‹ Le juif errant (volume 5)Chapitre 15 sur 31 · I.K DFRMKR C 0 C P ])K M [ I) I · texte numérisé non relu

I.K DFRMKR C 0 C P ])K M [ I) I

Au cri poussé par (îabriel , le notaire avait interrompu la lecture du testament, et le père d'Aigrigny s'était rapj)roclié liicmenf du jeune prêlre.

Coliii-ci , (IrhonI et tromblant, rogardait \p ]>nrliait de femme avec une stupeur croissante.

Bientôt il dit ù voix hasse et romme se parlant à lui-même : » Est-il possible, mon Dieu ! que le hasard produise de pareilles ressemblances !... Ces yeux... à la fois si fiers et si tristes... ce sont les siens;,., et ce front... et cette pâleur!... oui, ce sont ses traits !... tous ses traits !

— Mou cher lîls , qu'avez-vous ? — dit le père d'Aigrigny aussi étonné que Samuel et que le notaire.

— Il y a huit mois, — reprit le missionnaire d'une voix profondément émue, sans quitter le tableau des yeux, — j'étais au pouvoir des Indiens... au milieu des montagnes Rocheuses... On m'avait mis en croix,

on commençait à me scalper... j'allais mourir

lorsque la divine Providence m'envoya un secours inattendu. . . Oui. . . . c'est cette femme qui m'a sauvé. . ,

— Cette femme !... d s'écrièrent à la fois Samuel, le père d'Aigrigny et le notaire.

Rodin seul paraissait complètement étranger à l'épisode du portrait ; le visage contracté par une impatience courroucée, il se rongeait les ongles à vif en contemplant avec angoisse la lente marche des aiguilles de sa montre.

tt Gomment! cette femme vous a sauvé la vie ? — reprit le père d'Aigrigny.

— Oui, c'est celte femme, -r- reprit Gabriel d'une voix plus basse et presque effrayée ; — cette femme... ou plutôt une femme qui lui ressemblait tellement,

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qup si ce lal)leaii n'était pas ici depuis un sièrio cl demi, je croirais qu'il a été peint d'après olle... car je ne puis m'expliqucr comment une ressemblance si frappante peut être l'cfCet d'un hasard... Enfin, — ajouta-t-il au bout d'un moment de silence, eu poussant un profond soupir, — les mystères de la nature... et la volonté de Dieu sont impénétrables. »

Et (iabriel retomba accablé sur son fauteuil au milieu d'un profond silence , que le père d'Aigrigny rompit bientôt en disant : a C'est un fait de ressemblance extraordinaire, et rien de plus... mon cher fils;... seulement, la gratitude bien naturelle que vous avez pour votre libératrice donne à ce jeu bizarre de la nature un grand intérêt pour vous, d

Rodin, dévoré d'impatience, dit au notaire, à coté duquel il se trouvait : a II me semble , monsieur, que tout ce petit roman est assez étranger au testament ?

— Vous avez raison , — répondit le notaii-e en se rasseyant ; — mais ce fait est si extraordinaire , si romanesque, ainsi que vous le dites, que l'on ne peut .s'empêcher de partager le profond étonnemeut de monsieur... »

Et il montra Gabriel qui , accoudé sur un des bras du fauteuil, appuyait son front sur sa main, et semblait complètement absorbe. Le notaire continua de la sorte la lecture du testament :

a Telles ont été les persécutions auxquelles ma T) famille a été eu butte de la part de la société de •s Jésus.

» Getto société possède, à cette heure , mes biens

V par la confiscation. Je vais mourir... Puisse sa )) haine s'éteindre dans ma mort et épargner ma » race !

« Ma race, dont le sort est ma seule, ma dernière il pensée à ce moment solennel.

T Ce matin , j'ai mandé ici un homme d'une pro- » bité depuis longtemps éprouvée, Isaac Samuel. Il » me doit la vie, et chaque jour je me suis applaudi » d'avoir pu conserver au monde une si honnête, y> une si excellente créature.

» Avant la confiscation de mes biens , Isaac Sa- I muel les avait toujours administrés avec autant » d'intelligence que de probité. .le lui ai confié les )' cinquante mille écus qu'un fidèle dépositaire m'a- )' vait rendus.

5) Isaac Samuel, et après lui ses descendants, » auxquels il léguera ce devoir de reconnaissance , » se chargeront de faire valoir et d'accumuler cette » somme jusqu'à l'expiration de la cent cinquantième « année à dater de ce jour.

y> Cette somme ainsi accumulée peut de¥enir » énorme, constituer une fortune de roi,... si les « événements ne sont pas contraires à sa gestion.

)' Puissent mes vœux être écoutés de mes descen- )) dants sur le partage et sur l'emploi de cette 5' somme immense !

■K II arrive fatalement en un siècle et demi tant

V de changements, tant de variations, tant de bouley vei'senu'nfs de fortunes parmi les générations sur-

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cc'ssives d'une famille, que, prohablonicnt, dans cent cinquante ans, mes descendants se trouveront appartenir aux différentes classes de la société , et représenteront ainsi les divers éléments sociaux de leur temps.

) Peut-être se rencontrera -1 -il parmi eux des hommes doués d'une grande intelligence, ou d'un grand courage, ou d'une grande vertu; peut-être des savants , des noms illusîres dans la guerre ou dans les arts ; peut-être aussi d'obscurs artisans, de modestes bourgeois ; peut-être aussi , hélas ! de grands coupables...

■n Quoi qu'il advienne , mon vœu le plus ardent , le plus cher, est que mes descendants se rapprochent et reconstituent ma famille par une étroite, une sincère union , en mettant parmi eux en pratique ces mots divins du Christ : Aii/icz-rous les uns les antres.

■n Cette union serait d'un salutaire exemple... car il me semble que de X union, que de l'association des hommes entre eux, doit surgir le bonheur futur de l'humanité.

1) La compagnie qui a depuis si longtemps persécuté ma famille est un des plus éclatanls exemples delà toulc-puissancc de l'associalion, même appliquée au mal.

D 11 y a quelque chose de si fécond, de si divin dans ce principe, qu'il force quelquefois au bien 1rs associations les [dus mauvaises, les plus dangereuses.

n Ainsi les missions ont jeté de rares mais de pures, r de généreuses clartés sur cette ténébreuse compa- » gnie de Jésus... cependant l'ondée dans le but dé- 1) testable et impie d'anéantir, par une éducation T> homicide, toute volonté, toute pensée, toute liberté, » toute intelligence chez les peuples, afin de les livrer 7> tremblants, superstitieux, abrutis et désarmés au •n despotisme des rois, que la compagnie se réservait " de dominer à son tour par ses confesseurs... -^

A ce passage du testament , il y eut un nouveau et étrange regard écliangé entre Gabriel et le père d'Aigrigny. Le notaire continua.

K Si une association perverse, fondée sur la déy gradation humaine , sur la crainte , sur le dcspo- T) tisme, et poursuivie delà malédiction des peuples, 5) a traversé les siècles et souvent dominé le monde T par la ruse et par la terreur... que serait-ce d'une 1) association qui , procédant de la fraternité , de l'ayi mour évangélique, aurait pour but d'affranchir D l'homme et la femme de tout dégradant servage ? n de convier au bonheur d'ici-bas ceux qui ►n'ont 1) connu de la vie que les douleurs et la misère ? de •n glorifier et d'enrichir le travail nourricier ? d'éclaii-er 1^ ceux que l'ignorance déprave ? de favoriser la libre » expansion de toutes les passions que Dieu, dans sa ■!> sagesse infinie, dans son inépuisable bonté, a dén parties à l'homme comme autant de leviers \n\h- 1^ sants ? de sanctifier tout ce qui vient de Dieu... n l'amour comme la maternité, la force comme l'in- " lelligence , la beauté conmie le génie ? de rendre

Li; DERNIER COIP OK MIDI. in

T> enfui les hommes véritableiijcnt religieux et profonu dément reconnaissants envers le Créateur, en leur » donnant l'intelligence des splendeurs de la nature et 1 leur part méritée des trésors dont il nous comble ?

» Oh ! si le ciel veut que, dans un siècle et demi, » les descendants de ma famille, fidèles aux dernières T) volontés d'un cœur ami de riiumanitc, se rappro- T) client ainsi dans une sainte communauté !

'1 Si le ciel veut que parnn' eux se rencontrent des T) âmes charitahles et passionnées de commisération n pour ce qui souffre ! des esprits élevés, amoureux •' de la liberté ! des cœurs éloquents et chaleureux ! T> des caractères résolus ! des femmes réunissant la T) beauté, l'esprit et la bonté ! combien sera féconde 1) et puissante l'harmonieuse union de toutes ces 7» idées, de toutes ces influences, de toutes ces forces, T) de toutes ces attractions y> groupées autour de cette T) fortune de roi qui, concentrée par l'association et ■!) sagement régie , rendra praticables les plus admi- 7) rables utopies !

j) Quel merveilleux foyer de pensées fécondes , T généreuses ! quels rayonnements salutaires et vivi- T) liants jailliraient incessamment de ce centre de t chanté , d'émancipation et d'amour !

r Que de graïu.'es choses ;\ (enter , que de magni- I liquos exemples à donner au monde par la pra- 5) tique! Quel divin aposiolai ! KiiHu quel irrésistible » élan vers le bien pouirail imprimer à l'humanité y tout entière une famille ainsi groupée , disposant ^ (le tels moyens d'action I

T) VA puis alors cette association pour le bien serait

V capable de combattre la funeste association dont je 71 suis victime , et qui peut-être dans un siècle et !' demi n'aura rien perdu de son redoutable pouvoir.

» Alors , à cette œuvre de ténèbres , de compres- » sion et de despotisme , qui pèse sur le monde chré- » tien , les miens pourraient opposer une œuvre de

V luiliière , d'expansion et de liberté.

» Le génie du bien et le génie du mal seraient en 5) présence.

5) La lutte commencerait, et Dieu protégerait les » justes...

» Et pour que les immenses ressources pécuniaires 5) qui auraient donné tant de pouvoir à ma famille 1) ne s'épuisent pas et se renouvellent avec les )) années , mes héritiers , écoutant mes volontés , 7) devraient placer, selon les mêmes conditions d'ac-

V cumulation , le double de la somme que j'ai pla- 1) cce... Alors, un siècle et demi après eux. .. quelle 7) nouvelle source de puissance et d'action pour leurs T) descendants ! ! quelle perpétuité dans le bien ! !

1? On trouvera d'ailleurs dans le grand meuble « d'ébène de la salle de deuil quelques idées prar, tiques au sujet de cette association.

7) Telles sont mes dernières volontés , ou plu!ùt y> mes dernières e.spérancts...

77 Si j'exige absolument que ceux de ma race se •1 trouvent en personne rue Saint-Î^'ranrois le jour " de l'ouverture de ce te:>tament , c'est alin que , •) réunis à ce moment solennel, ils se voient, se

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f coiinaissoiit : pcnl-^'liT alois nips parolos los frap- » pcronf ; au lieu de viire ilivisés, ils s'uniront ; )< leurs intérêts mêmes y gagneront, et ma volonté » sera accomplie.

» En envoyant , il y a peu de jours , à ceux de ma f) famille que l'exil a dispersés en Europe , une mé- ^ daille où est gravée la date de cette convocation » pour mes héritiers à un siècle et demi de ce jour, » j'ai dû tenir secret son véritable motif, disant seu- » lement que ma descendance avait un grand intérêt >» à se trouver à ce rendez-vous.

t J'ai agi ainsi parce que je connais la ruse et la » persistance de la compagnie dont je suis victime ; n si elle avait pu savoir qu'à cette époque mes desn cendants auraient à se partager des sommes im- » menses , de grandes fourberies , de grands dangers f peut-être auraient menacé ma famille , car de ? sinistres recommandations se seraient transmises y (le siècle en siècle dans la société de Jésus.

V Puisse cette précaution être efficace !

y> Puisse mon vœu exprimé sur les médailles a\ oii* V été fidèlement transmis de génération en géné- » ration !

•n Si je fixe le jour et l'beure fatale où ma succesr sion sera irrévocablement fermée en faveur de ceux •!> de mes descendants qui se seront présentés rue r Saint-François le 15 février 1852, avant midi, r^ c'est qu'il faut un terme à tout délai , et que mes 1' In'ritiers auront été suffisamment pirvenus depuis V. 1.

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hion dos années do ne pas manquer à ce rendezvous.

»' Après la lecture de mon testament , la personne qui sera dépositaire de l'accumulation des fonds , fera connaître leur valeur et leur chiffre , afin qu'au dernier coup de midi ces sommes soient acquises et partagées aux héritiers présents. » Alors les appartements de la maison leur seront ouverts. Ils y verront des choses dignes de leur intérêt, de leur pitié , de leur respect. .. dans la salle de deuil surtout. . .

n Mon désir est que cette maison ne soit pas vendue , qu'elle reste ainsi meuhlée, et qu'elle serve de point de réunion à mes. descendants, si, comme je l'espère , ils écoutent ma dernière prière. D Si , au contraire , ils se divisent ; si , au lieu de s'unir pour concourir à une des plus généi'euses entreprises qui aient jamais signalé un siècle , ils cèdent à des passions égoïstes ; s'ils préfèrent l'individualité stérile à l'association féconde; si, dans cette fortune immense , ils ne voient qu'une occasion de dissipation frivole ou d'accumulation sordide... qu'ils soient maudits par tous ceux qu'ils auraient pu aimer, secourir et émanciper ;... que cette maison soit démolie et rasée , que tous les papiers dont Isaac Samuel aura laissé l'inventaire soient, ainsi que les deux portraits du salon rouge, hrùlés par le gardien de ma demeure.

» .l'ai dit...

- Maintenanl, mon devoir est acconipli...

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