‹ Le juif errant (volume 4)Chapitre 27 sur 37 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

AGRICOL BAUDOI.V.

Le poète forgeron était un j^rand garçon de lingtquatre ans environ, alerte et robuste , au teint hàlé, aux cheveux et aux yeux noii's , au nez aquilin , à la physionomie jiardic , expressive et ouverte ; sa ressemblance avec Dagobert était d'autant plus frappante qu'il portait, selon la mode d'alors, une épaisse moustache brune, et que sa barbe, taillée en pointe, lui couvrait seulement le menton ; ses joues étaient d'ailleurs rasées depuis l'angle de la mâchoire jusqu aux tempes ; un pantalon de velours olive , une blouse bleue bronzée à la fumée de la forge , une cravate noire négligemment nouée autour de son cou nerveux, une casquette de drap à coui'te visière, tel était le costume d'Agricol ; la seule chose qui contrastât singulièrement avec ces habits de travail était une magnilique et large Heur d'un pourpre foncé, à pistils d'un blanc d argent , (jue le forgeron tenait à la main.

IÙ2 Li; JLIK KllUAXJ

u Bonsoir, J)oniir mère... — dil-il en oniranf <l ni allunl aiissilôt oiiihi'a.sscr Kj-aiiooisi* : — puis, laisaiil un sijjnc de tète aniital à la jeinie liMe, il ajouta : — Bonsoir, ma petite ^layeux.

— Il nie semble que tu es bien en retard , /non enfant... — dit Françoise en se dirij^eant vers le petit pocle où était le modeste repas de son lils ; — je conmiençais à m'inquiéter. . .

— A t'inquiéter pour moi... ou poin* mon souper, chère mère? — dit jjairmeni Agricol. — Diable... e'est que tu ne me pardonnerais pas de laire attendre le bon petit r(>pas ([ue tn me prépares . cl eela. dans la crainte qu'il fVil moins bon... (jourmandc... \a! D

Et ce disant , le forjieron voulut encore endirasser sa mère.

c Alais finis donc... vilain enfant... tu vas me faire renverser le poêlon.

— Ça serait domma<{e, bonne mère, car ea ei/ibaume... Laissez-moi voii'ceque ccst...

— Mais non... attends donc...

— Je parie qu'il .s'agit de certaines ponunes de terre au lard que j adore.

— Un samedi, n'est-ce pas? — dit Françoise d'un ton de doux repi'ocbe.

— C'est vrai , — dit Agricol en échangeant avec la .Mayeux un sourire d'innocente malice ; — mais à propos de samedi, — ajouta-t-il, — tenez, ma mèiT. voilà ma paye.

— Merci, mon cjifant, mets-la dans l'armoire.

AGRIOOL U.ALDUIN. 153

— Oui, ma mère.

— Aliî mon Dieu! — dit tout à coup la jeune ouvrière , au moment on Ajjricol allait mettre son argent dans l'armoire , — (juelle belle fleur tu a.s à la main, Ar{ricoI !... je n en ai jamais vu de pareille... et en plein hiver encore... Re<jardcz donc, madame Françoise.

— Hein, manière! — dit Ajjricol en s'approchant de sa mère pour lui montrer la Heur de plus près. — Retjardez , admirez, et surtout sentez... car il est impossible de trouver une odeur plus douce , plus af{real)le.., c'est un mélanijc de \anille et de fleur d'oranger '.

— C'e.st vrai , mon enfant , ça embaume. — Mon Dieu! que c'est donc beau! — dit Françoise enjoignant les mains avec admiiatiou. — Où as-tu trouve cela?

— Tiouvè, ma bonne mère? — dit Agricol eu rianl. — Diable! vous croyez que l'ou lait de ces trouvailles-là en venant de la barrière du Maine à la rue Brisc-AIiche ?

— Et comment donc l as - tu , alors? — dit lu Alaj eu\, qui partageait la curiosité de Françoise.

— Ah! voilà... vous voudriez bien le savoir... eh bien! je vais vous .satisfaire... cela t'expliquera pourquoi je rentre si tard, ma bonne mère... car autre chose encore m'a attardé : c'est vraiment la soirée

' Fleur uiaguifiqai' du ciiitn.m anuibile , admirable plante hulbeuie de serre chaude. : Mtii* >,

i;,4 1-K JliK EIUIAM.

Hiix iivniUii-es... Je iirrn rc\ ruais donc d'iiii l)<»n pas; j'étais déjà au coin de la rue de Babylone, lorsque j'entends un petit jappement doux et plaintif; il faisait encore un peu jour... je regarde... c'était la plus jolie petite chienne qu'on puisse voir, «jrosse comme le poing , noire et l'eu, avec des soies et des oreilles traînant jusque sur ses pattes.

— C'était un chien perdu , bien sur, — dit Françoise.

— Justement. Je prends donc la pauvre petite hète , qui se met à me lécher les mains ; elle avait autour du cou un large ruban de .satin i-ouge , noue avec une grosse bouffette ; ça ne me disait pas le nom de son maître ; je regarde sous le i-uban , et je \(ùs un petit collier fait de chaînettes d'or ou de \crmeil, avec une petite plaque;..: je prends une allumette chimique dans ma boîte à tabac; je frotte, j'ai assez de clarté pour lire, et je lis : Lutixe : upparlient à mademoiselle Adrienne de Cardorille , rue de Bahijlone, numéro 7.

— Heureusement tu te ti'ouvais dans la rue , — dit la ^layeux.

— Gomme tu dis ; je prends la petite bête sous mon bras, je m'oriente, j'arrive le long d'un grand mur de jardin qui n'en Unissait pas, et je trouve enfin la porte d'un petit pavillon qui dépend sans doute d'un grand hôtel situé à l'autre bout du mur du parc, car ce jardin a l'air d'un parc ;... je regarde en l'air et je vois le numéro 7, fraîchement peint au-dessus (l'une petite porte à guichet ; je sonne ; au bout de

.\(iUH;OL RAI l»Ol\. 155

(fuelques instants passés sans doule à m'cxaminrr , car il me semble avoir vu deux yeux à travers le j{rillage du guichet, ou in ouvre... A partir de maintenant... vous n'allez plus me croire.

— Pourquoi donc, mon enfant?

— Parce que j'aurai l'air de vous faire un coiity de fées.

— Un conte de fées? — dit la Mayeux.

— Absolument , car je suis encore tout ébloui , tout émerveillé de ce que j'ai vu... c'est comme le iatj[ue souvenir d'un rêve.

— Voyons donc, voyons donc, — dit la bonne mère, si intéressée qu'elle ne s'apercevait pas que le souper de son lils commençait à répandi'e une légère odeur de brùlc.

— D'abord , — reprit le forgeron en souriant de I impatiente curiosité qu'il inspirait , — c'est une jeune demoiselle qui m'ouvre , mais si jolie , mais si coquettement et si gracieusement habillée, qu'on eût dit un charmant portrait des temps passés ; je n'avais pas dit un mot qu'elle s'écrie : — Ah! mon Dieu, monsieur, c'est Lutine ; vous l'avez trouvée , vous la rapportez ; combien mademoiselle Adrienne va être heureuse! \ encz tout de suite, venez; elle regretterait trop de n'avoir pas eu le plaisir de \ous remercier elle-même. — Et sans me laisser le temps de répondre , cette jeune lille me fait signe de la suivre... Dame, ma bonne jnère, vous raconter ce que J ai |)u voir de magniiicencc en traversant «n petit

106 LE JUIF ERIUX'I.

salon à dciui éclairé qui cmbaïuiiait , ça me serait jinpossil)l(' ; la jeune lille juarcliait trop vite. — I ne porte s'ouvre : ah! c'était bien autre chose! C'est alors que j'ai eu un tel éblouissenient, que je ne me rappelle rien qu'une espèce de miroitement d'or, de Juniière, de cristal et de ileurs, et, au milieu de ce scintillement, une jeune demoiselle d'une beauté, oh! d'une beauté idéale... mais elle avait les che\eu\ roux ou plutôt brillants comme de l'or... (détail charmant; je n'ai de ma vie \u de cheveux pareils!... Avec ça, des yeux noirs, des lèvres rouges et une blancheur éclatante, c'est tout ce que je me rappelle... car, je vous le répète, j'étais si .surpris, si ébloui, que je voyais comme à (raiej-s un \oile...

— Alademoiselle , — dit la jeune hlle, que je n'aurais jamais prise pour une femme de chambre , tant elle était élégamment vêtue, — voilà Lutine, monsieui- l'a trouvée, il la rapporte. — Ah! monsieur,

— me dit d'une voix douce et argentine la demoiselle aux cheveux dorés , — que de remerciments j'ai à vous faire!... Je suis follement attachée à Lutine... — Puis, jugeant sans donle à jnoji costume qu'elle pouvait ou qu'elle devait peut-être me remercier autrement que par des paroles, elle prit une petite bourse de soie à côté délie et me dit, je dois l'avouer, avec hésitation : — Sang doute, monsieur, cela vous a beaucoup dérangé de me rapportci* Lutine ; peut-être avez-vous perdu un temps précieux pour vous... pcrmcttcz-moi... — et elle avança la boui'se.

\(JRI(;OI, If.AlDOIX. 157

— Ail! -Ajn'icol, — (lit trislrnioiif la Alayoïix, — commo on sr mrprenait !

— Atfrnds la fin... et tu lui pardonnoras , à cottp flpînoisollr. \'oyant sans doute d'un clin d'œil à ma iiiino quo roffir do la boui-sc m'av ait vivement blessé, elle preud dans un magnifique vase de porcelaine placé à côté d'elle cette superbe fleur, et, s'adressant à moi avec un accent rempli de grâce et de bonté, qui laissait deviner qu'elle regrettait de m'avoir choqué , elle me dit :

— Au moins, monsieur, vous accepterez cette fleur...

— Tu as raison , Agricol , — dit la Mayeux en souriant avec mélancolie , — il est impossible de mieux réparei' une erreur involontaire.

— Cette tligne demoiselle,— dit Françoise en essuyant ses yeux, — comme elle devinait bien mon Agricol !

— \'est-ce pas , ma mère ? Mais au moment où je prenais la fleur sans oser leier les yeux, car, quoique je ne sois pas timide, il y avait dans cette demoiselle , malgré sa bonté , quelque chose qui m'imposait, une porte s'ouvre, et une autre belle jeune fille, gi-ande et brune , mise d'une façon bizaire et élégante , dit à la demoiselle rousse. — - Alademoiselle, il est là... Aussitôt elle se lève et me dit ; — Alille pardons, monsieur, je n'oublierai jamais que je vous ai dû un moment de vif plaisir. .. Veuillez, je vous en prie, en toute circonstance, vous rappeler mon adresse et mon nom , Adrienne de

108 LK Jl IF ERRA\T.

Carflovillp. — Là-dos.sus pllo disparaît. Je ne trouvr pas un mot à répondre ; la jeune fille me reconduit , me fait une jolie petite révérence à la porte, et me voilà dans la rue de Babylone , aussi ébloui , aussi étonné , je vous le répète , que si je sortais d'un palais enchanté...

— C'est vrai , mou enfant , ça a l'air d'un conte de fées ; n'est-ce pas , ma pauvre Alayeux?

— Oui , madame Françoise , — dit la jeune fille d'un ton distrait et rêveur qu'Agricol ne remarqua pas.

— Ce qui m'a touché , — reprit-il , — c'est que cette demoiselle , toute ravie qu'elle était de revoir sa petite béte , et loin de m'oublier pour elle comme tant d'autres l'auraient fait à sa place , ne s'en est pas occupée devant moi ; cela annonce du cœur et de la délicatesse, n'est-ce pas, Alayeux? Enfin , je crois cette demoiselle si bonne , si (généreuse , que dans une circonstance importante je n'hésiterais pas à m'adresser à elle...

— Oui. . . tu as raison , ; — répondit la Mayeux de plus eu plus distraite.

La pauvre fille souffrait amèrement... Elle n'éprouvait aucune haine , aucune jalousie contre cette jeune personne inconnue , qui , par sa beauté , par son opulence , par la délicatesse de ses procédés , semblait appartenir à une sphère tellement haute et éblouissante que la vue de la Mayeux ne pouvait pas seulement y atteindre... mais, faisant involontairement un douloureux retour sur elle-même , jamais pciil-èlrc rinfortnnée n'avait plus cruellement res-

AiiRlCOL HAI DOIX. lôii

senti \o poids de la laideur et de la misère

Et pourtant telle était l'Iuimble et douce rési,Qnation de cette nohii' créature , que la seule chose qui l'eût un instant indisposée contre Adrienne de Cardoville avait été l'offre d'une bourse à A,Qricol ; mais la façon charmante dont la jeune fille avait réparé cette erreur touchait profondément la Alayeux. ..

Cependant son cœur se brisait ; cependant elle ne pouvait retenir ses larmes en contemplant cette maouifique fleur si brillante , si parfumée , qui , donnée par une main charmante , devait être si précieuse à Agricol.

. ^laintenant , ma mère, — reprit en riant le jeune forgeron, qui ne s'était pas aperçu de la pénible émotion de la Alayeux , — vous avez mangé votre pain blanc le premier en fait d'histoires. Je viens de vuus dire une des causes de mon retard... voici l'autre... Tout à l'heure... en entrant, j'ai rencoutjv le teinturier au bas de l'escalier; il avait les bras d'un vert lézard superbe ; il m'arrête et il me dit d'un air tout effaré qu'il avait cru voir un homme assez bien mis roder autour de la maison comme s'il espionnait... — Eh bien ! qu'est-ce que ça vous fait , père Loriot ? lui ai-je dit. — Est-ce que vous avez peur qu'on surprenne votre secret de faire ce beau vert dont \ous êtes ganté jusqu'au coude?

— Qu'est-ce que ça peut être, en effet, que cet homme , Agricol ? — dit Françoise.

— Ma foi , ma mère , j(; n'en sais rien , et je ne m'en occupe guère ; j'ai engagé le père Lori(»t , qui

IliO M'. Il IK KKK.AXT

psl bavarfl comiiio un j^oai , à iTlom-iiPr à sa cavo, vu qup iWHvc rspiouué devait lui iinporU'i" aussi pou qu'à moi... '^

En disant ces mots, Afifricol alla dôposor \c polit sac (\o cuir qui contenait sa paye dans lo tiroir du niiliou de l'armoire.

Au moment où Françoi.se posait son poêlon sur un coin de la table , la ^layeux , sortant de sa rêverie, remplit une cuvette d'eau et vint l'apporter au jeune forgeron, en lui disant d'une \oi\ douce et timide : c Agricol , pour tes maiiis.

— Merci, ma petite Maycux... Es-tu gentille!... — Puis , avec l'accent et le mouvement les plus naturels du monde, il ajouta : — Tiens, voilà ma belle fleur pour ta peine...

— Tu me la donnes !... — s'écria l'ouvrière d'une voix altérée , pendant qu'un vif incarnat colorait son pâle et intéressant visage, — tu me la donnes... cette superbe fleur... que cette demoiselle si belle, si riche, si bonne, si gracieuse t'a donnée... — Et la pauvre ^layeux répéta avec une stupeur croissante : — Tu me la donnes ! !...

— Que diable veux-tu que j'en fasse?... que je la mette sur mon cœur?... que je la fasse monter en épingle? — dit Agricol en riant. — J'ai été trèssensible , il est vrai , à la manière charmante dont cette demoiselle m'a remercié. .Je suis ra\i de lui avoir retrouvé sa petile chienne , et très-heureux de te donner cette fleur, puisqu'elle te fait plaisir... Tu vois que la journée a élé bonne... -

AGKICOL HALDOIX. 161

Et ce disant , pendant que la Mayeux recevait la llcur en ticmblant de bonheur, d'émotiou, de surprise, le jeune forgeron s'occupa de laver ses mains, -i noircies de limaille de fer et de fumée de charbon , qu'en un instant l'eau limpide devint noire. .\|rricol, montrant du coin de l'œil cette métamorphose à la Mayeux, lui dit tout bas eu riant : . \ oilà de l'encre économique pour nous autres barbouil- Irurs de papier... Hier, j'ai fini des vers dont je ue .suis pas trop mécontent ; je te lirai ça. ^

Kn parlant ainsi, Agricol essuya naïvement ses mains au-devant de sa blouse, pendant que la Alayeuv reportait la cuvette sur la commode, et posait relijjieusemcnt sa belle fleur sur un des côtés de la cuvette.

. Tu ue peux pas me demander une serviette ? — dit Françoise à son fils eu haussant les épaules. — Essuyer tes mains à ta blouse 1

— Elle est incendiée toute la journée par le feu de la forge... Ça ne lui fait pas de mal d'être rafiaîcjiie le soir. Hein ! suis - je désobéissant , ma bonne mère!... Gronde-moi donc... si tu l'oses... \ oyons. 5

Pour toute réponse , Françoise prit entre ses mains hi tète de son fils, cette tète si belle de franchise, de résolution et d'intelligence , le regarda un moment avec un orgueil maternel . et le baisa vivement au front à plusieurs reprises.

«t Voyons, assieds-toi... tu restes debout toute la journée à ta forge... et il est tard.

il. 11

i(i2 i.K .11 iK i:kk\\t.

— JBioi... loii lanlj'iiil... iiodc (jiiercllo de. Ions les soirs va recoiiiincncor ; ôtc-lc de là, jo serai aussi bien sur une chaise...

— Pas du (ont , c'est bien le moins que In lo. delasses après un travail si rndc.

— Ah! quelle tyrannie, ma pauvre Mayeux.., — dit gaiement Agricol en «'asseyant ; — du reste,... je fais le bon apôtre , mais je m'y trouve parfailemeiif bien, dans ton fauteuil; depuis que je me suis <|obergé sur le trône des Tuileries je n'ai jamais été mieux assis de ma vie. i

Fi'ançoise Baudoin, debout d'un côté de la table, coupait un morceau de pain pour son fds ; de l'autic coté , la Mayeux prit la bouteille et lui versa à boire dans le gobelet d'argent : il y avait quelque chose de touchant dans l'empressement attentif de ces deux excellentes créatures pour celui qu'elles aimaient si tendrement.

— Tu ue veux pas souper avec moi? — dit Agricol à la Alayeux.

— Alerci , Agricol , — dit la couturière en baissant les yeux; — j'ai (\lnc tout à l'heure.

— Oh ! ce que je t'en disais, celait pour la forme, car tu as tes manies, et pour rien au monde In ne mangerais avec nous... C'est cojnme Jna mère, eMc j)réfère dîner toute seule ;... de celte Jiuinière-là elle se prive sans que je le sache...

— Mais , mon Dieu , non , mon cher enfaiil... c'efs! que cela convient mieux à jua santé... de diiu-r (h* très-bonne heure... Eh bien! Irouves-tu cela bon?

AfJRIiiOL liAinOIX. I(i3

— Bon?... mais dites donc excellent... c'est de la merluche aux navets... et je suis lou de la merluche ; j étais né pour être pêcheur à TeiTe-\eu\e. ■•

Le dimic oarcoii trouvait au contraire assez i)eu restaurant , après une rude journée de travail , ce fade ragoût , qui avait même quelque peu brûlé pendant son récit ; mais il savait'rendi'c sa mère si contente eu faisant maigre , sans trop se plaiudre , qu'il eut l'air de savourer ce poisson avec sensualité ; aussi la bonne fenmie ajouta d'un air satisfait : - Oh!... on voit bien que tu t'en régales, mon cheienfant : vendredi et samedi prochains je t'en ferai encore.

- — Bien , merci , ma mère... seulement , n'en faites pas deux jours de suite , je me blaserais. . . Ah çà ! maintenant, parlons de ce que nous ferons demain poui- notre dimanche. Il faut nous amuser beaucoup ; depuis quelques jours , je te trouve triste , chère mère,... et je n'entends pas cela... Je me ligure alors que tu n'es pas contente de moi.

— Ohl mon cher enfant... toi... le modèle des...

— Bien! bien! Alors prouve-moi que tu es heureuse en preiuint un peu de distraction. Peut-être aussi mademoiselle... nous fera-t-cUe Ihonneur de nous accompaî'jiier comme la dernière fois , •> dit Agricol en s'inclinant devant la Alayeux.

Celle-ci rougit , baissa les yeux ; sa ligure prit une expression de doulouieusc amertume, et elle ne répondit pas.

Ifv4 LK JllK KKH.WT.

— .Mon ciiltUil , j ai mes ollices toii(o la journcc ;... lu sais bien , — dit Krauçoisc à son Iils.

— A la bouQC heure; eh bien! le soir?... .le ne te proposerai pas d'aller au spectacle; mais on dit (juil y a un faiseur de tours de <|obelets très-arnusanl.

— .Merci , mon enfant ; c'est toujours nu spectacle...

— \\\ ! jua bonne mère , ceci est de rexajiér;;lion.

— .Mon pauvre enfant, est-ce que j'cmpèclie jamais les autres de faii-e ce qu'il leur plaît?...

— C'est juste... pardon, ma mère; eh bien! s il fait beau , nous irons tout bonnement nous promener sur les boulevards avec cette pauvre Mayeuv ; voilà près de trois mois qu'elle n'est sortie avec nous... car sans nous... elle ne sort pas.

— \on , sors seul, mon enfant... fuis ton dimanche , c'est bien le moins.

— Voyons , ma boime Mayeux , aide-moi donc à décider ma mère.

— Tu sais, .^{jricol , — dit la couturière en roujjissaut et en baissant les youx , — tu sais que je ne dois plus sortir avec toi... et ta mère...

— Et pourquoi, mademoiselle?... Pourrait -on sans indiscrétion vous demander la raison de ce refus? ') dit ««aiement .A<jricol.

\,ix jeune iille sourit ti-istement , et lui répondit : > Parce que je nv veux plus jamais t'exposer à avoir une (|ucrelle à cause de moi, A^^çricol. . .

— Ah!... pardon... pardon, - dit le foij|eion

AGRICOI, UAIDOIX. Ifl.j

tl lin ail' siiictToment peine ; et il se frappa le froni avec impatience.

\'oici à quoi la Mayeiix faisait allusion :

Quelquefois , l)ien rarement , car elle y mettait la plus excessive discrétion , la pauvre fille avait été se promener avec Agricol et sa mère ; pour la couturière ca avait été des fêtes sans pareilles ; elle avait veillé bien des nuits , jeûné bien des jours pour pouvoir s'acheter un bonnet passable et un petit chàle , afin de ne pas faire honte à Agricol et à sa mère ; ces cinq ou six promenades , faites au bras de celui qu'elle idolâtrait en secret, avaient été les seuls jours de bonheur qu'elle eut jamais connus.

Lors de leur dernière promenade , un homme brutal et grossier lavait coudoyée si rudement que la pauvre fille n'avait pu retenir un léger cri de douleur... auquel cri cet homme avait répondu... — Tant pis pour toi , mauvaise bossue !

A(j;ricol était, comme son père, doué de cette bonté patiente que la force et le courage donnent aux cœurs généreux ; mais il était d'une extrême violence lorsqu'il s'agissait de châtier une lâche insulte. In-lté de la méchanceté , de la grossièreté de cet homme , Agricol avait quitté le bras de sa mère pour appliquer à ce brutal , qui était de son âge , de sa taille et de sa force , les deux meilleurs soufflets que jamais large et robu.ste main de forgeron aiJ appliqués sur ujie face humaine ; le brutal voulut ripctster, A;»ricol icdoubla la coi-rection , à la grande

im l'V. JIIF KRRAXT.

siilisfacHoii (le la foule ; ol l'antre (iisj)aru( au milieu

(les liuees.

C'est cette aventure que la pauvre Mayeu\ venail de rappeler en (lisant qu'elle ne voulait plus sortir avec A'jrieol , afni de lui épar<{ner toute querelle à son sujet.

On conçoit le rejjrct du forgeron d'avoir involontairement réveillé le souvenir de cette pénible circonstanc(;... hélas! plus pénible encore poui" la Mayeux que ne pouvait le supposer Agricol , car elle l'aimait passionnément... et elle avait été cause de celle querelle par une inllrmilé ridicule.

Agricol , malgré sa force et sa résolution , avait une sensibilité d'enfant; en songeant à ce que ce souvenir devait avoir de doulouiTux pour la jeune fdle , une grosse larme lui vint aux yeux, et lui tendant fraternellement les bras, il lui dit : ..Pardonne-moi ma sottise, viens m'embrasser. .. »

Va il appuya deux bons baisers sur les joues pâles et amaigries de la Alayeux. j

A cette cordiale étreinte, les lèvres de la jeune lille blanchirent, et son pauvre cœur battit si violemment qu'elle fut obligée de s'appuyer à l'angle de la table.

(1 Voyons, tu me pardonnes, n'est-ce pas? — lui dit Agricol.

— Oui, oui, — dit-elle en cherchant à vaincre son étnotion , — pardon, à mon tour, de ma faiblesse... înais le souvenir de cotic (|nei'ell<' me fait

A«JRI«:OI. HAIDOIV. Ifi

îiial... j'étais si ellrayéo pour toi... Si la foule avait pris le parti de cet homme...

— Hélas! mon Dieu! — dit Françoise en venant en aide à la Mayeux sans le savoii' , — de ma vie je n'ai eu si grand'peur!

— Oh! quant à ça... ma chère mère... — reprit Agricol , afin de chantrer le sujet de cette conversation désagréable pour lui et pour la couturière , — toi, la femme d'un soldat... d'un ancien grenadier à cheval de la garde impériale... tu n'es guère crâne... Oh! brave père!... \on... tiens... vois-tu... je ne veux pas penser qu'il arrive... ça me met trop,,, sens dessus dessous...

— Il arrive... — dit Françoise en soupirant, — = Dieu le veuille!...

— Gomment, ma mère, Dieu le xeuille?... il faudra bien , purdieu , qu'il le veuille... tu as fait dire assez de messes pour ça...

— Agricol... mon enfant, — dit Françoise en interrompant son fils et en secouant la tète avec ti'istesse, — ne parle pas ainsi... et puis il s'agit de ton père...

— Allons... bien... j'ai de la chance ce soir. A ton tour maintenant. Ah çà , je dev iens décidément bète ou fou. . . Pardon, ma mère. . . je n'ai que ce motlà à la bouche ce soir; pardon... vous savez bien que quand je m'échappe à propos de certaines choses... c'est malgré moi , car je sais la peine que je vous cause.

lt;K LE JIIF ERKAXT.

— Ce nVst pas moi... f|no tu offoiisos... mon pauvre cher enfanf.

— Ça revient au même , car je ne sais rien de j)is que d'offenser sa mère... Mais quant à ce que je le disais de la procliaine arrivée de mon père... il n'\ a pas à en douter..,

— Mais depuis quatre mois... nous n'avons pas reçu de lettres...

— Rappelle-toi , ma mère : dans cette lettre qu'il dictait, parce que, nous disait-il avec sa franchise de soldat, s'il lisait passablement, il n'en allait pas de même de l'écriture ; dans cette lettre il nous disait de lie pas nous inquiéter de lui, qu'il serait à Pai'is à la fin de janvier, et que trois ou quatre jours avant son an'ivée il nous fei'ait savoir par quelle barrière il aij-iverait, afin que j'aille l'y chercher.

— C'est vrai, mon enfant... et pourtant nous voici au mois de février, et i-ien encore...

— Raison de plus pour que nous ne l'attendions pas long-temps ; je vais même plus loin, je ne serais pas étonné que ce bon Gabriel arrivât à peu près à cette époque-ci... Sa dernière letti-e d'.Améri(pie njc le faisait espérer. Quel bonheur... ma mère, si luule la famille était réunie !

— Que Dieu t'entende, mon enfant!... ce serai un beau jour pour moi...

— Et ce jour-là an'ivera bientôt , croyez-moi. .Avec njon père... pas de nouvelles... bonnes nouvelles...

AtJRICOI, H.AIDOIX. W^

— Te rappolles-tu bien ton père, Aaricol? — dit la Alayeux.

— Ma foi , pour être juste, ce que je me rappelle surtout , c'est son j^rand bonnet à poil et ses moustaches qui me faisaient une peur du diable. Il n'y avait {[ue le ruban rouge de sa croix sur les revers blancs de son uniforme et la brillante poignée de son sabre qui me raccommodassent un peu avec lui , n'est-ce pas, ma mère?... Mais qn'as-tu donc?... lu pleures.

— Hélas ! pauvre Baudoin... il a dû tant souffrir... depuis qu'il est séparé de nous ! A son âge, soixante ans passés... Ah! mon cher enfant... mon cœin- se fend quand je pense qu'il va ne faire peut-être que changer de misère.

— Que dites-vous?...

— Hélas! je ne gagne plus rien...

— Eh bien ! et moi , donc ? Est-ce que ne voilà pas une chambre pour lui et pour toi, une table pour lui et pour toi?... Seulement, ma bonne mère, puisque nous parlons ménage , — ajouta le forgeron en donnant à sa voix une nouvelle expression de tendresse afin de ne pas choquer sa mère... — laissemoi te dire une chose : lorsque mon père sera revenu ainsi que Gabriel, tu n'auras pas besoin de faire dire des messes ni de faire brûler des cierges pour eux , n'est-ce pas ? Eh bien ! gi'àce à cette économie-là. . . le bra\e père poni-ra avoii- sa bouteille de vin tous 1rs joui-s el du tabac pour fumer sa pipe... Puis, les

n^ \.K JIIF KRhAM,

dimanclips, nous lui forons faiir un bon polit dînor

thoz le lrait<'nr. •>

Quolques coups frappés à la porto interrompirent .Afjricol.

a. Enirez ! » dit-il.

Mais au liou d'outrer, la personne qui venait do frapper ne fit qu'ontro-bàillor la porte, et l'on vit un bras et une main d'un vert splondido faire des signes d'intelligence au forgeron.

t Tiens, c'est le père Loriot... le modèle des teinturiers, — dit Agricol; — entrez donc, ne faites pas (]p façons , pèro Loriot.

— Impossible , mon garçon , je ruisselle de teinture do la tèl(î aux pieds... .le mettrais au vert tout le carreau de madajuo Françoise.

— Tant mieux , ça aura l'air d'un pr(' , moi (|ui adore la campagne!

— Sans plaisanterie, Agricol , il faut que je vous parle tout de suite.

— Est-ce à propos de l'homme qui espionne? Rassurez-vous donc, qu'est-ce que ça nous fait?

— Non, il me semble qu'il est parti , ou plutôt le brouillard est si épais que je ne vois plus... mais ce n'est pas ça... venez donc vite... c'est... c'est pour une affaire importante, — ajouta le teinturier d'un air mystérieux , — une affaire qui ne regarde que \ous seul.

— Que moi seul? — dit Agricol en se lovant assez siM-pris ; — qu'est-ce que ça peut être?

— - Va donc voir, mon enfant, — dit Kr-ancoise.

l.V. RKTOIK. 171

— Oui, ma nicre ; mais que ie diable m'emporfp si j'y compi-piuls quflquo chose. »

Va \c forgeron soi'M(, laissant sa mère seule avec la Mayeux.

Page 1