CHAPITRE VI
Le temps, humide et brumeux pendant une partie de la nuit, était, au matin, devenu clau* et froid. A travers le petit châssis vitré qui éclairait la mansarde oîi Agricol avait couché avec son père , on apercevait un coin du ciel bleu.
Le cabinet du jeune foi'geron était d'un aspect aussi pauvre que celui de la ^layeux : pour tout ornement , au-dessus de la petite table de bois blanc où Agricol écrivait ses ins|)irations poétiques , on voyait, cloué au mur, le portrait de Béranger, du poète immortel que le peuple chérit et révère... parce que ce rare et excellent génie a aimé, a éclairé le peuple, et a chanté ses gloires et ses revers.
Quoique le jour commençât de poindre, Dagobert et Agricol étaient déjà levés. Ce dernier avait eu assez d'empire sur lui-même pour dissimuler ses vives in(juiétudes, car la réflexion était encore venue augmenter ses craintes.
La récente échauffourée de la rue des Proui aires avait motivé un grand nombre d'ari-estations préventives ; et la découverte de plusieurs exemplaires de son chant du Travailleur affranchi , faite chez l'un des chefs de ce complot avorté , devait en effet compromettre passagèrement le jeune forgeron , mais, on la dit, son père ne soupçonnait pas ses angoisses.
Assis à côté de son fils sur le bord de leur mince couchette, le soldat, qui, dès l'aube du jour, s'était vêtu et rasé avec son exactitude militaire , tenait entre ses mains les deux mains d'.Agricol ; sa figure rayonnait de joie , il ne pouvait se lasser de le contempler.
.; Tu vas te moquer de moi , mon garçon , — lui disait-il, — mais je donnais la nuit au diable pour fp voir au grand jour... comme je te vois maintenant... A la bonne heure... je ne perds rien... Autre bêtise de ma part , ça me flatte de te voir porter moustaches. Quel beau grenadier à cheval tu aurais fait!... Tu n'as donc jamais eu envie d'être soldat?
— Et ma mère ?. . .
— C'est juste ; et puis, après tout, je crois, voistu , que le temps du sabre est passé. Xous autres vieux, nous ne sommes plus bons qu'à mettre au coin de la cheminée comme une vieille carabine rouillée ; nous avons fait notre temps.
— Oui , votre temps d'héroïsme et de gloire , — dit Agricol av ce exaltation ; puis il ajouta d'une voix
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profondément tendre et émue : — Sais-tu que c'est beau et bon d'être ton fils?...
— Pour beau... je n'en sais rien;... pour bon... ça doit l'être, ear je t'aime fièrement... Et quand je pense que ça ne fait que commencer, dis donc, Agricol! Je suis comme ces affamés qui sont restés des jours sans manger... Ce n'est que petit à petit qu'ils se remettent... qu'ils dégustent... Or, tu peux l'attendre à être dégusté... mon garçon... matin et soir... tous les jours... Tiens, je ne veux pas penser à cela : tous les jours... ça m'éblouit... ça se brouille ; je n'y suis plus... s
Ces mots de Dagobcrt firent éprouver un ressentiment pénible à Agricol ; il crut y voir le pressentiment de la séparation dont il était menacé.
tt Ab çà ! tu es donc beureux ? M. Hardy est toujours bon pour toi ?
— Lui ?... — dit le forgeron, — c'est ce qu'il y a au monde de meilleur, de plus équitable et de plus généreux ; si vous saviez quelles merveilles il a accomplies dans sa fabrique! Comparée aux autres, c'est un paradis au mibeu de l'enfer.
— Vraiment ?
— Vous verrez... que de bien-être, que de joie , que d'affection sur tous les visages de ceux qu'il emploie, et comme on travaille avec plaisir... avec ardeur !
— Ab çà! c'est donc un magicien, que ton M Hardy /
— Ln grand magicien, mon père... il a su rcn-
LK KK.ViaL. « -im
Ave le Iravail attrayant... voilà pour le plaisir... Eu outre d'un juste salaire , il nous accorde une part dans ses bénéfices, selon notre capacité , voilà pour l'ardeur qu'on met à travailler ; et ce n'est pas tout : il a fait construire de grands et beaux bâtiments où tous les ouvriers trouvent, à moins de frais qu'ailleurs, des lojjements gais et salubres, et où ils joui.'-:sent de tous les bienfaits de l'association... Mais vous ven*ez, vous dis-je... vous verrez '!
— On a bien raison de dire que Paris est le pays des merveilles. Enfin, m'y voilà... pour ne plus te quitter, ni toi ni la bonne femme.
— Xon, mon père, nous ne nous quitterons plus... — dit Agricol en étouffant un soupir ; — nous tâcherons, ma mère et moi, de vous faire oublier tout ce que vous avez souffert.
— Souffert ; qui diable a souffert'?... regarde-moi donc bien en face, est-ce que j'ai mine d'avoir souffert? ^lordieu î depuis que j'ai mis le pied ici, je me sens jeune homme... Tu me verras marcher tantôt, je pai'ie que je te lasse. Ah çà ! tu te feras beau , hein! garçon? comme on va nous regarder!... Je parie qu'en voyant ta moustache noire et ma moustache grise , on dira tout de suite : \ oilà le père et le fils. Ah çà ! aiTangeons notre jouruc'-e... tu las éci-ire au père du maréchal Simon que ses petitesfilles sont arrivées, et qu'il faut qu'il se hàfe.dc revenir à Paris, car il s'agit d'affaires très-importantes pour elles... Pendant que tu écriras, je descendrai dire bonjour à ma fcnmic et à ces chères petites ;
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nous mangerons un morceau ; la mère ira à sa messe, car je vois qu'elle y mord toujours, la digne femme ; tant mieux , si ça l'amuse ; pendant ce temps-là, nous ferons une course ensemble.
— Alon père , — dit Agricol avec enlbaiTas , — ce matin, je ne pourrai pas vous accompagner.
— Comment, tu ne pourras pas ? mais c'est dimanche î
— Oui, mon père, — dit Agricol en hésitant, — mais j'ai promis de revenir toute la matinée à l'atelier pour terminer un ouvrage pressé... Si j'y manquais... je causerais quelque dommage à M. Hardy. Tantôt je serai libre.
— C'est différent, — dit le soldat avec un sourire de regret, — je croyais étrenner Paris avec toi. . . ce matin... ce sera pour plus tard, carie travail... c'est sacré ; puisque c'est lui qui soutient ta mère... C'est égal, c'est vexant, diablement vexant, et encore... non... je suis injuste... vois donc comme on s'habitue vite au bonheur... voilà que je grogne en vrai grognard pour une promenade reculée de quelques heures, moi qui , pendant dix-huit ans, ai espéré te revoir sans trop y compter... Tiens, je ne suis qu'un vieux fou, vivent la joie et mon Agricol... ti
Et, pour se consoler, le soldat embrassa gaiement et cordialement son lils.
Cette caresse fit mal au forgeron, car il craignait de voir d'un moment à l'autre se réaliser les craintes de la Mayeux.
.. Maintenant que je suis remis, — dit Dagobert
LE REVEIL. 20r.
eu l'ianl , — parlons d'aflaircs : sais-tu où je trouverai l'adi-esse de tous les notaires de Paris ?
— Je ne sais pas ;... mais rien n'est plus facile.
— Voici pourquoi ; j'ai envoyé de Russie par la poste, et par ordre de la mère des deux enfants que j'ai amenées ici, des papiers importants à un notaire de Paris. Gomme je devais aller le voir dès mon arrivée... j'a\ais écrit son nom et son adresse sur un portefeuille; mais on me l'a volé en route... et comme j'ai oublié ce diable de nom , il me semble que si je le voyais sur cette liste, je me le rappellerais. . .
Deux coups frappés à la porte de la mansarde firent tressaillir Agricol. Involontairement il pensa au mandat d'amener lancé contre lui.
Son père, qui, au bruit, avait tourné la tète, ne s'aperçut pas de sou émotion, et dit d'une voix forte : u Entrez ! s
lia porte s'ouvrit ; c'était Gabriel. 11 portait une soutane noire et un cbapeau rond.
Reconnaître son frère adoptif, se jeter dans ses bras, ces deux mouvements furent, chez .Agiicol, rapides comme la pensée.
— Mon frère !
— Agricol !
— Gabriel !
— Après une si longue absence !
— Enfin te voilà !...
Tels étaient les mots échangés entre le forgeron et le missionnaire étroitement embrassés.
Dagohert, ému, charmé de ces fraternelles étreintes, sentait ses yeux devenir humides. Il y avait en efft'l quel({uc chose de louchant dans l'alTcction i\c ces deux jeunes gens, de cœur si pareil , de caractère et d'aspect si différents ; car la mâle figure d'Agricol faisait encore ressortir la délicatesse de l'aagéliquc physionomie de Gabriel.
Cl J'étais prévenu par mon père de ton arrivée... — dit enfin le forgeron à son frère adoptif, — Je m'attendais à te voir d'un moment à l'autre... et pourtant.. . mon bonheur est cent fois plus grand encore que je ne l'espérais.
— Kt ma bonne mère... — dit Gabriel en serrant afiectueuscment les mains de Dagobert, — vous l'avez trouvée en bonne santé?
— Oui , mon brave enfant, sa santé deviendra cent fois meilleure encore, puisque nous voilà tous réunis;... rien n'est sain comme la joie... — Puis, s'adressant à Agricol qui , oubliant sa crainte d'être arrêté, regardait le missionnaire avec une expression d'ineffable affection : — Et quand on pense qu'avec cette figure de jeune fdle , Gabriel a un courage de lion... car je t'ai dit avec quelle intrépidité il avait sauvé les filles du maréchal Simon, et tenté de me sauver moi-même. . .
— Alais , Gabriel, qu'as-tu donc au front? s'écria tout à coup le forgeron qui , depuis quelques instants, regardait attentivement le missionnaire.
Gabriel, ayant jeté son chapeau en entrant, se ti-ouvait just<>ment au-dessous du châssis vitré dont la
vive lumii're éclairait son visage pâle et doux ; la cicatrice circulaire qui s'étendait au-dessus de ses sourcils d'une tempe à l'autre , se voyait alors parfaitement.
Au milieu des émotions si diverses , des événements si précipités qui avaient suivi le naufrage, Dagobert, pcndaut son court entretien avec Gabriel au cbàteau de Cardoville , n'avait pu remarquer la cicatrice qui ceignait le front du jeune missionnaire ; /nais partageant alors la surprise d'Agricol , il dit : - .Mais en effet... quelle est cette cicatrice... que tu as là au front ?. . .
— Et aux mains... Vois donc... mon père! — s'écria le forgeron en saisissant une des mains que le jeune prêtre avançait vers lui comme pour le rassurer.
— Gabriel... mon brave enfant, explicjue-nous cela... Qui t'a blessé ainsi? i ajouta Dagobert.
Et prenant à son tour la main du missionnaire , il examina la blessure, pour ainsi dire en connaisseur, et ajouta : . En Espagne , un de mes camarades a été détacbé d'une croix de carrefour où les moines l'avaient crucifié pour l'y laisser mourir de faim el de soif... Depuis il a porté aux mains des cicatrices pareilles à celles-ci.
— Mon père a raison... On le voit, tu as eu les mains percées... mon pauvre frère, — dit Agricol douloureusement ému.
— Mon Dieu... ne vous occupez pas de cela, — flit Gabriel en rougissant avec un embarras modeste.
208 LE JIIF ERRANT.
— J'étais allé en mission chez les sauvages des montagnes Rocheuses ; ils m'ont nucifié. Ils commençaient à me scalper, lorsque... la Providence m'a sauvé de leurs mains.
— ^lalheureux enfant, lu étais donc sans armes? tu n'avais donc pas d'escorte suffisante? — dit Dagobert.
— Xous ne pouvons pas porter d'armes , — dit Gabriel en souriant doucement , — et nous n'avons jamais d'escorte.
— Et tes camarades , ceux qui étaient avec toi , comment ne t'ont-ils pas défendu? — s'écria impétueusement Agricol.
— J'étais seul... mon frère.
— Seul...
— Oui , seul , avec un guide.
— Comment ! tu es allé seul , désarmé , au milieu de ce pays barbare ? — répéta Dagobert ne pouvant croire à ce qu'il entendait.
— C'est sublime... dit Agricol.
— La foi ne peut s'imposer par la force , — reprit simplement Gabriel, — la persuasion peut seule répandre l'évangélique charité parmi ces pauvres sauvages.
— Mais lorsque la persuasion échoue... — dit Agricol.
— Que veux-tu, mon frère?... on meurt pour sa croyance... en plaignant ceux qui la repoussent... car elle est bienfaisante à l'humanité. ?
Il y eut un moment de profond silence après
LE RKVEIL. 309
coite réponse faite avec une simplicité touchante.
Daaobort so connaissait ti'op en courage pour ne pas comprendre cet héroïsme à la fois cahue et résigné ; ainsi que son fils , il contemplait Gabriel avec une admiration mêlée de respect.
Gabriel , sans affectation de fausse mocfestie , semblait complètement étranger aux sentiments qu'il faisait naître ; aussi , s'adressant au soldat : i Qu'avezvous donc ?
— Ce que j'ai , — s'écria le soldat , — j'ai qu'après trente ans de guerre... je me croyais à peu près aussi brave que personne... et je ti'ouve mon maître... et ce maître... c'est toi...
— Moi... que voulez-vous dire?... qu'ai-je donc fait?...
— Mordieu ! sais-tu que ces braves blessures-là , — et le vétéran prit avec transport les mains de Gabriel, — sont aussi glorieuses... sont plus glorieuses que les nôtres... à nous autres, batailleurs de profession...
— Oui... mon père dit vrai ! — s'écria Agricol ; — et il ajouta avec exaltation : — Ah!... voilà les prêtres comme je les aime , comme je les vénère ; dml'ité, courage, résignation!!!
— Je vous en prie. . . ne me vantez pas ainsi. . . — dit Gabriel avec embarras.
— Te vanter ! . . . — reprit Dagobert , — ah çà ! voyons... quand j'allais au feu, moi, est-ce que j'y allais seul? est-ce que mon capitaine ne me voyait pas? est-ce que mes camarades n'éfaient pas là?...