‹ Le juif errant (volume 4)Chapitre 2 sur 37 · I. K C 0 .\ TK K » .\ S 1) I K R · texte numérisé non relu

I. K C 0 .\ TK K » .\ S 1) I K R

li'oi'jifje (lu niafiii a d('|)nis loiiglcnips cessé.

liG soleil est à son déclin ; quelques heures se soni écoulées depuis que l'Etrangleur s'est introduit dans la cabane de Djalma et l'a tatoué d'un signe mystérieux pendant son sommeil.

I n cavalier s'avance rapidement au milieu d'une longue avenue bordée d'arbres touflus.

Abrités sous cette épaisse voûte de verdure, mille oiseaux saluaient par leurs gazouillements et par leurs jeux cette resplendissante soirée; des perroquets verts et rouges griiiqjaient à l'aide de leur bec crochu à la cime des acacias roses ; des maïna-maïnou , gros oiseaux d'un bleu lapis , dont la gorge el la longue queue ont des reflets d'or bruni , poursuivaient les loriots-princes d'un noir de velours nuancé d'orange; les colombes de Kolo, d'un violet irisé, faisaient entendre leur doux roucoulement à coté d'oiseaux de paradis dont le plumage étincelant réunissait l'éclat prismati([uc de l'émeraude cl du rubis, de la topaze et du saphir.

(]ette allée, un peu exhaussée, doiniiuiit un petit

Ir IV,i|ip(' iiil ((riir . il (oiiil)t' liaijJiiO rlalis iOli £iiii;j , l'I l'ussiisitili (lis- ]nil'<lll. n

LK (JU.VTKElt.AMULU. 9

étaiiji où se piojcttiit çù et là l'ombre verte des tamarins et des nopals; l'eau, cabne, limpide, laissait voir, comme incrustés dans une masse de cristal bleuâtre, lant ils sont immobiles, des poissons d'ar- <(cnt aux nageoires de pourpre, d'autres d'azur aux nageoires vermeilles ; tous sans mouvement à la surface de l'eau , où mii'oitait un éblouissant rayon de soleil, se plaisaient à se sentir inondés de lumière et de clialcur ; mille insectes, pierreries vivantes , aux ailes de feu , glissaient , voletaient , bourdonnaient sur cette onde transparente où se reflétaient à une profondeur extraordinaire les nuances diaprées des feuilles et des fleurs aquatiques du rivage.

Il est impossi])le de rendre l'aspect de cette nature exubérante, luxuriante de couleurs, de parfums, de soleil, et servant pour ainsi dire de cadre au jeune et brillant cavalier qui arrivait du fond de l'avenue. — (Test Djalma.

11 ne s'est pas aperçu que l'Etrangleur lui a ti'acé sur le bras gauche certains signes ineffaçables.

Sa cavale javanaise, de taille moyenne, remplie de vigueur et de feu , est noire comme la nuit ; un étroit tapis rouge remplace la selle. Pour modérer les bonds inqiétueux de sa jument , Djalnui se sert d'un petit mors d'acier dont la bride et les rênes tressées de soie écarlate sont légères comme un fil.

\ul de ces admirables cavaliers si magistralement sculptés sur la frise du Partbénon n'est à la fois plus gracieusement et plus fièrement a cheval quece jeuuc Indien, dont le beau visage, éclairé par le soleil cou-

10 1,K Jl IK KUK.Wr.

chant, rayonne de bonheur et de sérénité; ses ycn\ brillent de joie ; les narines dilatées, les lèvres entrouvertes, il aspire avec délices la brise eni])aumée du parfum des fleurs et de la senteur de la feuillée, car les arbres sont ejicore humides de l'abondante pluie qui a succédé à l'orage.

In bonnet incarnat assez semblable à la coiffure j'recque, posé sur les cheveux noirs de Djalma, fait encore ressortir la nuance dorée de son teint ; son cou est nu, il est vêtu de sa i-obc de mousseline blanche à larges manches, serrée à la (aille par une ceinture écarlate ; un caleçon très -ample, en tissu blanc, laisse voir la moitié de ses jambes nues, fauves et polies ; leur galbe, d'une pureté antique, se dessine sur les flancs noii's de sa cavale , que Djalma presse légèrement de son mollet nerveux ; il n'a pas d'éti'iers ; son pied, petit et étroit, est chaussé d'une sandale de maroquin rouge.

La fougue de ses pensées, tour à tour impétueuses et contenues, s'expi-imait pour ainsi' dire par l'allure qu'il imposait à sa cavale : allure tantôt hardie, précipitée , comme l'imagination qui s'emporte sans fi-ein ; tantôt calme, mesurée, comme la réflexion qui succède à une folle vision. Dans cette course bizari-e, ses moindres mouvements étaient remplis d'une grâce fière, indépendante et un peu sauvage.

Djalma , dépossédé du territoire paternel par les Anglais , et d'abord incarcéré par eux connue prisonnier d'Etat après la jnorl de son |)ère tué les armes à la niain (ainsi ((ue M, Josué \ an Duel lavai! ccril

l,!-: CONTIŒIÎ.WDIEU. 11

(le Balavia à M. Rodiii), a été ensuite mis en liberté.

Abandonnant alors l'Inde continentale, accompa<|né du général Simon, qui n'avait pas quitté les abords de la prison du fils de son ancien ami, le roi Kadja-Sing , le jeune indien est venu à Batavia , lieu de naissance de sa mère, pour y recueillir Ir modeste héritage de ses aïeux maternels.

Dans cet héritage si longtemps dédaigné ou oublié par son père, se sont trouvés des papiers inqjortants et la médaille, en tout semblable à celle que portent Rose et Blanche.

Le général Simon, aussi surpris que charmé de cette découverte , qui non-seulement établissait Un lien de parenté entre sa femme et la mère de Djalma, mais qui send)lait promettre à ce dernier de grands avantages à venir ; le général Simon , laissant Djalma à Batavia pour y terminer quelques affaires, est parti pour Sumatra, île voisine : on lui a fait espérer d'y trouver un bâtiment qui allât directement et rapidement en Europe; car, dès lors, il fallait qu'à tout prix le jeune Indien fût aussi à Paris le 15 février 1852. Si, en effet, le général Simon trouvait uu vaisseau prêt à partir pour l'Europe, il devait revenir aussitôt chercher Djalma ; ce dernier, attendant donc d'un jour à l'autre ce retour, se rendait sur la jetée de Batavia , dans l'espérance de voir amver le père de Rose et Blanche par le paquebot de Sumatra.

Ouelques mots de l'enfance et de la jeunesse du lils de Kadja-Sing sont néces.saires.

.Ayant perdu sa mère de très-bonue heure, sim-

12 i.K JllK KHHAM.

picinciil cl ludcmciit élevé, cufuiit , il axait accniiipaijné son père à ces «p-aiulos chasses aiiv tigres , aussi dangereuses que des batailles ; à peine adolescent, il l'avait suivi à la guen-e pour défendre son territoire... dure et sanglante guerre... Ayant ainsi vécu , depuis la mort de sa mère, au milieu des forets et des montagnes paternelles, où, au milieu de conduits incessants, cette nature vigoureuse et ingénue s'était conservée pure et vierge ; jamais le surnom de Gcncrciix qu'on lui avait donné ne fut mieux mérité. Prince, il était véritablement j))-ince... chose rare... et durant le temps de sa captivité, il avait souverainement imposé à ses geôliers anglais par sa dignité silencieuse. Jamais un reproche, jamais une plainte; un calme fier et mélancolique... c'est tout ce qu'il avait opposé à un traitement aussi injuste que barbare, jusqu'à ce qu'il fût mis en liberté.

Habitué jusqu'alors à l'existence patriarcale ou guerrière des montagnards de son pays, qu'il avait quittée pour passer quelques mois en prison, Djalma ne connaissait pour ainsi dire rien de la vie civilisée. Mais, sans avoir positivement les défauts de ses qualités, Djalma en poussait du moins les conséquences à l'extrême : d'une opiniâtreté inflexible dans la foi jurée, dévoué à la mort, confiant jusqu'à l'aveuglement, bon jusqu'au plus complet oubh de soi, il eût été inflexible pour qui se ïùi montré envers lui ingrat, menteur ou perfide. Enfin, il eût fait bon maiché de la vie d'un traîti'c ou d'un parjure , parce qu'il aurait ti-ouvé juste, s'il avait commis une trahison ou

Page 1