I.R 1)ERXIEF{ COIP DR MIDI. i-,l
» Kn tout ceci j'ai suivi les conseils de riiomnie » que je vénère et que j'aime comme Ja véritable ■0 image de Dieu sur la terre.
« L'ami fidèle qui m'a remis les cinquante mille » écus, débris de ma fortune, sait seul l'emploi que y j'en veux faire ;... je n'ai pu refuser à son amitié si y> sure cette preuve de confiance ; mais aussi , j'ai dû )) lui taire le nom d'Isaac Samuel;... c'était exposer " ce dernier et surtout ses descendants à de grands •K dangers.
» Tout à l'heure , cet ami , qui ignore que ma ré- " solution de mourir va recevoir son accomplisse- ^ ment, viendra ici, avec mon notaire ; c'est entre ■^ leurs mains , qu'après les formalités d'usage , je •r déposerai ce testament cacheté.
« Telles sont mes dernières volontés.
^ Je mets leur accomplissement sous la sauvegarde « de la Providence.
« Dieu ne peut que protéger ces vœux d'amour, - de paix , d'union et de liberté.
« Ce testament wi/.s'th/ue » ayant été fait librement « par moi et et entièrement écrit de ma main , j'en- ^ tends et je veux qu'il soit scrupuleusement exécuté » dans son esprit et dans sa lettre.
" Cejourd'hui, 15 février 1082, une heure de » relevée.
" Marius de Rrwrpovt. »
' rVsl Ip iormo ronsacn'. par I,. jm is|„„,ip„rp.
132 LE JIIF ERRANT.
A mcsiii-f! quo le notairo avait poursuivi la locluro du testament, Gabriel avait été successivement agité d'impressions pénibles et diverses. D'abord , nous l'avons dit , il avait trouvé étrange que la fatalité voulût que cette fortune immense , provenant d'une victime de la compagnie , revînt aux mains de cette compagnie , grâce à la donation qu'il venait de renouveler. Puis , son àme cliaritable et élevée lui ayant fait aussitôt comprendre quelle aurait pu être l'admirable portée de la généreuse association de famille si instamment recommandée par Alarius de Rennepont... il songeait avec une profonde amertume que , par suite de sa renonciation et de l'absence de tout autre béritier , cette grande pensée était inexécutable , et que cette fortune , beaucoup plus considérable qu'il ne l'avait cru, allait tomber aux mains d'une compagnie perverse qui pouvait s'en servir comme d'un terrible moyen d'action. Mais, il faut le dire, l'àme de Gabriel était si belle, si pure , qu'il n'éprouva pas le moindre regret personnel en apprenant que les biens auxquels il avait renoncé pouvaient être d'une grande valeur ; il se plut même , par un toucbant contraste , en découvrant qu'il avait failli être si ricbe , à reporter sa pensée vers l'iiumble presbytère où il espérait aller bientôt vivre dans la pratique des plus saintes vertus évangéliques.
Ces idées se heurtaient confusément dans son esprit. La vue du portrait de femme, les révélations sinistres contenues dans le testament , la grandeur
LK DEHMKK U>LI' 1)K MIDI. i;^.}
(le vues (jiii s'cluit manifcslcc dans 1rs (k-niièrcs lolontcs de AI. de Rennepoiit, tant d'incidents extraordinaires jetaient (îaljriel dans une sorte de stupeur étonnée où il était encore plonge , lorsque Samuel dit au notaire en lui présentant la clef du registre : f Vous trouverez, monsieur, dans ce registre l'étal actuel des sommes qui sont en ma possc^ion par suite de la capitalisation cl accumulation des 150,000 francs confiés à mon grand-père par :\I. Marins de Renneponf.
— Votre grand-père!... — s'écria le père d'Aigrigny au comble de la surprise ; — c'est donc votre famille qui a fait constamment valoir cette somme ?
— Oui, monsieur, et ma femme va dans qnel(jucs instants apj)orter ici le coffret qui renferme les \aleurs.
— Et à quel chiffre s'élèvent ces valeurs? demanda Rodin de l'air du monde le plus indifférent.
— Ainsi que M le notaire peut s'en assurer par cet état, — répondit Samuel avec une simplicité parfaite comme s'il se fût seulement agi des 150,000 francs primitifs, —j'ai eu caisse en valeurs ayant cours, la somme de deux cent douze millions... cent soixante...
— Vous dites, monsieur! — s'écria le père d'Aigrigny sans laisser Samuel achever; car l'appoint importail assez peu au révérend père.
— Oui, le cl.ilfre! —ajouta Hodin d'une voix palpitante, cl pour lu |)i-cmière fois peut-être de sa
lU LE JUIF ERRANT.
vie il perdit son sang-froid , — le chiffre. . . le chiffre. . . le chiffre !
— Je dis , monsieur , — reprit le vieillard , — que j'ai en caisse pour deux cent douze millions cent soixante-quinze mille francs de valeurs... soit nominatives , soit au porteur. . . ainsi que vous allez vous en assurer, monsieur le notaire , car voici ma femme qui les apporte, d
En effet , à ce moment Bethsahéc entra , tenant entre ses hras la cassette de hois de cèdre où étaient renfermées ces valeurs, la posa sur la table , et sortit après avoir échangé un regard affectueux avec Samuel,
Lorsque celui-ci eut déclaré l'énorme chiffre de la somme en question , un silence de stupeur accueillit ses paroles.
Sauf Samuel, tous les acteurs de cette scène se croyaient le jouet d'un rêve.
Le père d'Aigrigny et Rodin comptaient sur quarante milHons... Cette somme, déjà énorme, était plus que quintuplée...
Gabriel , en entendant le notaire lire les passages du testament où il était question d'une fortune de roi , et ignorant les piodiges de la capitalisation, avait évalué cette fortune à trois ou quatre millions... Aussi, le chiffre exorbitant qu'on venait de lui révéler l'étourdissait... Et malgré son admirable désintéressement et sa scrupuleuse loyauté , il éprouvait une sorte d'éblouissement, de vertige, cji songeant (jue
LE DKUMKH COL 1' 1)K MIDi. l;J5
CL's biens immenses auraient pu lui apparlcnir. .. à lui seul...
Le notaire , presque aussi stupéfait que lui , examinait l'état de la caisse de Samuel , et paraissait à peine en croire ses yeux.
Le juif, muet aussi, était douloureusement absorbé en songeant qu'aucun autre héritier ne se présentait.
Au milieu de ce profond silence, la pendule placée dans la chambre voisine commença de sonner lentement midi...
Samuel tressaillit... puis poussa un profond soupir. . .
Quelques secondes encore , et le délai fatal serait expiré.
Rodin, le père d'Aij^rigny, (îabriel et le notau-c étaient sous le coup d'un saisissement si profond, qu'aucun d'eux ne remarqua combien il était étrange d'entendre la sonnerie de cette pendule...
« ^lidi î — s'écria Rodin ; et , par un mouvement involontaire , il posa brusquement ses deux mains sur la cassette, comme pour en prendre possession.
— Enfin ! ! — s'écria le père d'Aigrigny avec une expression de joie, de triomphe, d'enivrement, impossible à peindre ; puis, il ajouta en se jetant dans les bras de Gabriel , qu'il embrassa avec exaltation : — Ah! mon cher fils... que de pauvres vont vous bénir !... Vous êtes un saint Vincent de Paul... \ ous serez canonisé... je vous le jure...
— Remercions d'aboici la Providence , — dit Hodin
l:j(i LE JLIF ERRANT.
d'un tou grave et ému, en tombant à «jeuoux, — remercions la Providence de ce qu'elle a permis que tant de biens fussent employés à la plus grande jjloire du Seigneur. ■)
Le père d' Aigrigny , après avoir encore embrassé Gabriel , le prit par la main et lui dit : a. Rodin a raison... A genoux , mon cher fds , et rendons grâce à la Providence, d
Ce disant , le père d' Aigrigny s'agenouilla et entraîna Gabriel, qui, étourdi , confondu , n'ayant plus la tète à lui, tant les événements se précipitaient, s'agenouilla machinalement.
Le dernier coup de midi sonna. Tous se relevèrent.
Alors le notaire dit d'une voix légèrement altérée, car il y avait quelque chose d'extraordinaire et de solennel dans cette scène : « Aucun autre héritier de M. ^larius de Rennepont ne s'étant présenté avant midi, j'exécute la volonté du testateur en déclarant , au nom de la justice et de la loi , monsieur François-Maric-Gabriel de Rennepont , ici présent, seul et unique héritier, et possesseur des biens , meubles et immeubles , et valeurs de toute espèce provenant de la succession du testateur ; desquels biens, le sieur Gabriel de Rennepont, prêtre, a fait librement et volontairement don , par acte notarié , au sieur Frédéric-Emmanuel de Bordevillc, marquis d'Aigrigny , prêtre , qui, par le même acte, 1rs a acceptés, et s'en trouve ainsi légitime possesseur, au lieu et place dudil Gabriel de Rennepont,
1,.\ lK).\,VilO.\ KXTHK-VIKS. ia7
par 1p iait de cette donation entre-vils , «{rossoyée par moi ce matin, et signée Gabriel de Ueiinepont et Frédéric d'Aigrigny, prêtres, n
A ce moment, on entendit dans le jardni un grand bruit de voix. Betlisabce entra précipitamment, et dit à son mari d'une voix altérée : a Samuel... un soldat... il veut... »
Bethsabce n'en put dire davantage.
A la porte du salon rouge apparut Dagobcrt. Le soldat était d'une pâleur effrayante ; il semblait presque défaillant, portait son bras gaucbe en écharpc et s'appuyait sur Agricol.
A la vue de Dagobert, les llasques et blafiirdes paupières de Rodin s'injectèrent subitement comme si tout son sang eût reflué vers son cerveau. Puis le sucitis se précipita sur la cassette avec un mouvement de colère et de possession si féroce , qu'on eût dit qu'il était résolu , en la couvrant de son corps, il la défendre au péril de sa vie.
GHAPITR]': IX.
LA I)0.\.VriO\ K.VTKK - V IKS.
\jV père d'Aigrigny ne reconnaissait pas Dagobert, cl n'avait jamais vu Agricol ; aussi ne se rendit-il pas d'abord compte i\c l'espèce d'ellioi courroucé
l:i8 LE JLIF ERRANT.
uianirestc par Rodin ; mais le révérend père comprit fout , lorsqu'il eut entendu Gabriel pousser un cri de joie et qu'il le vit se jeter entre les bras du forgeron en disant : k Toi. . . mon frère ? et vous. . . mon second père?... Ah! c'est Uicu qui vous envoie... V
Après avoir serré la main de Gabriel , Dagobci-t s'avança vers le père d'Aigrigny d'un pas rapide quoiqu'un peu chancelant.
Remarquant la physionomie menaçante du soldai, le révérend père , fort des droits acquis et se sentant après tout chez lui depuis midi, recula d'un pas, et dit impérieusement au vétéran : a Qui ètes-vous, monsieur ? que voulez-vous ?
Au lieu de lui répondre, le soldat fit encore quelques pas , puis , s' arrêtant et se mettant bien en face du père d'Aigrigny , il le contempla pendant une seconde , avec un si effrayant mélange de curiosité, de mépris , d'aversion et d'audace , que l'ex-colonel de hussards , un moment interdit , baissa les yeux devant la figure pâle et devant le regard élincelant du vétéran.
Le notaire et Samuel , frappés de surprise , restaient muets spectateurs de cette scène , tandis qu'Agricol et Gabriel suivaient avec anxiété les moindres mouvements de Dagobert.
Quant à Rodin, il avait feint de s'appuyer sur la cassette , afin de pouvoir toujours la couvrir de son corps.
Surmontant enfin l'cnibarras (|ue lui causuil le
LA DU.VAilOX KXiKW-VIFS. liW
regard iiillexible du soldat , le père d' Aigrigny redressa la tète et répéta : « Je vous demande , monsieur, qui vous êtes et ce que vous voulez?
— Vous ne me reconnaissez donc pas? — dit Dagobert en se contenant à peine.
— \on, monsieur...
— Au fait , — reprit le soldat avec un profond dédain, — vous baissiez les yeux de honte lorsqu'à Leipsick, oii vous vous battiez avec les Russes contre les Français, le général Simon, criblé de blessures, \ous a répondu , à vous, renégat, qui lui demandiez son épée : Je ne rends pas mon épée à un traître ; et il s'est traîné jusqu'à un grenadier russe , à qui il l'a rendue... A côté du général Simon, il y avait lui soldat, aussi blessé,... ce soldat c'était moi...
— Enfin, monsieur... que voulez-vous ? — dit le père d'Aigrigny se contenant à peine.
— Je veux vous démasquer , vous qui êtes \\\\ prêtre aussi infâme , aussi exécré de tous , que Gabriel , que voilà , est un prêtre admirable et béni de tous.
— ^lonsieur !... — s'écria le marquis dcvlmu livide de colère et d'émotion.
— Je vous dis que vous êtes un infâme , — reprit le soldat avec plus de force. — Pour dépouiller les filles du maréchal Simon , Gabriel et mademoiselle de Gardoville, de leur héritage, vous vous êtes servi des moyens les plus affreux.
— Que dites-vous ? — s'écria Gabriel, — les filles du maréchal Simon?...
l'iO LE JllF ERRANT.
— Sont tes parentes, mon brave enfant, ainsi que cette digne demoiselle de Cardoville... la bienfaitrice d'Agrigol, aussi... Ce prêtre, — et il montra le père d'Aigrigny, — a fait enfermer l'une comme folle dans une maison de santé... et séquestrer les orphelines dans un couvent... Quant à toi, mon brave enfant , je n'espérais pas te voir ici , croyant qu'on t'aurait empêché, ainsi que les autres, de t'y trouver ce malin, mais Dieu merci, tu es là... et j'airive à temps ; je ne suis pas venu plus tôt à cause de ma blessure. J'ai tant perdu de sang que j'ai eu toute la matinée des défaillances.
— En effet , — s'écria Gabriel avec inquiétude, — je n'avais pas remarqué votre bras en écharpe... Cette blessure , quelle est-elle ? »
A un signe d'Agricol, Dagobert reprit : « Ce n'est rien,... la suite d'une chute... Mais me voilà... et bien des infamies vont se dévoiler. . . n
Il est impossible de peindre la curiosité , les angoisses , la surprise ou les craintes des différents acteurs de cette scène en entendant ces menaçantes paroles de Dagobert.
^lais , de tous , le plus atterré était Gabriel. Son angéliquc figure se bouleversait, ses genoux tremblaient. Foudroyé par la révélation de Dagobert, apprenant ainsi l'existence d'autres héritiers , pendant quelques minutes il ne put prononcer une parole ; enfin , il s'écria d'une voix déchirante : « Et c'est moi... mon Dieu... c'est tnoi... qui suis cause de la spoliation de cette famille !
l.A DOXATIOX K.VTKE-VII-S I',
— Toi î mon firrc ? — s'écria (rA}{ricol.
— \"a-t-on pus aussi voulu to dépouiller? — ajouta Dagobert.
— Le testament, — reprit Gabriel avec une angoisse croissante , portait que l'héritage appartiendrait à ceux des héritiers qui se présenteraient avant midi...
— Eh bien! — dit Dagobert effrayé de l'émotion du jeune prêtre.
— ^lidi a sonné, — reprit celui-ci. — Seul de la famille , j'étais ici présent ; comprenez-vous maintenant ?,.. Le délai est passé... les héritiers sont dépossédés par moi!.,.
— Par toi , — dit Dagobert en balbutiant de joie, — par toi, mon brave enfant... tout est sauvé alors ! . . .
— Oui , mais...
— Tout est sauvé! — reprit Dagobert radieux en interrompant Gahriel ; — tu partageras avec les autres... Je te connais.
— Mais, tous ces biens, je les ai abandonnés d'une manière irrévocable, — s'écria (îabriel avec désespoir.
— Abandonnés... ces biens!... — dit Dagobert pétrifié ; — mais à qui... à qui !...
— A monsieur... — dit (îabriel en désignant le père d'Aigrigny.
— A lui ! — répéta Dagobert, anéanti, — à 1
a lui
au renégat... toujours le démonde cette famille! — Mais, mon frère, — s'écria Aaricol , —
lu connaissais donc tes droits à cet héritage ?
— iVon, — répondit le jeune prêtre avec accablement,— non... je l'ai seulement appris ce matin même par le père d'Aigrigny... il avait été, m'a-til dit, récemment instruit de mes droits par les papiers de famille autrefois trouvés sur moi , et envoyés par notre mère à son confesseur. i>
Le forgeron parut frappé d'un trait de lumière , et s'écria : a. Je comprends tout maintenant :... on aura vu dans ces papiers que tu pourrais être riche un jour ;... alors on s'est intéressé à toi ;... on t'a attiré dans ce collège , où nous ne pouvions jamais te voir... et plus tard on a trompé ta vocation par d'indignes mensonges , afin de t' obliger à te faire prêtre et de t' amener ensuite à faire cette donation. . . Ah ! monsieur, — reprit Agricol en se tournant vers le père d'Aigrigny avec indignation , — mon père a raison, une telle machination est infâme!... »
Pendant cette scène, le révérend père et son socîu.v, d'abord effrayés et ébranlés dans leur audace, avaient peu à peu repris un sang-froid parfait. Rodin , toujours accoudé sur la cassette, avait dit quelques mots à voix basse au père d'Aigrigny. Aussi , lorsque Agricol, emporté par l'indignation , avait reproché à ce dernier ses machinations infâmes, celui-ci avait baissé la tête et modestement répondu : u Xous devons pardonner les injures... et les offrir au Seigneur comme preuve de notre humilité, -n
Dagobert , étourdi , écrasé par tout ce qu'il venait d'appren(b'e, sentait presque sa raison se troubler;
l..\ DOXATIOX FATRE-VIFS. li*.
aprt's tant (l'angoisses , ses forcos lui maïKjuaiont dp- \ant co nouveau et terrible coup.
Les paroles justes et sensées d'Agricol, rapprochées de certains passages du testament, éclairèrent tout à coup Gabriel sur le but que s'était proposé le j)('re d'Aigrigny en se chargeant d'abord de son éducation et en l'attirant ensuite dans la compagnie de Jésus. Pour la première fois de sa vie, (jabriel put contempler d'un coup d'œil tous les ressorts de la t(''nébreuse intrigue dont il était victime; alors , l'indignation, le désespoir surmontant sa timidité habituelle, le missionnaire, l'œil éclatant, les joues enflammées d'un noble couitoux , s'écria en s'adressant au père d'Aigrigny : a Ainsi , mon père , lorsque vous m'avez placé dans l'un de vos collèges , ce n'était pas par intérêt ou par commisération, c'était seulement dans l'espoir de m'amener un jour à renoncer en faveur de votre ordre à ma part de cet héritage... et il ne vous suffisait pas de me sacrifier à votre cupidité... il fallait encore me rendre l'instrument involontaire d'une indigne spoliation ! S'il ne s'agissait que de moi... que de mes droits sur ces richesses que vous convoitiez... je ne réclanuM-ais pas ; je suis ministre d'une religion qui a glorifié, sanctifié la pauvreté ; la donation à laquelle j'ai consenti vous est acquise, je n'y prétends... je n'y j)rétendrai jamais rien;... mais il s'agit de biens qui appartiennent à de pauvres orphelines amenées du fond d'un lieu d'exil par mon père adoptif ; et je ne veux pas que vous les déj)ossé(liez... mais il s'agit de
la bifinfaitricc do mou fi-èro adoptif, ot jo no voux pas (jiio vous la (lépossédipz... mais il s'ajjit des i\oruières volontés d'un mourant qui, dans son ardent amour de l'humanité, a légué à ses descendants une mission évangéliquc, une admirable mission de progrès, d'amour, d'union, de liberté, et je ne veux pas que cette mission soit étouffée dans son germe.
Non non... et je vous dis, moi, que cette mission
s'accomplira, dussé-je révoquer la donation que j'ai faite. »
A ces mots, le père d'Aigrigny et Rodin se regardèrent en haussant légèrement les épaules.
Sur un signe du sociiis ^ le révérend père prit la parole avec un calme imperturbable , et parla ainsi d'une voix lente, onctueuse, ayant soin de tenir ses yeux constamment baissés : li II se présente à propos de l'héritage de^ï. de Rennepont plusieurs incidents en apparence très - compliqués , plusieurs fantômes en apparence très-menaçants ; rien cependant de plus simple, déplus naturel que tout ceci... Procédons par ordre,... laissons de coté les inq)utations calomnieuses; nous y reviendrons. W. l'abbé (iabriel de Rennepont, et je le supplie humblement de contredire ou de rectifier mes paroles si je m'écartais le moins du monde de la plus rigoureuse vérité, M. l'abbé (iabriel, pour reconnaître les soins qu'il a autrefois reçus de la compagnie à laquelle je m'honore d'appartenir, m'avait fait, comme représentant de celte conqjagnie, librement, volontairement, don des biens qni ponn-aient lui i-evenir un jour, et dont,
LA 1)()\\TI()\ FATRF-VIFS. I4r,
ainsi qiip moi, il ignorait la valf^iir. )> Le prir d'Ai- {|ri;{ny intorrof^oa (îaljficl du rfirjanl , coTunjr pour lo piTmliT à témoin do ces paroles.
•'Cela est vrai, — dit le jonno prèfro , — j'ai fait librement ce don.
— Ce matin , ensuite d'une conversation particulièrement intime , et dont je tairai le sujet , certain d'avance de l'approbation de AI. l'abbé Gabriel...
— Kn effet, — répondit généreusement Gabriel ; — peu importe le sujet de cet entretien...
— C'est donc ensuite de cette conversation , que M. l'abbé Gabriel m'a de nouveau manifesté le désir de maintenir cette donation... je ne dirai pas en ma faveur... car les biens terrestres me toucbent fort peu... mais en faveur d'œuvres saintes et cbarifables, dont notre compagnie serait la dispensatrice... .l'en appelle à la loyauté de M l'abbé (iabriel , en le suppliant de déclarer s'il s'est ou non engagé, nonseulement par le serment le plus formidable, mais encore par un acte parfaitement légal, passé devant maître Dumesnil, que voici...
— Il est vrai , — répondit Gabriel,
— li'acte a été dressé par moi, — ajouta le notaire.
— Mais Gabriel ne vous faisait abandon que de ce qui lui appartenait,— s'écria Dagobert. —Ce brave enlant ne pouvait supposer que vous vous serviez de lui pour dépouiller les autres!
— Failes-moi la grâce, monsieur, de me perinellre
! Ifi LE JIIF ERRAXT.
do ni'oxpliqiior, — reprit courtoiscmoiit lo pèro (YAi-
(;rigny , — vous répondrez ensuite. »
Dagobert contint avec peine un mouvement de douloureuse im|Kitience.
Le révérend père continua : « AI. l'abbc Gabriel a donc , par le double engagement d'un acte et d'un serment, confirmé sa donation ; bien plus, — reprit le père d'Aigrigny, — lorsqu'à son profond étonnement, comme au notre, le chiffre énorme de l'héritage a été connu , M. l'abbé Gabriel , fidèle à son admirable générosité , loin de se repentir de ses dons , les a pour ainsi dire consacrés de nouveau par un pieux mouvement de reconnaissance envers la Providence , car M. le notaire se rappellera sans doute, qu'après avoir embrassé AI. l'abbé Gabriel avec effusion en lui disant qu'il était pour la charité un second saint Vincent de Paul, je l'ai pris par la main , et qu'il s'est ainsi que moi agenouillé pour remercier le ciel de lui avoir inspiré la pensée de faire servir ces biens immenses à la plus grande gloire du Seigneur.
— Cela est vrai, — répondit loyalement Gabriel ; — tant qu'il s'est agi seulement de moi , malgré un moment d'étourdissement causé par la révélation d'une fortune si énorme, je n'ai pas songé un instant à revenir sur la donation que j'ai librement faite.
— Dans ces circonstances, — reprit le père d'Aigrigny, — l'heure à laquelle la succession devait être fermée est venue à sonner ; M. l'abbé Gabriel étant le seul héritier présent, s'est trouvé nécessairement...
LA DONATIOX KXTUE-l II'S. | ',7
("oiTi'nionl, lo soiil ot Ii'||itiino possesseur do ces Liens ininieiises... éuonnes... sans doute, et j<î m'en réjouis dans Jiiacliaiilé, qu'ils soient énormes, puisque, grâce à eux, beaucoup de misères vont èlre secourues, beaucoup de larmes vont être taries. Alais voilà que tout à coup monsieur, — et le père d'Aijjri'jny désigna Daf{obert, — monsieur, dans un égarement que je lui pardonne du plus profond de mon àmc , et qu'il se reprochera, j'en suis sur, accourt, l'injiu'e , la menace à la bouche , et m'accuse d'avoir lait séquestrer, je ne sais où, je ne sais quels parents, afin de les empêcher de se trouver ici... en temps utile...
— Oui , je vous accuse de cette infamie? — s'écria le soldat exaspéré par le calme et l'audace du n'vércnd père. — Oui... et je vais...
— Encore une fois , monsieur , je vous en conjure, soyez assez bon pour me laisser continuer. .. vous me répondrez ensuite , — dit hunddement le père d'Aigrigny de la voix la plus douce et la plus mielleuse,
— Oui , je vous répon(h-ai et je vous confondrai ,
— s'écria Dagbbcrt,
— Laisse... laisse... mon père, — dit Agricol ;
— tout à riieure tu parleras. »
Le soldat se tut.
Le père d'Aigrigny continua avec une nouvelle assurance : tt Sans doute , s'il existe réelh-nient d'autres lu'riliers que M. l'abbé Gabriel, il est fâcheux pour eu\ de n'avoir pu se présenter ici en temps utile.
Kli! mon Dieu! si au lieu de défendre la cause des souffrants et des nécessiteux , je défendais mes intérêts , je serais loin de me prévaloir de cet avantage dû au hasard ; mais comme mandataire de la c|rande famille des pauvres, je suis obligé de maintenir mes droits absolus à cet héritage, et je ne doute pas que Aï. le notaire ne reconnaisse la validité de mes réclamations en me mettant en possession de ces valeurs qui , après tout , m'appartiennent légitimement.
— ]\Ia seule mission , — reprit le notaire d'une voix émue , — est de faire exécuter fidèlement la volonté du testateur. AI. l'abbé Gabriel de Rennepont s'est seul présenté avant le dernier délai fixé pour la clôture de la succession. L'acte de donation est en règle ; je ne puis donc refuser de lui remettre dans la personne du donataire le montant de l'héritage... »
A ces mots , Samuel cacha sa figure dans ses mains en poussant un gémissement profond , il était obligé de reconnaître la justesse rigoureuse des observations du notaire.
(i Mais , monsieur ! — s'écria Dagobert en s'adressant à l'homme de loi, — cela ne peut pas être..., vous ne pouvez pas laisser ainsi dépouiller deux pauvres orphelines. C'est au nom de leur père, de leur mère, que je vous parle... Je vous jure sur l'honneur, sur mon honneur de soldat, qu'on a abusé de hi confiance et de la faiblesse de ma femme pour conduire les filles du maréchal Simon au couvent et
LA J»0\AT1{)\ EMUE -V ILS. 14<j
m'cmpcclicr ainsi de les amener ici ce matin. Cela est si vrai que j'ai porte ma plainte devant un magistrat.
— Eh bien! que vous a-t-il répondu? — dit Je notaire.
— Que ma déposition ne suffisait pas pour enlever CCS jeunes iillcs du couvent où elles étaient, et que la justice informerait...
— Oui, monsieur, — reprit Agricol. — Il en a été ainsi au sujet de mademoiselle de Cardoville, que l'on retient comme folle dans une maison de santé, et qui pourtant jouit de toute sa raison; elle a, comme les filles du maréchal Simon, des droits à cet héritage. J'ai fait pour elle les mêmes démarches que mon père a faites pour les filles du maréchal Simon.
— Eh bien? — demanda le notaire.
— Malheureusement, monsieur, — répondit Agricol, — on m'a dit, comme à mon père, que, sur ma simple déposition, l'on ne pouvait agir... et que l'on aviserait. »
A ce moment , Bethsabéc ayant entendu sonner à la porte du bâtiment de la rue, sortit du salon rouge à un signe de Samuel.
Le notaire reprit, en s'adressant à Agricol et à son père : a Loin de moi, messieurs, la pensée de mettre en doute votre loyauté, mais il m'est impossible, à mon grand regret, d'accoi-der à vos accusations, dont rien ne me prouve la réalité, assez d'inqjorlante pour suspcndi-e la marche légale des choses ;
ILO LE JLIF EHUAM.
car enfin, messieurs, de votre propre aveu, le pouvoir judiciaire , auquel vous vous êtes adressés , n'a pas cru devoir donner suite à vos dépositions, et vous a dit qu'on s'informerait, qu'on aviserait ; or, en bonne conscience, je m'adresse à vous, messieurs, puis-je , dans une circonstance aussi grave , prendre sur moi une responsabilité que des magistrats n'ont pas osé prendre ?
— Oui, au nom de la justice , de l'bonneur, vous le devez, — s'écria Dagobert.
— Peut-être à votre point de vue, monsieur; mais au mien je reste fidèle à la justice et à l'honneur eu exécutant fidèlement ce qui est prescrit par la volonté sacrée d'un mom-ant. Du reste, rien n'est pour vous désespéré. Si les personnes dont vous prenez les intérêts se croient lésées, cela pourra donner lieu plus tard à une procédure , à un recours contre le donataire de ^I. l'abbé Gabriel... liais, en attendant, il est de mon devoir de le mettre en possession immédiate des valeurs... Je me compromettrais gravement si j'agissais autrement.
Les observations du notaire paraissaient tellement selon le droit rigoureux , que Samuel , Dagobert et Agricol restèrent consternés. . .
Gabriel, après un moment de réflexion, parut prendre une résolution désespérée et dit au notaire d'une voix ferme : a Puisque la loi est, dans celte circonstance, impuissante à soutenir le l)on droit, je pren(b'ai, monsieur, un parti extrême ; avant de m'y résou(b'e , je demande une dernière fois à II. f al)b('
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(rAi<{ii;{iiy s'il vcul se contciilci- do ce qui me i-evieiit de ces l)iens , à la condition que les autres parts de riiéritage resteront entre des mains sûres, jusqu'à ce que les héritiers au nom desquels on réclame aient pu justifier de leurs titres.
— A cette proposition je répondrai ce que j'ai déjà dit, — reprit le père d'Aigrigny. — Il ne s'agit pas ici de moi , mais d'un immense intérêt de charité ; je suis donc obligé de refuser l'oflre partielle de M. l'abbé Gabriel, et de lui rappeler ses engagements de toutes sortes.
— Ainsi, monsieur, vous refusez cet arrangement, — dit Gabriel d'une voix émue.
— La charité me l'ordonne.
— Vous refusez... absolument.
— Je pense à toutes les œuvres saintes que ces Irc'sors vont fonder pour la pliïs grande gloire du Seigneur, et je ne me sens ni le courage ni la volonté de faire la moindre concession.
— Alors, monsieur, — reprit le jeune prêtre d'une voix émue, — puisque vous m'y forcez, je révoque ma donation; j'ai entendu engager seulement ce qui m'appartenait et non ce qui appartient aux autres.
— Prenez garde , monsieur l'abbé , — dit le père d'Aigrigny, — je vous ferai observer que j'ai entre les mains un serment écrit. .. l'ormel...
— Je le sais, monsieur, vous avez un écrit par letpiel je fais serment de ne jamais révoquer cette donation, sous (piebpio prétexte que ce soit, .sous
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peine d'encourir l'aversion et le mépris des honnêtes jrens. Eh bien ! monsieur, soit,... — dit Gabriel avec une profonde amertume, — je m'exposerai à toutes les conséquences de mon parjure, vous le proclamerez partout ; je serai en butte aux dédains, à l'aversion de tous... mais Dieu méjugera... » Et le jeune prêtre essuya une larme qui roula dans ses yeux.
tt Oh ! rassure-toi, mon brave enfant! — s'écria Dagobert renaissant à l'espérance , — fous les honnêtes gens seront pour toi !
— Bien! bien! mon frère, — dit Agricol.
— ]\Ionsieur le notaire , — dit alors Rodin de sa petite voix aigre, — monsieur le notaire, faites donc comprendre à M. l'abbé Gabriel qu'il peut se parjurer tant qu'il lui plaît, mais que le code civil est moins commode à violer qu'une promesse simplement... et seulement... sacrée!!!...
■ — Parlez, monsieur, — dit Gabriel.
— Apprenez donc à ^I. l'abbé Gabriel, — dit Rodin, — qu'une doîiation entre-vifs, comme celle qu'il a faite au révérend père d'Aigrigny , est révocable seulement pour trois raisons, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, trois raisons, — dit le notaire.
— La première, pour survenance d'enfant, dit Rodin , et je rougirais de parler à ]\I. ral)bé de ce cas de nullité. Le second motif d'annuhUion serait l'inffratitude du donataire... Or, M. l'abbé Gabriel peut être certain de notre profonde et étci'nelle reconnaissance. Enfin le troisième cas de nullité est l'inexécution des vœux du donataire , relativement à