‹ Le juif errant (volume 4)Chapitre 32 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

pst-cfi qu'à défaut de vrai courage je n'aui-ais pas eu l'amour-propre. . . pour m'éperonner ; sans compter les cris de la bataille , l'odeur de la poudre , les fanfares des trompettes , le bruit du canon , l'ardeur de mon cheval qui me bondissait entre les jambes , le diable et son train , quoi ! sans compter enfin que je sentais l'Empereur là , qui , pour ma peau hardiment trouée , me donnerait un bout de galon ou de ruban pour compresse... Grâce à tout cela je passais pour crâne... bon ;... mais n'es-tu pas mille fois plus crâne que moi , toi , mon brave enfant , toi qui t'en vas tout seul... désarmé... affronter des ennemis cent fois plus féroces que ceux que nous n'abordions, nous autres , que par escadrons et à grands coups de latte avec accompagnement d'obus et de mitraille ?

— Digne père. . . — s'écria le forgeron , — comme c'est beau et noble à lui de te rendre cette justice !...

— Ah! mon frère... sa bonté pour moi lui exagère ce qui est naturel...

— Xaturel. . . pour des gaillards de ta trempe , oui ! — dit le soldat , — et cette trempe-là est rare. . .

— Oh ! oui , bien rare , car ce courage-là est le plus admirable des courages , — reprit Agricol. — Comment ! tu sais aller à une mort presque certaine , et tu pars seul un crucifix à la main pour prêcher la charité , la fraternité chez les sauvages ; ils te prennent , ils te torturent , et toi , tu attends la mort sans te plaindre , sans haine , sans colère , sans vengeance... le pardon à la bouche... le sourire aux lèvres... et cela au fond des bois, seul, sans qu'on

LE RKVEIL. m

le sache , sans qu'on le voie , sans autre espoii*, si tu en réchappes , que de cacher tes blessures sous ta modeste robe noh-e... Mordicu... mon père a raisou, viens donc soutenir encore que tu n'es pas aussi brave que lui !

— Et encore, — reprit Dagobert, — le pauvre enlaut fait tout cela. pour le roi de Prusse , car, comme tu dis , mon garçon , son courage et ses blessures ne changeront jamais sa robe noire en robe d'évcque.

— Je ne suis pas si désintéressé que je le parais , — dit Gabriel à Dagobert en souriant doucement ;

• — si j'en suis digne , une grande récompense peut m'attendre là-haut.

— Quant à cela , mon garçon , je n'y entends rien... et je ne disputerai pas avec toi là-dessus... Ce que je soutiens... c'est que ma vieille croix serait au moins aussi bien placée sur ta soutane que sur mon uniforme.

— Mais ces récompenses ne sont jamais pour d'humbles prêtres comme Gabriel , — dit le forgeron, — et pourtant si tu savais , mon père , ce qu'il y a de vertu , de vaillance dans ce que le parti prêtre appelle insolemment le bas clergé... Que de mérite caché , que de dévouements ignorés chez ces obscurs et dignes curés de campagne si inhumainement traités et tenus sous un joug impitoyable par leurs évèques ! Comme nous , ces pauvres prêtres sont des travailleurs dont tous les cœurs généreux doivent demander l'affranchissement ! Fils du peuple comm<" nous, utiles comme nous, que justice leur

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soit rendue comme ù nous... Kst-ce vrai, Gabriel?... Tu ne me démentiras pas , mon bon frère , car ton ambition, me disais-tu, eîit été d'avoir une petite cure de campagne parce que tu savais tout le bien qu'on y pouvait faire...

— Mon désir est toujours le même, — dit tristement Gabriel, — mais malheureusement... — Puis, comme s'il eût voulu échapper à une pensée chagrine et changer d'enti-etien , il reprit en s'adressant ù Dagobert : — Croyez-moi, soyez plus juste, ne rabaissez pas votre com*age en exaltant trop le notre;... votre courage est grand, bien grand, car aorès le combat la vue du carnage doit être terrible pour un cœur généreux... Xous , au moins, si l'on nous tue... nous ne tuons pas... ?

A ces mots du missionnaire , le soldat se redressa et le regarda avec surprise.

U \'oilà qui est singulier ! dit-il.

— Quoi donc,^mon père?

— Ce que Gabriel me dit là me rappelle ce que j'éprouvais à la guerre à mesure que je vieillissais. — Puis , après un moment de silence , Dagobert ajouta d'un ton grave et triste qui ne lui était pas habituel : — Oui, ce que dit Gabriel me rappelle... ce que j'éprouvais à la guerre... à mesure que je vieillissais... Voyez-vous, mes enfants, plus d'une fois , quand le soir d'une grande bataille j'étais en vedette... seul... la nuit... au clair de la lune, sur le terrain qui nous restait, mais qui était couvert de cinq à six mille cadavres, parmi lesquels j'avais de

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lieux camarades de guerre.. . alors ce triste tableau, ce grand silence nie dégrisaient de l'envie de sabrer... (griserie comme une autre) et... je me disais : \'oilà bien des hommes tués... Pourquoi?... pourquoi?... ce qui ne m'empêchait pas, bien entendu, lorsque le lendemain on sonnait la charge , de me remettre à sabrer comme un sourd... Alais c'est égal , quand , le bras fatigué , j'essuyais après une charge mon sabre tout sanglant sur la crinière de mon cheval... je me disais encore... J'en ai tué... tué... tué... Pourquoi.^-'

Le missionnaii"e et le forgeron se regardèrent en entendant le soldat faire ce singulier retour vers le passé.

i Hélas ! — lui dit Oabriel , — tous les cœm's généreux ressentent ce que vous ressentiez , à ces heures solennelles où l'ivresse de la gloire a disparu et où l'homme reste seul avec les bons instincts que Dieu a mis dans son cœur.

— C'est ce qui te prouve , mon brave enfant, que tu vaux mieux que moi, car ces nobles instincts, conmic tu dis, ne t'ont jamais abandonné. Mais comment diable es-tu sorti des griffes de ces em*agés sauvages qui t'avaient déjà crucifié? 3

A cette question de Dagobert , Gabriel tressaillit et rougit si visiblement que le soldat lui dit : * Si tu ne dois ou si tu ne peux pas répondre à ma demande... suppose que je n'ai rien dit...

— Je n'ai rien à vous cacher ni à mon frère... — dit le missionuau'c d'une voix altérée. — Seulement

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j'aurai do la peine à vous faire comprendre... ce que je ne comprends pas moi-même...

— Comment cela? — dit Afjricol surpris.

— Sans doute , — dit Gabriel en rougissant , — j"aui-ai été dupe d'un mensonge de mes sens trompés... Dans ce moment suprême où j'attendais la mort avec résignation... mon esprit affaibli malgré moi aura été tx-ompé par une apparence... et ce qui, à cette beure encore , me paraît inexpbcable , m'aurait été dévoilé plus tard ;... nécessairement j'aurais su quelle était cette femme étrange... n

Dagobert, en entendant le missionnaire, restait stupéfait, car, lui aussi, cberchait vainement à s'expliquer le secours inattendu qui l'avait fait sortir de la prison de Loipsick, ainsi que les orphelines.

tt De quelle femme parles-tu? — demanda le forgeron au missionnaire.

— De celle qui m'a sauvé.

— C'est une femme qui t'a sauvé des mains des sauvages ? — dit Dagobert.

— Oui , — répondit Gabriel absorbé dans ses souvenirs , une femme jeune et belle...

— Et qui était cette femme? — dit Agricol.

— Je ne sais... quand je lui ai demandé... elle m'a répondu : <>. Je suis la sœur des affligés. ■!>

— Et d'où venait-elle? où allait-elle? — dit Dagobert singulièrement intéressé.

■i Je vais où l'on son/J're... ri — m'a-t-elle répondu, repartit le missionnaire, — et elle a continué son chemin vers le nord de l'Amérique , vers

ces pays désolés où la neige est clernelle... et les nuits sans fin...

— Gomme en Sibérie. . . — dit Dagobert devenu pensif.

— Mais , — reprit Agricol en s'adressant à Gabriel, qui semblait aussi de plus en plus absorbé , — de quelle manière cette femme est-elle venue à ton secours ? »

Le missionnaii-e allait répondi-e, lorsqu'un coup discrètement frappé à la porte de la chambre renouvela les craintes qu'Agricol oul)liait depuis l'an-ivée de son frère adoptif.

Il Agricol , — dit une voix douce derrière la porte, — je voudrais te parler à l'instant même... ^

Le forgeron reconnut la voix de la Mayeux, et alla ouvrir.

La jeune fille , au lieu d'entrer, se recula d'un pas dans le sombre corridor, et dit d'une voix inquiète :

a Mon Dieu , Agricol , il y a une heure qu'il fait grand jour, et tu n'es pas encore parti... quelle imprudence!... j'ai veillé en bas... dans la rue... Jusqu'à présent , je n'ai rien vu d'alarmant... mais on peut venir pour t'arrèter d'un moment à l'autre... •le t'en conjure... hâte-toi de partir et d'aller chez mademoiselle de Gardoville... il n'y a pas une minute à perdre...

— Sans l'arrivée de Gabriel, je serais parti... Mais pouvais-je résister au bonheur de rester quelques instants avec lui?

— Gabriel est ici? — (ht la Mayeux avec une

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douce surprise , car, on l'a dit , elle avait été élevée avec lui et .Agricol.

— Oui , — répondit Agricol , — depuis une demiheure il est avec moi et mon père...

— Quel bonheur j'aurai aussi à le revoir! — dit la Mayeux. — Il sera sans doute monté pendant que jetais allée tout à l'heure chez ta mère , lui demander si je pouvais lui être bonne à quelque chose , à cause de ces jeunes demoiselles... Mais elles sont si iatif{uées, qu'elles dorment encore... Madame Françoise m'a priée de te donner cette lettre pour ton père... elle vient de la recevoir...

— Merci , ma bonne Mayeux. ..

— ]\Iaintenant que tu as vu Gabriel... ne reste pas plus long-temps. ..juge quel coup pour ton père... si devant lui on venait t'aiTeter, mon Dieu !

— Tu as raison... il est urgent que je parte... Auprès de lui et de Gabriel, malgré moi j'avais oublié mes craintes...

— Pars vite... et peut-être dans deux heures, si mademoiselle de Cardoville te rend ce grand service... tu pourras revenir bien rassuré pour toi et pour les tiens...

— C'est vrai... quelques minutes encore... et je descends.

— Je retourne guetter à la poi'tc ; si je voyais quelque chose... je remonterais vite t'avertir; mais ne tarde pas.

— Sois tranquille... -n

La Mayeux descendit prestement l'escalier pour

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aller veiller à la porte de la rue , et A[]ricol rentra flans la mansarde.

— Mon père , — dit-il à Dagobert , — voici une lettre que ma mère vous prie de lire ; elle vient de la recevoir.

— Eh bien ! lis pour moi , mon garçon, n Agricol lut ce qui suit :

^ Madame , " J'apprends que votre mari est charge, par M. le 1 général Simon , d'une affaire de la plus grande iin- • porfauce. \ euillez , dès que votre mari arrivera à -!" Paris , le prier de se rendre dans mon étude , à î) Chartres , sans le moindre délai. Je suis chargé de -> lui remettre, à lui-même et non à d'autres, des •^ pièces indi.spensables aux intérêts de M. le général 7) Simon.

•n Di'RAXD , notaire à Chartres, s

Dagobert regarda son fds avec étonnement , et lui dit : a Qui aura pu instruire ce monsieur de ma prochaine arrivée à Paris?

— Peut-être ce notaire dont vous avez perdu l'adresse, et à qui vous aviez envoyé des papiers, mon père , — dit Agricol.

— Mais il ne s'appelait pas Durand et, je m'en souviens bien, il était notaire à Paris, non à Chartres... D'un autre côté, — ajouta le soldat en réfléchissant, — s'il a des papiers d'une grande importance, qu'il ne doit remettre qu'à moi...

— V ous ne pouvez , il me semble , vous dispenser

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de paifir le plus tôt possible, — dit Ajjricol presque iicureux de celte circonstance qui éloignait son père pendant environ deux jours , durant lesquels son sort, à lui Agricol , serait décidé d'une façon ou d'une autre.

— Ton conseil est bon , — lui dit Dajjobert.

— Cela contrarie vos projets? — demanda (iabriel.

— Un peu , mes enfants ; car je comptais passer ma journée avec vous autres... Enfin... le devoir avant tout. Je suis bien venu de Sibérie à Paris. .. ce n'est pas pour craindre d'aller de Paris à Chartres , lorsqu'il s'agit d'une affaii-e si importante. En deux fois vingt-quatre heures je serai de retour, ilais, c'est égal, c'est singulier; que le diable m'emporte si je m'attendais à vous quitter aujourd'hui pour aller à Chartres ! Heureusement je laisse Rose et Blanche à ma bonne femme , et leur ange Gabriel , comme elles l'appellent, viendra leur tenir compagnie.

— Cela me sera malheureusement impossible, — (lit le missionnaire avec tristesse. — Cette visite de retour à ma bonne mère et à Agricol... est aussi une visite d'adieux.

— Comment! d'adieux? — dirent à la fois Dagobei*t et Agricol.

— Hélas ! oui.

— Tu repars déjà pour une autre mission? — dit Dagobert, — c'est impossible.

— Je ne puis rien vous répondre à ce sujet, — dit Gabriel en étouffant un soupir ; — mais d'ici à

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quelque temps... je ne puis, je ne dois revenir dans cette maison...

— Tiens , mon brave enfant , — reprit le soldat avec émotion, — il y a dans ta conduite quelque chose qui sent la contrainte... l'oppression... Je me connais en hommes. . . celui que tu appelles ton supérieur, et que j'ai vu, quelques instants après le naufratje , au château de Cardoville... a une mauvaise figure, et, mordieu! je suis fâche de te voir enrôlé sous un pareil capitaine.

— Au château de Cardoville... — s'écria le forgeron frappé de cette ressemblance de nom , — c'est au château de Cardoville que l'on vous a recueillis après votre naufrage ?

— Oui, mon garçon; qu'est-ce qui tétonne?

— Rien, mon père... Et les maîtres de ce château y habitaient-ils ?

— Xou , car le régisseur , à qui je l'ai demandé pour les remercier de la bonne hospitalité que nous avions reçue, m'a dit que la personne à qui il appartenait habitait Paris...

— Quel singulier rapprochement ! — se dit Agricol, — si cette demoiselle était la propriétaire du château qui porte son nom... 5

Puis , cette réflexion lui rappelant la promesse (ju'il avait faite à la Mayeux, il dit à Dagobert : ^. Mon père , excusez-moi... mais il est déjà tard. .. et je devais èti-e aux ateliers à huit heures...

— C est trop juste, mon garron... Allons... c est

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parfic remise... à mon retour de Charircs... Kmhrasse-moi encore une fois et sauve-toi. «

Depuis que Dagobert avait parle à Gabriel de contrainte, d'oppression, ce dernier était resté pensif... Au moment où Agricol s'approcbait pour lui seiTcr la main et lui dire adieu, le missionnaire lui dit d'une voix grave , solennelle , et d'un ton décidé qui étonna le forgeron et le soldat : ;. ^lon bon frère... un mot encore... J'étais aussi venu pour te dire que d'ici à quelques jours... j'aurai besoin de toi... de vous aussi, mon père... Laissez-moi vous donner ce nom, — ajouta Gabriel d'une voix émue en se retournant vers Dagobert.

— Comme tu nous dis cela!... qu'y a-t-il donc ? — s'écria le forgeron.

— Oui , — reprit Gabriel , — j'aurai besoin des conseils et de l'aide... de deux hommes d'bonneur, de deux hommes de résolution ; je puis compter sur vous deux, n'est-ce pas? A toute heure... quelque jour que ce soit... sur un mot de moi... vous viendrez ? »

Dagobert et son fils se regardèrent en silence , étonnés de l'accent de Gabriel... Agricol sentit son cœur se serrer... S'il était prisonnier pendant que son frère aurait besoin de lui, comment fah'c ?

— A toute heure de la nuit et du jour, mon brave enfant, tu peux compter sur nous, — dit Dagobert aussi surpris qu'intéressé ; — tu as un père et un frère... sers-t'en...

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— Merci... merci, — dit Gabriel, — vous me rendez bien henreux.

— Sais-tu une chose? — reprit le soldat, — si ce n'était ta robe, je croirais... qu'il s'agit d'un duel... d'un duel à mort... de la façon dont tu nous dis cela!...

— D'un duel!... — dit le missionnaire en tressaillant, — oui... il s'agu-a peut-être d'un duel étrange... terrible... pour lequel il me faut deux témoins tels que vous... un Père... et un Frkiœ... ■»

Quelques instants après, Agricol, de plus en plus inquiet, se rendait en hâte chez mademoiselle de Cardoville, on nous allons conduire le lecteur.

FrV DE I. A CIVQriE^rE PARTIE.

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