplielines, \oyant Rabat-Joie tranquillement couché au pied de ce lauteuil, crurent que Dagobcrl y sommeillait; elles s'avancèrent donc vers ce siège sur la pointe du pied.

A leur grand etonnement , elles lirent (jabriel endormi. Interdites ^ elles s'arrêtèrent immobiles , n'osant ui reculer ni avancer de peur de l'éveiller.

Les longs cheveux blonds du missionnaire, n'étant plus mouillés, frisaient naturellement autour de son cou et de ses épaules ; la pâleur de son teint ressortait sur le pourpre foncé du damas (|ui recouvrait le ilossier du fauteuil. Le beau \ isage de tJabriel exprimait alors une mélancolie amère , soit qu'il fût sons l'impression d'un songe pénible, soit qu'il eût l'habilude de cacher de douloureux ressentiments dont l'expression se révélait à son insu pendant sou sommeil; malgré cette apparence de tristesse navrante, II. 8

SOS Iniils conscM'vaionl leur caractùri' (ran<{ôli(}ii(' (loMceur, d'un attrait inexprimable... car rien n'es! j)lus touchant que la beauté qui souffre.

Les deux jeunes fdles baissèrent les yeux, fou;nrent spontanément , et échangèrejit un coup d\m\ \\n peu inquiet en se montrant du rejjard le missionnaire endormi.

« Il dort, ma s(pur, — (Ht Hose à voix basse.

— Tant mieux... — répondit lîlancbe aussi à voi\ basse en faisant à Rose un signe d'inteUigence , — nous pourrons le bien rejjarder. ..

— I'jU venant de la mer ici a\ ec lui , nous n osioii> pas...

— Vois donc comme sa figure est douce !

— Il me send)le que c'est bien lui (\uv nous iuoils \\i (bins nos rêves.

— Disant qu'il nous protét{erai(.

— Kt celle fois encore... il n'y a pas man(|ué. • — .Mais, du moins, nous le voyons...

— Ce n'est pas comme dans la prison de Leipsick. . . pendant cette nuit si noire.

— Il nous a encore sau\ées, celte fois.

— Sans lui... ce malin... nous périssions...

— l'ourtanl, ma soeur, dans nos rêves, il me semble que son \isa|{e était comme éclairé pai- une douce lumière.

— Oui... lu sais, il nous éblouissait prescpie.

— Kl puis il n'avait pas l'aii- si ti-isle.

— (]'esl (pi'alors, \ois-lu, il xcriail iU\ (ici , cl mainlenani il csl sur lerre...

i.i; j)i<:i'\ui l'uiu l'.Aïus 115

— Ma scpiir. .. csl-cc qu il avail alors aulour du Iroiil ccftc cicatrice d'un rose vif?

— Oh 1 non... nous nous en serions bien apci- «jnes.

— Et ù SCS mains... vois donc aussi ces cicatrices...

— Mais s'il a été blessé... ce n'est donc pas un airhan-je ?

— Pourquoi, ma sœur.' .s'il a reçu ces blessures en voulant empêcher \c niai , ou en secoui-ant des personnes qui, comme nous, allaient mourir ?

— Tu as raison... s'il ne courait pas de danj|ers eu venant au secours de ceux (ju il protège, ce serait moins beau...

— Comme c'est domma<je (ju'il n'ouvre pas les yeux...

— Leur regard est si bon , si tendre !

— Pourquoi ne nous a-f-il rien dit de notre mèix' pendant la route ?

— \ous n'étions pas seules avec lui... il n'aura |)as voulu...

— Maintenant nous sonunes seules...

— Si nous le priions pour qu'il nous en parle... ■> Kt les orphelines s'interrogèrent du rcjjard avec

une naïveté charmante ; leurs ravissantes ligures se coloraient d'un vif incarnat, et leur sein \ir<5inal palpitait doucement sous leur robe noire, i. lu as l'aisou... |>ri()ns-le.

— Mon Dieu, ma s(eur, connue uofrc creur bal, — dit l)lanch(> ne doulanl pas avec raison qiu' Ilose ne ressentît tout ce qu'elle ressentait elle-même, —

116 Li: JLIF KKKAM.

ri coimiie ce. batleiiieiit lait du bien 1 On dirait ({u il \a nous arriver quelque chose d'heureux. -

Les deux sœurs, après s'être rapprochées du lau- Icuil sur la pointe du pied , s'agenouillèrent les mains jointes, l'une k droite , l'autre à gauche du jeune prêtre. Ce fut un tableau charmant. Levant leurs adorables figures vers Gabriel , elles dirent tout bas , bien bas , d'une voix suave et fraîche comme leurs visages de quinze ans :

u Gabriel I ! parlez-nous de notre mère. . . -^ A cet appel, le missionnaire fit un léger mouvement, ouvrit à demi les yeux, et grâce à cet état de vague somnolence (jui précède le réveil complet, se rendant à peine compte de ce qu'il voyait, il eut un ravissement à raj)parition de ces deux gracieuses figures qui , touruées vers lui , lappelaient doucement.

.. Oui m'appelle ? — dit-il en se reveiliaiil Joul à lait et en redressaut la tète.

— C'est nous !

— Xous, Blanche et Rose ! s

Ce fut au tour de (iabriel à rougir, car il reconnaissait les jeunes filles qu'il avait sauvées.

- Relevez-vous, mes sœurs, dit-il, — on ne s agenouille que devant Dieu... -

Les orphelines ol)éirent et furent bientôt à ses côtés, se tenant par la mam.

- Vous savez donc mon nom ?... — leur denuuulal-il en souriant.

- Oli ! nous ne l'avons pas oublié.

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