‹ Le juif errant (volume 5)Chapitre 11 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le pcrc (rAifjrigny, plongé dans une angoisj^o •(clic , avait pris macliinalcmcnt le billet de Rotliu, le tenant à la main sans songer à l'ouvrir; le révérend père se demandait avec effroi quelle conclusion Gabriel allait donner à ses récriminations sur le passé ; il n'osait répondre à ses reproches , craignant d'irriter ce jeune prêtre, sur la létc duquel reposaient encore des intérêts si immenses.

Gabriel ne pouvait rien posséder en propre d'après les constitutions de la Compagnie de Jésus ; de plus, le révérend père avait eu soin d'obtenir de lui , en faveur de l'ordre , une renonciation expresse à tous les biens qui pourraient lui revenir un jour; mais le commencement de cet entretien semblait annoncer une si grave modification dans la manière de voir de Gabriclau sujet de la compagnie, que celui-ci pouvait vouloir briser les liens qui l'attachaient à elle; dans ce cas, il ncXix'd Icr/alemcut tenu à renq)lir aucun de ses engagements '. La donation était an-

• Les sliiliits portent fomiclleineiit qiio la compagnie priil ('\piil>:pr lie son spin \es membres (iiii lui paraissent inutiles ou danfjereux ; mais il n'est pas permis à un membre de rompre les liens qui l'attacbcnt ù la lonipaqnie, si celle-ci croit de son iiitéri't de le conserver.

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iiulée de lait ; et au moment d'être si beureusemcnt réalisées, par la possession de l'immense fortune de la famille Renncpont , les espérances du père d'Aigrigny se trouvaient complètement et à jamais ruinées. De toutes les perplexités par lesquelles le révévérend père avait passé depuis quelque temps au sujet de cet héritage, aucune n'avait été plus imprévue, plus terrible. Craignant d'interrompre ou d'interroger Gabriel, le père d'Aigrigny attendit avec une terreur muette le dénoùment de cette conversation jusqu'alors si menaçante.

Le missionnaire reprit : «. Il est de mon devoir, mon père, de continuer cet exposé de ma vie passée, jusqu'au moment de mon départ pour l'Amérique ; vous comprendrez tout à l'heure pourquoi je m'impose cette obligation. 5^

Le père d'Aigrigny lui fit signe de parler.

« Une fois instruit du prétendu vœu de ma mère adoptivc, je me résignai... quoi qu'il m'en contât... je sortis de la triste maison... où j'avais passé une partie de mon enfance et de ma première jeunesse , pour entrer dans l'un des séminaires de la compagnie. Ma résolution n'était pas dictée par une irrésistible vocation religieuse ,... mais par le désir d'acquitter une dette sacrée envers ma mère adoptivc. Cependant, le véritable esprit de la religion du Christ est si vivifiant , que je me sentis ranimé , réchauffé cV l'idée de pratiquer les adorables enseignements du divin Sauveur. Dans ma pensée, au lieu de rcs,seml)lcr au collège où j'avais jusqu'alors vécu

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dans une compression rigoureuse , un sénu'naire était un lieu béni , où tout ce qu'il y a de pur, de chaleureux dans la fraternité évangélique était appliqué à la vie commune; où, par l'exemple, on prêchait incessamment l'ardent amour de l'human té , les douceurs ineffables de la commisération et de la tolérance ; où l'on interprétait rimmortclle parole du Christ dans son sens le plus large , le plus fécond ; où l'on se préparait enfin, par l'expansion habituelle des sentiments les plus généreux , à ce magnifique apostolat , d'attendrir les riches et les heureux sur les angoisses et les souffrances de leurs frères , en leur dévoilant les misères affi'euses de l'humanité... ]\Ioralc sublime et sainte à laquelle nul ne résiste lorsqu'on la prêche les yeux remplis de larmes, le cœur débordant de tendresse et decharilé!! -^

En prononçant ces derniers mots avec une émotion profonde, les yeux de Gabriel devinrent humides, sa iigure resplendit d'une angélique beauté.

« Tel est en effet, mon cher fils , l'esprit du christianisme ; mais il faut surtout en étudier et en expliquer la lettre , — répondit froidement le père d'Aigrigny. — C'est à cette étude que sont spécialement destinés les séminaires de notre compagnie. I/iiiterprétation de la lettre est une œuvre d'analyse, de discipline , de soumission , et non une œuvre de cœur et de sentiment...

— Je ne m'en aperçus que trop, mon père... A mon entrée dans celte nouvelle nuiison... je vis, hélas! mes espérances déçues; un moment dilaté ,

;■> LE JllF EURANT.

mon iduir se resserra; au lieu de ce loyer de ne, (rafrection et de jeunesse, que j'avais rêvé, je retrouvai dans ce séminaire , silencieux et glacé, la même compression de tout élan généreux , la même discipline inexorable , le même système de délations mutuelles, la même défiance, les mêmes obstacles invincibles à toute liaison d'amitié... Aussi l'ardeur qui avait un instant récluuiffé mon àme s'affaiblit : je retombai peu à peu dans les babitudes d'une vie inerte, passive, macbinale , qu'une impitoyable autorité réglait avsc une précision mécanique , de même que l'on règle le mouvement inanimé d'une borloge.

— C'est que l'ordre , la soumission , la régularité , sont les premiers fondements de notre compagnie , mon clicr fils.

— Hélas! mon père, c'était la mort, et non la vie, que l'on régularisait ainsi ; au milieu de cet anéantissement de tout principe généreux, je me livrai aux études de scolastique et de théologie. Études sombres et sinistres, science cauteleuse,. menaçante ou hostile , qui toujours éveillée des idées de péril , de lutte, de guerre, et jamais des idées de paix, de progrès et de liberié.

— La tbéologie , mon cher fils , — dit sévèrement le père d'Aigrigny, — est à la fois une cuirasse et une épée ; une cuirasse pour défendre e( couvrir le dogme catbolique, une épée pour attaquer l'iiérésie.

— Pourtant, mon père , le Christ et ses apôtres ignoraient cette science tcnébi-eusc , et à leurs sim-

uii'Tiui';. -a

pies et toiichaulcs paroles les hommes se régénéraient, la liberté succédait à l'esclavage... L'Kvangile , ce code divin , ne suffit-il pas pour enseigner aux hommes à s'aimer?... Mais, hélas! loin de nous faire entendre ce langage, on nous entretenait trop souvent de guerres de religions , nomhrant les flots de sang qu'il avait fallu verser pour être agréable au Seigneur et noyer l'hérésie. Ces terribles enseignements rendaient notre vie plus triste encore. A mesure que nous approchions du terme de l'adolescence , nos relations de séminaire prenaient un caractère d'amertume , de jalousie et de soupçon toujours croissant. Les habitudes de délation, s'appliquant à des sujets plus sérieux, engendraient des haines sourdes, des ressentiments profonds. Je n'étais ni meilleur ni plus méchant que les autres ; tous rompus depuis des années au joug de fer de l'obéissance passive, déshabitués de tout examen, de tout libre arbitre , humbles et tremblants devant nos supérieurs, nous offrions tous la même empreinte pâle, morne et effacée... Enfin je pris les oi'dres : une fois prêtre , vous m'avez convié, mon père, à entrer dans la compagnie de Jésus, ou plutôt je me suis trouvé insensiblement, presque à mon insu, amené à cette détermination... Comment ? je l'ignore... depuis si longtemps ma volonté ne m'appartenait plus ! Je subis toutes les épreuves; la plus terrible fut décisive :... pendant plusieurs mois j'ai vécu dans le silence d(' ma cellide, pratiquant avec résignation re.xcrcice étrange et macinnal (jue vous m'aviez or-

li LE JllF ERKAXT.

donué, mon père. Excepté Votre Révérence, personne ne s'approchait de moi pendant ce long espace de temps ; aucune voix liumaine , si ce n'est la vôtre , ne frappait mon oreille ;... la nuit, quelquefois j'éprouvais de vagues terreurs ;... mon esprit , affaibli par le jeune, par les austérités, par la solitude, était alors frappé de visions effrayantes ; d'autres fois, au contraire, j'éprouvais un accablement rempli d'une sorte de quiétude, en songeant que prononcer mes vœux , c'était me délivrer à jamais du fardeau de la volonté et de la pensée... Alors je m'abandonnais à une insupportable torpeur, ainsi que ces malheureux qui, surpris dans les neiges, cèdent à l'engourdissement d'un froid homicide... J'attendais le moment fatal... Enfin , selon que le voulait la discipline, mon père, ctui(ff cuit dans mon agonie^ ^]c hâtais le moment d'accomplir le dernier acte de ma volonté expirante : le vœu de renoncer à l'exercice de ma volonté...

— Rappelez-vous, mon cher fils, — reprit le père d'Aigrigny, pâle et torturé par des angoisses croissantes, — rappelez-vous que la veille du jour fixé pour la prononciation de vos vo^ux, je vous ai offert, selon la règle de notre compagnie, de renoncer à être des nôtres, vous laissant complètement libre, car nous n'acceptons que des vocations volontaires.

— Il est vrai , mon père , — répondit Gabriel avec

• iji'ltc expression est (oxluellc... Il est. e%i)iL'sst'iii('nf lecorninandù par !ci flonslilutiniis d'attendre ce moment décisif de l'éprcmc pour hâter la pr-Mioiitiuliim des vceux.

Hri'Tiui:. 7ô

une douloureuse amertume , — lorsque , épuisé , J)risé par trois mois de solitude et d'épreuves , j'étais aimcanfi... incapable de faire un mouvement, vous avez ouvert la porte de ma cellule... en me disant : t Si vous le voulez, levez-vous... marchez... vous êtes libre... -^ — Hélas! les forces me manquaient; le seul désir de mon àrQc inerte, et depuis si longtemps paralysée, c'était le repos du sépulcre... aussi je prononçai des vœux in-évocables, et je retombai entre vos mains , comme un cadacre. . .

— Et jusqu'à présent , mon cher fils , vous n'aviez jamais failli à cette obéissance de cadavre... ainsi que la dit, en effet, notre glorieux fondateur... parce que plus cette obéissance est absolue, plus elle est méritoire... "

Après un moment de silence , Gabriel reprit : tt Vous m'aviez toujours caché , mon père, les véritables fins de la compagnie dans laquelle j'entrais... L'abandon complet de ma volonté que je remettais à mes supérieurs m'était demandé au nom de la plus grande gloire de Dieu... mes vœux prononcés, je ne (levais être entre vos mains qu'un instrument docile, obéissant ; mais je devais être employé , me disiezvous, à une œuvi-e sainte, belle et grande... Je vous crus, mon père; comment ne pas vous croire?... J'attendis : un événement funeste vint changer ma destinée... une maladie douloureuse, causée par...

— Mon fils , — s'écria le père d'Aigrigny en interrompant fiabriel , — il est inutile de rappeler ces circonstances.

7(3 LE JllF EKRAXT.

— Pardonucz-moi , mon père , je dois lout vous rappeler;... j'ai le droit d'être entendu; je ne veux passer sous silence aucun des faits qui m'ont dicte la résolution immuable que j'ai à vons annoncer.

— Parlez donc , mon fds , — dit le père d'Aigi'i- «|ny en fronçant les sourcils , et paraissant effrayé de ce qu'allait dire le jeune prêtre, dont les joues , jusqu'alors pâles , se couvrirent d'une vive rougeur.

— Six mois avant mon départ pour l'Amérique , — reprit Gabriel en baissant les yeux, — vous m'avez prévenu que vous me destiniez ù la confession... et... pour me préparer à ce saint ministère... vous m'avez remis un livre... s

Gabriel hésita de nouveau. Sa rougeur augmenta. liC père d'Aigrigny contint à peine un mouvement d'impatience et de colère.

a Vous m'avez remis un livre , — reprit le jeune prêtre en faisant un effort sur lui-même , — un livre contenant les questions qu'un confesseur peut adresser aux jeunes garçons... aux jeunes fdles... et aux femmes mariées... lorsqu'ils se présentent au tribunal de la pénitence... Mon Dieu! ! — ajouta (labricl en tressaillant à ce souvenir, ■ — je n'oublierai jamais ce moment terrible;... c'était le soir... Je me retirai dans ma chambre... emportant ce livre, composé , m'aviez-vous dit, par un de nos pères, et complété par un saint évèque K Plein de respect, dr confiance et de foi... j'ouvris ces pages... D'abord je ne com-

1 11 nous est iinj)ossil)lL' , [uir icspect pour uos Icclcurs , de duniici ,

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pris pas... Puis onfin... je conipi'is... Alors jo fus saisi (\o honto rt d'iiorreur, frappô do stupeur; ù ppino jVus la foiro de foi'innr d'une main tremblante cet abominable livre... et je courus chez vous, mon père... m'accuser d'avoir involontairement jeté les yeux sur ces pajjes sans nom... que par erreur vous aviez mises entre mes mains.

— Rappelez-vous aussi , mou cher lils , — dit gravement le père d'Aigrigny, — que je calmai vos scrupules : je vous dis qu'un prêtre, destiné à tout

même m latin , une idée de ce livre infâme. Voici comment en parle M. (Jôiiin , dans son courageux et excellent ouvrage Des Jéstdtes et de l'Université :

u J'éprouve un grand embanas en commençant ce chapitre; il s'agit de faire connaître un livre qu'il est impossible de tiaduire, difficile de ciler texinellement , car ce latin brave riionnOteté avec trop d'eiïronterie. Kn tout cas, j'invoque l'indulgence du lecteur; je lui promets, en ii'lour, de lui épargner autant d'obscénités que je pourrai. >

Plus loin , à propos des questions imposées par le C.onipciuVuim , M. tJéniu s'écrie avec une généieuse indignation :

•• Quels sont donc les entretiens qui se passent au fond du confessionnal entre le prêtre et nne femme mariée?... Je renonce à parler du reste. Il

Knfin , l'auteur des Découvertes d'un Itibliophile , après avoir cité textuellement un grand nombre de passages de cet horrible catéchisme , dit :

li Ma plume se refuse à reproduire plus amplement celle encyclopédie de toutes les turpitudes. J'ai comme un remords qui ni'éponvanle d'avoir été si loin. J'ai beau me dire que je n'ai fait que copier, il me icsie l'iiorreur qu'on éprouve après avoir touché du poison. Et cependant c'est cette horreur même qui me rassure. Dans l'Eglise de Jésus- (Ihiisl, d'après l'ordre admirable établi par Dieu, plus le mal est grand, quand il s'agit de l'erreur, plus le remède est prompt, plus il est cflirace. La sainteté de la morale ne neul être en danger sans que la vcrili- ■ ■\r\i' 1,1 \(iix et se fasse entendre. ■>

piitPîîdrp sous 1p sceau de la confession, devait tout connaître , tout savoir et pouvoir tout apprécier;... que notre compagnie imposait la lecture de ce Compendimn , comme ouvrage classique , aux jeunes diacres , aux séminaristes et aux jeunes prêtres qui se destinaient à la confession...

— Je vous crus , mon père : l'habitude de l'obéissance inerte était si puissante en moi, la discipline m'avait tellement désliabitué de tout examen, que, malgré mon horreur, que je me reprochais comme une faute grave , en me rappelant vos paroles , je remportai le livre dans ma chambre et je lus. Oh ! mon père ! quelle effrayante révélation de ce que la luxure a de plus criminel, de plus désordonné dans ses raffinements ! Et j'étais dans la vigueur de l'âge... et jusqu'alors mou ignorance et le secours de Dieu m'avaient seuls soutenu dans des luttes cruelles contre les sens... Oh! quelle nuit! ! quelle nuit ! ! A mesure qu'au milieu du profond silence de ma solitude, j'épelais, en frissonnant de confusion et de frayeur, ce catéchisme de débauches monstrueuses, inouïes, inconnues... à mesure que ces tableaux ol)scènes , d'une effroyable lubricité , s'offraient à ïuon imagination, jusqu'alors chaste et pure... vous le savez ," mon Dieu ! il me semblait sentir ma raison s'affaiblir. Oui... Et elle s'égara tout à fait... car bientôt je voulus fuir ce livre infernal , et je ne sais quel épouvantable attrait, quelle curiosité dévorante me retenait lialetant, éperdu, devant ces pages infitmps...je me sentais mourir de confusion, de

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lionln ; cl malgré moi, mes joues s'onfiamniaienl ; iino ai-(îciir coirosivo circulait dans mes veines ;... alors (le redoutables hallucinations vinrent achever mon égarement... il me sembla voir des fantômes lascifs sortir de ce livre nmudit. .. et je perdis connaissance en cherchant à fuir leurs brûlantes étreintes. — Vous parlez de ce livre en termes blâmables, — dit sévèrement le père d'Aigrigny, — vous avez été victime de votre imagination trop vive ; c'est à elle que vous devez attribuer cette impression funeste, produite par un livre excellent et irréprochable dans sa spécialité, autorisé d'ailleurs par l'Eglise.

— Ainsi, mon père, — répondit (îabriel avec une profonde amertume, — je n'ai pas le droit de me plaindre de ce que ma pensée , jusqu'alors innocente et vierge , a été depuis à jamais souillée par des monstruosités que je n'aurais jamais soupçonnées, car je doute que ceux qui sont coupables de se livrer à ces horreurs viennent en demander la rémi.«sion au prêtre.

— (iC soiil là des questions que vous n'êtes pas apte àjug'er, — répondil brusquement le père d'Ai-

— Je n'en parlerai plus, mon pèie, — dit (Iabriel , et il reprit : — l ne longue maladie succéda à cette nuit teirii)le ; plusieurs fois, me dit-on, l'on craignit que ma raison ne s'égarât. Lorsque je revins... le passé m'apparut connne un songe pénible... \'ous me dites alors , mon père, (|ue je n'étais pas encore inùr pour certaines fonctions... (le fui alors

(j!ip jp VOUS (Ipinaiulai avoc iiislaucps do parlir pour les missions d'Ampriquc... Après avoir lniif;iemps repoussé ma prière, vous avez consenti... Je partis... Depuis mon enfance j'avais toujours vécu ou au collège ou au séminaire , dans un état de compression et de sujétion continuel ; à force de m'accoutumer à baisser la tète et les yeux, je m'étais pour ainsi dire déshabitué de coiîlempler le ciel et les splendeurs de la nature... aussi quel bonheur profond, reli(]ieux, je ressentis , lorsque je me trouvai tout à coup transporté au milieu des grandeurs imposantes de la mer, lorsque , pendant la traversée , je me vis entre l'Océan et le ciel! Alors il me sembla que je sortais d'un lieu d'épaisses et lourdes ténèbres ; pour la première fois depuis bien des années, je sentis mon cœur battre librement dans ma poitrine ! pour la première fois je me sentis maître de ma pensée , et j'osai examiner ma vie passée, ainsi que l'on regarde du haut d'une montagne au fond d'une vallée obscure... Alors d'étranges doutes s'élevèrent dans mon esprit. Je me demandai de quel droit, dans quel but, on avaij pendant si longtemps comprimé, anéanti, l'exercice de ma volonté, de ma liberté , de ma raison, pui.sque Dieu m'avait doué de liberté , de volonté , de raison; mais je dis... que peut-être les fins de cette œuvre grande , belle et sainte , à laquelle je devais concourir, me seraient un jour dévoilées et me récompenseraient de mon obéissance et de ma ésignalion. d

A ce momeni , Rodin rentra. Le père d'Aigvigny

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l'iufrrrogra d'un rofrard sioiiificalif ; le sociux s'approcha ot lui (lit tout bas , sans que (jlabripl put l'ontendro : a Rien de grai c ;... on vient seulement de m'averlir que le père du maréchal Simon est arrive à la fabrique de M. Hardy... »

Puis , jetant un coup d'oeil sur Gabriel , Rodin parut interroger le père d'Aigrigny, qui baissa la tète d'un air accablé. Pourtant il reprit, s'adressant à Gabriel, pendant que Rodin s'accoudait de nouveau à la cheminée : a Continuez, mon cher iils... j'ai hâte de savoir à quelle résolution vous vous êtes arrêté.

— Je vais vous le dire dans un instant , mon père. J'arrivai à Charleston... Le supérieur de notre établissement dans cette ville , à qui je fis part de mes doutes sur le but de la compagnie , se chargea de les éclaircir ; avec une franchise effrayante , il me dévoila ce but... où tendaient non pas peut-être tous les membres de la compagnie , car un grand nombre partageait mon ignorance, mais le but que ses chefs oui opiniâtrement poursuivi depuis la fondation de l'ordre... Je fus épouvanté... Je lus les casuistcs... Oh! alors, mon père, ce fut une nouvelle et effrayante i-évélation , lorsqu'à chaque page de ces livres écrits par nos pères je lus l'excuse, la justification du col, de la calomnie , du riol^ de \ adultère, du ])arjure ^ du meurtre, du rér/iridr \..

^. ' VjfUo pi'oposilion n'ii lieu dr liasanlr. Voir des pxtiriils du C.otiipi-ndiiim à l'iisn'ic des spiiiiiiaiios, puhiirs k Slr:i^liciiir!|, eu IS'iH. sous <•(• lilrr : Dérniircil- (I'idi Uibliophllf.

Lorsqno jo poiisai que moi, prrfro d'un Dion do charité, do justice , do pardon et d'amour, j'appartenais désormais à une compaonie dont les chefs professaient de pareilles doctrines et s'en glorifiaient, je fis à Dieu le serment de rompre à jamais les liens qui m'attachaient à elle !... )>

A ces mots de Gabriel , le père d'Aiorigny et Rodin échangèrent un regard terrible : tout était perdu, leur proie leur échappait.

Gabriel, profondément ému des souvenirs qu'il évoquait , ne s'aperçut pas de ce mouvement du révérend père et du sociiis , et continua : « Malgré ma résolution , mon père , do quitter la compagnie , la découverte que j'avais faite me fut bien douloureuse. . . Ah ! croyez-moi , pour une âme juste et bonne, rien n'est plus affreux que d'avoir à renoncer à ce qu'elle a longtemps respecté et à le renier... Je souffrais tellemont... qu'on songeant aux dangers de ma mission, j'espérais avec une joie secrète que Dieu me rappellerait peut-être à lui dans cette circonstance... ; mais, au contraire , il a veillé sur moi avec une sollicitude providentielle. »

Et ce disant , Gabriel tressaillit au souvenir de la femme mystérieuse qui lui avait sauvé la vie en Amérique. Puis, après un moment de silence, il reprit : tt Ma mission terminée, je suis revenu ici, mon père, décidé à vous prier de me rendre la liberté et do me délier do mes serments... Plusieurs fois, mais on vain , je vous demandai un. entretien... hier la Providence voulut que j'eusse une longue couver-

UUPIIHI-. b'â

satioii avoc ma mcvc adoplivc ; par ollo j'ai appris la ruse dont on s'était serui'pour forcer ma vocation, l'abus sacrilège que l'on a fait de la confession pour l'engagera confier à d'autres personnes les orphelines qu'une mère mourante avait remises aux mains d'un loyal soldat. Vous le comprenez , mon père , si j'avais pu hésiter encore à voulor rompre ces iiens, ce que j'ai appris hier eût rendu ma décision irrévocable... Mais à ce moment solennel, mon père, je dois vous dire que je n'accuse pas la compagnie tout entière ; bien des hommes simples , crédules et confiants comme moi en font sans doute partie... Dans leur aveuglement... instruments dociles, ils ignorent l'œuvre à laquelle on les fait concourir. .. je les plains, et je prierai Dieu de les éclairer comme il m'a éclairé.

— Ainsi, mon fils, — dit le père d'Aigrigny en se levant, livide et atlerré , — vous venez me demander de briser les liens qui vou-; attachent à !a compagnie ?

— Oui, mon père... j'ai fait un serment entre vos mains , et je vous prie de me délier de ce serment.

— Ainsi, mon fils, vous entendez que tous les engagements librement pris autrefois par vous soient considérés comme vains pi non avenus ?

— Oui , mon père.

— Ainsi, mon fils, il n'y aura désormais rien de commun entre vous et noli-e ('om[)a;ini(! ?

U LE jril' EURAXT.

— Xon , mon pèrr... pnisquo je vous prio do me rriever de mes vœux.

— Mais vous savez, mon fils, que la compagnie peut vous délier... mais que vous ne pouvez pas vous délier d'elle?

— ^la démarche vous prouve , mon père , l'imporlaiice que j'attache au serment, puisque je viens vous demander de m'en délier... Cependant, si vous me refusiez... je ne me croirais pas engagé, ni aux yeux de Dieu ni aux yeux des hommes.

— C'est parfaitement clair, » dit le pèred'Aigrigny à Rodin , et sa voix expira sur ses lèvres , tant son désespoir était profond.

Tout à coup , pendant que Gahriel , les yeux baissés, allendait la réponse du pèred'Aigrigny, qui restait immobile et muet, Rodin parut frappé d'une idée subite , en s' apercevant que le révérend père tenait encore à la main son billet écrit au crayon.

Le sorius s'approcha vivement du père d'Aigrigny, el lui dit tout bas d'un air de doute et d'alarme : u Est-ce que vous n'auriez pas lu mon billet?

Je n'y ai pas songé, n i-eprit machinalement le

révérend père.

Rodin parut faire un effort sur lui-même pour réprimer un mouvement de violent courroux ; puis \\ dit au père d'Aigrigny d'une voix calme : « Jiisez-le donc, alors... »

A peine le révérend père eut-il jeté les yeux sur ce billet qu'un vif rayon d'espoir illumina sa physiojiomie jusqu'alors désespérée; serrant alors la main

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(hi socius avec une expression de profonde reeonnaissance , il lui dit à voix basse : « \'ous avez raison... Gabriel est à nous... «

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