LA TOILETTE IV.ADRIEWE
zaïTf». .*.it n'y a qu'à moi que ces chosos-là arrivent, et l'on dit que je suis originale !... Ce n'est pas moi , ce mé semble , c'est la Providence qui, en vérité, se montre quelquefois très-excentrique. Mais voyons donc si ce pauvre Dupont me dit le nom de ce beau prince... »
c \ ous excuserez sans doute notre indiscrétion , » mademoiselle ; mais nous aurions cru être bien 1) égoïstes en ne vous parlant que de nos peines lors- T qu'il y a aussi près de nous un brave et digne •n prince aussi très à plaindre. . . Enfin , mademoiselle, n veuillez me croire, je suis vieux, j'ai assez d'exf périence des bommes ; eh bien ! rien qu'à voir la 7) noblesse et la douceur de la figure de ce jeune » Indien , je jurerais qu'il est digne de l'intérêt que " je vous demande pour lui : il suffirait de lui en- » voyer une petite somme d'argent pour lui acheter » quelques vêtements européens, car il a perdu tous T ses vêtements indiens dans le naufrage, t
u Ciel! des vêtements européens... — s'écria gaiement Adrienne. — Pauvre jeune prince , Dieu l'en préserve et moi aussi ! Le hasard m'envoie du fond de l'Inde un mortel assez favorisé pour n'avoir jamais porté cet abominable costume européen, ces hideux habits , ces affreux chapeaux qui rendent les hommes si ridicules , si laids , qu'en vérité il n'y a aucune vertu à les trouver on ne peut moins séduisants... Il m'arrive enfin un beau jeune prince de ce pays d'Orient, où les hommes sont vêtus de soie, de mousseline et de cachemire ; certes je ne manquerai
pas coite rare et unique occasion d'être très-sérieusement tentée... Ainsi donc, pas d'habits européens, quoi qu'en dise le pauvre Dupont... Mais le nom, le nom de ce cher prince ? Encore une fois , quelle singulière rencontre , s'il s'agissait de ce cousin d'au delà du Gange ! J'ai entendu dire , dans mon enfance, tant de bien de son royal père , que je serais ravie de faire à son fds bon et digne accueil... ^lais voyons, voyons le nom... b Adrienne continua :
tt Si en outre de cette petite somme , mademoiî' selle , vous pouviez être assez bonne pour lui don- •!> ncr le moyen, ainsi qu'à son compatriote, de gagner ;i Paris , ce serait un grand service à rendre à ce : pauvre jeune priuce déjà si malheureux.
:' Enfin , mademoiselle , je connais assez votre dé- •) licatessc pour savoir que peut-être il vous convienn (Irait d'adresser ce secours au prince sans être 5) connue ; dans ce cas , veuillez , je vous en prie , 5> disposer de moi et compter sur ma discrétion. Si , )' au conliaire , vous désirez le lui faire parvenir di- ■^ recteinenl , voici son nom tel que nie l'a écrit son « compatriote : Le prince Djalmn, Jils de Kadja- •^ SiiHj, roi de Miuidi. -n
ki Djdlnui... — dit vivement Adrienne en paraissant rassendder ses souvenirs, — hadJa-Sinc/... oui... c'est cela... voici bien des noms cpie mon père m'a souvent répétés... en me disant qu'il n'y avait rien de plus chevaleresque , de plus héroïque au monde que ce vieux roi indien , notre parent par alliance... Le fds n'a pas dérogé, à ce qu'il paraît.
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Oui, Djnhna... Kadja-Sing, encore une fois, c'est cela, ces noms ne sont pas si coinnnuns , — dit-elle en souriant , — qu'on puisse les oublier ou les confondre aiec d'autres... Ainsi Djalma est mon cousin. Il est brave et bon, jeune et cliarmant. Il n'a surtout jamais porté l'affreux babit européen. .. et il est dénué de toutes ressources! C'est ravissant... c'est trop de bonbcur à la fois... Vite... vite... improvisons un joli conte de fées... dont ce beau jji'inee chéri sera le béros. .. Pauvre oiseau d'or et d'azur égaré dans nos tristes climats ! qu'il trouve au moins ici quelque chose qui lui rappelle son pays de lumière et de parfums. » Puis , s'adressant à une de ses femmes :
t Gcorgette , prends du papier et écris , mon enfant... »
La jeune fdle alla vers la table de bois doré où se trouvait un petit nécessaire à écrire, s'assit et dit à sa maîtresse : a J'attends les ordres de mademoiselle...»
Adrienne de Cardovillc, dont le cliarmant visage rayonnait de joie, de bonheur et de gaieté, dicta le billet suivant adressé à un bon vieux peintre qui lui avait long-temps enseigné le dessin et la peinture , car elle excellait dans cet art comme dans Ions les autres :
a ]\Ion cher Titien , mon bon \ éronèse , mon digne îi Raphaël... vous allez me rendre un très-grand ser- V vice, et vous le ferez, j'en suis sùrc , avec cette !' parfaite obligeance que j'ai toujours trouvée en " \ous...
» Vous allez tout de suite vous entendre avec le
250 I.E JIIF ERRANT.
•!) savant artiste qui a dessiné mes derniers costumes
1 du quinzième siècle. Il s'agit cette fois de costumes
T> indiens modernes pour un jeune homme... Oui,
» monsieur, pour un jeune homme... Et, d'après ce
V que j'en imagine , vous pourrez faire prendre me- 1) sure sur l'Antinoiis, ou plutôt sur le Bacchus indien, n ce sera plus à propos...
r II faut que ces vêtements soient à la fois d'une
" grande exactitude, d'une grande richesse et d'une
'^ grande élégance ; vous choisirez les plus helles
V étoffes possihles , tâchez surtout qu'elles se rap- ■' prochent des tissus de l'Inde : vous y ajouterez " pour ceintures et pour turbans six magnifiques T chàles de cachemire longs, dont deux blancs, deux r rouges et deux oranges ; rien ne sied mieux aux r teints bruns que ces couleurs-là.
5) Ceci fait (et je vous donne tout au plus deux ou
?> trois jours), vous partirez en poste dans ma ber-
» line pour le château de Cardoville , que vous con-
7» naissez bien; le régisseur, l'excellent Dupont, un
1» de vos anciens amis, vous conduira auprès d'un
•r jeune prince indien nommé Djalma ; vous direz à
r ce haut et puissant seigneur d'un autre monde
"^ que vous venez de la part d'un ami inconnu , qui ,
T agissant en frère, lui envoie ce qui lui est néccs-
r saire pour échapper aux affreuses modes d'Eu-
T rope. \ ous ajouterez que cet ami l'attend avec
» tant d'impatience, qu'il le conjure de venir tout
•n de suite à Paris : si mon protégé objecte qu'il est
T souffrant, vous lui direz que ma voiture est une
LA T(M!.KTTK DADRIF.WK. ■2:^l
- oxccllonfo dormeuse ; vous y ferez établii- le lit
- qu'elle renferme , et il s'y trouvera très-commodé- " ment. Il est bien entendu que vous excuserez très-
- humblement l'ami inconnu de ce qu'il n'envoie au ' prince ni riches palanquins, ni même, modcstc-
- ment , un éléphant , car, hélas ! il n'y a de palan- ' quins qu'à l'Opéra et d'éléphants qu'à la Ménage- ' rie : ce qui nous fera paraître étrangement saur vages aux yeux de mon protégé...
■" Dès que vous l'aurez décidé à partir, vous vous
" remettrez rapidement en route , et vous m'amène-
T) rez ici , dans mon pavillon, rue de Babylone (quelle
- prédestination de demeurer rue de Barvi.gne...
- voilà du moins un nom qui a bon air pour un ' Oriental), vous m'amènerez , dis-je, ce cher prince,
- qui a le bonheur d'être né dans le pays des fleurs, ■1 des diamants et du soleil.
" T ous aurez surtout la complaisance , mon bon ■n et vieil ami , de ne pas vous étonner de ce nouveau ■> caprice , et de ne vous livrer surtout à aucune con- ■ jccture extravagante... Sérieusement, le choix que
- je fîiis de vous dans cette circonstance... de vous
- que j'aime, que j'honore sincèrement, vous dit T assez qu'au fond de tout ceci il y a autre chose 5 qu'une apparente folie... »
En dictant ces derniers mots , le ton d'Adrienne fut aussi sérieux, aussi digne, qu'il avait été jusqu'alors plaisant et enjoué. Mais bientôt elle reprit plus gaiement :
- .Adieu , mon vieil ami : je suis un peu comme
252 LK JLIF ERRANT.
» ce capitaiiie des temps anciens, dont vons m'avez )) fait tant de fois dessiner le nez li(h*oique et le men- )) ton conquérant, je plaisante avec une extrême )! liberté d'esprit au moment de la Imlaillc ; oui, car » dans une heure , je livre une bataille , une grande » bataille à ma chère dévote de tante. Heurcusen ment l'audace et le courage ne me manquent pas, T et je grille d'engager l'action avec cette austère v; princesse.
D Adieu , mille bons souvenirs de cœur à votre » excellente femme. Si je parle d'elle ici , entendez- » vous, d'elle si justement respectée , c'est pour vous » l'assurer encore sur les suites de cet enlècement ù )) mon profit d'un charmant jcnne prince; car il faut )) bien finir par où j'aurais dû commencer, et vous )i avouer qu'il est charmant.
•n Encore adieu... »
Puis s'adressant à Georgette : u As-tu écrit, petite?
— Oui, mademoiselle...
— Ah!... ajoute en post-scriptum :
tt Je vous envoie un crédit à vue sur mon banquier •!^ pour toutes ces dépenses ; ne ménagez rien... vous r savez que je suis assez c/trmd seigneur... (il faut ' bien me servir de cette expression masculine, 5' puisque vous vous êtes exclusivement appropi-ié , i' tyrans que vous êtes, ce terme significatif d'une ■ti noble générosité). ))
(t Maintenant , Cîeorgette, — dit Adi-ienne, — apporte-moi une feuille de papier et celte lettre, ((ue je la signe. "
LA TOILETTK D .ADRIE.WE. . 25;i
Mademoiselle de Cardovillc prit la plume que lui présentait Georgette , signa la lettre et renferma un bon sur son banquier, ainsi conçu :
t; On payera à M. Xorval , sur son reçu, la somme qu'il demandera pour dépenses faites en mon nom.
a Adriexxe de Cardoville. -^
Pendant toute cette scène , et durant que Georgette écrivait , Florine et Hébé avaient continué de s'occuper des soins de la toilette de leur maîtresse, qui avait quitté sa robe de chambre et s'était habillée afin de se rendre auprès de sa tante.
A l'attention soutenue , opiniâtre , quoique dissimulée , avec laquelle Florine avait écouté Adrienne dicter sa lettre à M. Xorval, on voyait facilement que, selon son habitude, elle tàcb.ait de retenir les moindres paroles de mademoiselle de Cardoville.
Il Petite, — dit celle-ci a Hebé , — tu vas à l'instant envoyer cette lettre chez AI. Xorval. d
Le même timbre argentin sonna au dehors.
Hébé se dirigeait vers la porte pour aller savoir ce que c'était, et exécuter les ordres de sa maîtresse ; mais Florine se précipita pour ainsi dire audevant d'elle pour sortir à sa place, et dit à Adrienne :
ù Mademoiselle veut-elle que je fasse porter cette lettre? j'ai besoin d'aller au grand hôtel.
— Alors, vas-y, toi ; Hébé, vois ce qu'on veut; et toi, Georgette, cacheté cette lettre... i
Au bout d'un instant , pendant lequel Georgette cacheta la lettre, Hébé revint.
3^54 LK me ERRANT.
n. Mademoiselle , — dit-elle eu leutraiit , — cet ouvrier qui a retrouvé Lutine hier vous supplie de le recevoir un instant;... il est très-pàle... et il a lair bien triste...
— Aurait-il déjà besoin de moi?... Ce serait trop heureux, — dit gaiement Adrienne. — Fais enlrer ce brave et honnête jj;arçon dans le petit salon... et loi , Klorine. . . envoie cette lettre à l'instant. ?)
Florine sorti I.
.Mademoiselle de (]ardovilie , suivie de Lutine, entra dans le petit salon , où l'attendait Agricol.
l'i.v m DEiMUAn-: vim.lmk.