LES PREMIERS ET LES DERXIERS
(l'Aigrigny avec une anfi[oisso indicible, s'éci-iii : ..Que s'est-il donc passé?... -n
Au lieu de répondre à cette question, le révérend père , les yeux étiucelants de rage , les lèvres blanches, les traits contractés, regarda la princesse en face et lui dit : a Savez-vous à combien s'élève cet héritage que nous croyions de quarante millions?...
— Je comprends , — s'écria la princesse , — on nous a trompés... cet héritage se réduit à rien;... vous avez agi en pure perte.
— Oui... nous avons agi en pure perte, — répondit le révérend père, les dents serrées de colère. — En pure perte ! ! ! et il ne s'agissait pas de quarante millions... mais de deux cent douze millions...
— Deux cent douze millions !. . . — répéta la princesse avec stupeur en reculant d'un pas ; — c'est impossible...
— Je les ai vus , vous dis-je , en valeurs renfermées dans un coffret inventorié par le notaire.
— Deux cent douze millions ! — reprit la princesse avec accablement ; — mais c'était une puissance immense, souveraine. . . Et vous avez renoncé. . . et vous n'avez pas lutté , par tous les moyens possibles, jusqu'aux derniers moments ?...
— Eh ! madame , j'ai fait tout ce que j'ai pu ! ! malgré la trahison de fiabriel, qui , ce matin même, a déclaré qu'il nous reniait... qu'il se séparait de hi compagnie.
— r/ingrat ! — dit naïvement la princesse.
— L'acte de donation (|ne j'avais eu la précanlion
(In faire li^galisor par 1p notai ro ('tail m si lionno forme, que, malgré les réclamations de ceteni-agé fie soldat et de son fils, le notaire m'avait mis en possession de ce trésor.
— Deux cent douze millions ! — répéta la princesse en joignant les mains. — En vérité... c'est comme un rêve.
— Oui, — répondit amèrement le père d'Aigrigny, — pour nous cette possession a été un rêve, car on a découvert un todicille qui prorogeait à trois mois et demi toutes les dispositions testamentaires ; or, maintenant l'éveil est donné , par nos précautions mêmes, à cette bande d'héritiers;... ils connaissent l'énormité de la somme ;... ils sont sur leurs gardes ; tout est perdu.
— Mais ce codicille, quel est donc l'être maudit qui l'a fait connaître ?
— Une femme.
— Quelle femme ?
— Je ne sais quelle créature nomade que ce Gabriel a, dit -il, rencontrée déjà en AnuM-ique , et qui lui a sauvé la vie. . .
— Et comment cette femme se trouvait -elle là ? Comment savait-elle l'existence de ce codicille ?
— Tout ceci , je le crois , était convenu avec un misérable juif, gardien de cette maison, et dont la famille est dépositaire des fonds depuis trois générations ; il avait sans doute quelque instruction secrète... dans le cas où l'on soupçonnerait les héritiers d'être retenus; car, dans son testament... ce
LhS l'REMIEKS ET LES DEUMEHS. 173
Marins de Rcnnepont avait pré\ u que la compajjnic surveillerait sa race.
— ^lais , ne peut-on plaider sur la valeur de ce codicille ?
— Plaider... dans ce temps-ci ? plaider pour une affaire de testament ? nous exposer sans certitude de succès à mille clameurs ? il est déjà bien assez fâcheux que tout ceci doive s'ébruiter... Ah ! c'est affreux... et au moment de toucher au but... après tant de peines ! une affaire poursuivie avec tant de soins, tant de persistance depuis un siècle et demi !
— Deux cent douze millions... — dit la princesse ; — ce n'était plus en pays étranger que l'ordre s'établissait ; c'est en France, au cœur de la France qu'il s'imposait avec de telles ressources...
— Oui , — reprit le père d'Aigrigny avec amertume, — et, par l'éducation, nous nous emparions de toute la génération naissante... C'était politiquement d'une port('"e incalculable; — puis, frappant du pied, il reprit : — Je vous dis que c'est à en devenir fou de rage, une affaire si sagement, si habilement, si patiemment conduite !...
— Ainsi , aucun espoir ?
— Le seul est que ce Gabriel Jie rétracte pas sa donation en ce qui le concerne. Ce qui serait déjà considérable... car sa part s'élèverait seule à trente miUions.
— Alais c'est énorme mais c'est presque ce que
vous cs|)criez , — s'écria la princesse ; — alors pourquoi vous désespérer?
174 LE JllF liUKAXT.
— Parce qu'il est évident que (jabriel plaidera contre cette donation ; si légale qu'elle soit, il trouvera moyen de la faire annuler, maintenant que le voilà libre, éclairé sur nous, et entouré de sa famille adoptive ; je vous dis que tout est perdu ; il ne reste aucun espoir. Je crois même prudent d'écrire à Rome pour obtenir la permission de quitter Paris pendant quelque temps. Cette ville m'est odieuse.
— Oh ! oui, je le vois... il faut qu'il n'y ait plus d'espoir... pour que vous, mon ami, vous vous décidiez presque à fuir. . . t>
Et le père d' Aigrigny restait complètement anéanti, démoralisé ; ce coup terrible avait In-isé en lui tout ressort, toute énergie; il se jeta dans un fauteuil avec accablement.
Pendant l'entretien précédent , Rodin était modestement resté debout auprès de la porte , tenant son vieux chapeau à la main. Deux ou ti-ois fois, à certains passages de la conversation du père d' Aigrigny et de la princesse, la face cadavéreuse du sociiis, qui paraissait en proie à un courroux concentré , s'était légèrement colorée, ses flasques paupières étaient devenues rouges comme si le sang lui eut monté à la tète ensuite d'une violente lutte intérieure... puis, son morne visage avait repris sa teinte blafarde.
tt II faut que j'écrive à l'instant à Rome pour annoncer cet échec... qui devient un événement de la plus haute importance, puisqu'il renverse d'immenses espérances , -n dit le père d'Aigrigny avec abaUement.
LKS l'HEMlKUS ET LES DERXIEUS. J7r.
Le rci c'rend père était resté assis ; montrant, d'un geste, une table à Rodin , il lui dit d'une voix brusque et hautaine : a Ecrivez... v
Le soc i us posa son chapeau par terre, répondit par un salut rcsprclueux à l'ordre du révérend père, et le cou tors, la tète basse, la démarche oblique, il alla s'asseoir sur le bord du fauteuil placé devant le bureau ; puis , prenant du papier et une plume , silencieux et iuMnobilc , il attendit la dictée de son supérieur.
a. Vous permettez, princesse ? t) dit le père d'Aigrigny à madame de Saint-Dizier.
Celle-ci répondit par un mouvement d'imj)alienre, qui semblait reprocher au père d'Aigrigny sa demande formaliste.
Le nnérend père s'inclina et dicta ces mots d'une voix sourde et oppressée :
« Tontes nos espérances , devenues récemment ■n presque des certitudes , viennent d'être déjouées •'. subitement. L'affaire Rennepont, malgré tous les •n soms, toute l'habileté employés jusqu'ici, a échoué - complètement et sans retour. Au point où en sont 5> les choses, c'est malheureusement j)lus qu'un in- Ti succès... c'est un événement des plus désastreux v pour la compagnie, dont les droits étaient d'ailleurs •'' moralement ('-vidents sur ces biens, distraits frauyi duleusement d'une confiscation faite en sa faveur... '' J'ai du moins la conscience d'avoir tout fait , jiis- ^ rpi'au dernier moment, pour défendre et assurer 1 nos droits. ^lais il faut , je le répète, considérer
17(i LE JUIF ERRANT.
i> cette importante affaire comme absoiiiracnt et à •a jamais perdue, et n'y plus songer. ^
Le père d'Aigrigny dictait ceci en tournant le dos à Rodin.
Au brusque mouvement que fit le socius en se levant et en jetant sa plume sur la table, au lieu de continuer à écrire, le révérend père se retourna, et regardant Rodin avec un profond ctonnement, il lui dit : n Eli bien !... que faites-vous ?
— Il faut en finir. . . cet homme extravague ! ! — dit Rodin en se parlant à lui-même, et en s' avançant lentement vers la cheminée.
— Comment!... vous quittez votre place... vous n'écrivez pas ? — dit le révérend père stupéfait. Puis, s' adressant à la princesse, qui partageait son étonncment, il ajouta en désignant le xocitts d'un coup d'œil méprisant : Ah çà ! mais il perd la tète...
— Pardonnez -lui, — reprit madame de Saint- Dizicr, — c'est sans doute le souci que lui cause la ruine de cette affaire.
— Remerciez madame la princesse , retournez à votre place, et continuez d'écrire, ^ dit le père d'Aigrigny à Rodin d'un ton de compassioji dédaigneuse ; et d'un doigt impérieux il lui montra la table.
Le sociiix, parfaitement indifférent à ce nouvel ordre, s'approcha de la cheminée, et se tournant il redressa son dos voûté, se campa ferme sur ses jarl'cts , frappa le tapis du talon de ses gros souliers huilés, croisa ses mains derrière les pans de sa vieille
l,i;S l'KKMlEUS ET i.K6 DKKMKllS. 177
i'C(lin|]ol(j graisseuse, et, redressant la tète, regarda lixcment le père d'Aigriguy.
Le socinx n'avait pas dit un mot, mais ses traits hideux , alors légèrement coloi'és , révélaient tout à coup une telle conscience de sa supériorité, un si souverain mépris pour le père d'Aigrigny, une audace si calme, et pour ainsi dire si sereine, que le révérend père et la princesse restèrent confondus. Ils se sentaient étrangement dominés et imposés par ce vieux petit homme si laid et si sordide.
Le père d'Aigrigny connaissait trop les coutumes de sa compagnie pour croire son humble secrétaire capable de prendre subitement, sans motif ou plutôt sans un droit positif, ces airs de supériorité transcendante... Bien tard, trop tard, le révérend père comprit que ce subordonné pouvait bien être à la fois im espion et une sorte d'auxiliaire expérimenté qui, selon les constitutions de l'ordre , avait pouvoir et mission, dans certains cas urgents, de destituer et de remplacer provisoirement l'agent incapable auprès duquel on le plaçait préalablement comme xui-veillant.
Le révérend père ne se trompait pas ; depuis le général jusqu'aux provinciaux, jusqu'aux recteurs des collèges, tous les membres supérieurs de la compagnie ont, auprès d'eux, souvent tapis, à leur insu, dans les fonctions en apparence les plus infimes, des hommes très-capables de remplir leurs fonctions à un moment doninî, et (jui, à cet effet, con-espondcnt inccssaumieut et dircctetncnl avec Rome.
178 LE JLIF EKUAM.
Du moment où Rodin se fut ainsi posé , les manières ordinairement hautaines du père d'Aigrigny changèrent à l'instant ; quoiqu'il lui en coûtât heaucoup, il lui dit avec une hésitation remplie de déférence : tt Vous avez sans doute pouvoir de me commander... à moi... qui vous ai jusqu'ici commandé ?» Rodin, sans répondre, tira de son portefeuille gras et éraillé un pli timbré des deux côtés , où étaient écrites quelques lignes en latin.
Après avoir lu , le père d'Aigrigny approcha respectueusement , religieusement , ce papier de ses lèvres , puis il le rendit à Rodin , en s'inclinant profondément devant lui. Lorsque le père d'Aigrigny releva la tète, il était pourpre de dépit et de honte ; malgré son habitude d'obéissance passive et d'immuable respect pour les volontés de l'ordre, il éprouvait un amer, un violent courroux de se voir si brusquement dépossédé... Ce n'était pas tout encore. . . Quoique depuis très-longtemps toute relation de galanterie eût cessé entre lui et madame de Saint- Dizier, celle-ci n'en était pas moins pour lui une femme... et souffrir cet humiliant échec devant une femme lui était doublement cruel, car, malgré son entrée dans l'ordre, il n'avait pas complètement dépouillé l'homme du monde...
De plus , la princesse, au lieu de pai'aître peinée, révoltée, de cette transformation subite du supérieur en subalterne, et du suballerne en supérieur, regardait Rodin a\ ec une sorte de curiosité mêlée d'intérêt. Connue femme... et comme fenune àprcmeni
1,KS PREMIERS ET LES DERNIERS. nit
ambitieuse, cherchant à s'attacher à toutes les hautes influences, la princesse aimait ces sortes de contrastes ; elle trouvait à bon droit curieux et intéressant de voir cet homme, presque en haillons, chétil" et d'une laideur ignoble, naguère encore le plus humble des subordonnés , dominer de toute l'élévation de l'intelligence qu'on lui savait nécessairement, dominer, disons-nous, le père d'Aigrigny, grand seigneur par sa naissance, par l'élégance de ses manières , et naguère encore si considérable dans sa compagnie. De ce moment , comme personnage important, Rodin effaça complètement le père d'Aigrigny dans l'esprit de la princesse.
Le premier mouvement d'humiliation passé, le révérend père d'Aigrigny, quique son orgueil saignât à vif, mit au contraire tout son amour-propre , tout son savoir-vivre d'homme de bonne compagnie à redoubler de courtoisie envers Rodin , devenu son supérieur par im si brusque revirement de fortune.
Mais ïex-socius, incapable d'apprécier ou plutôt de reconnaître ces nuances délicates, s'établit carrément, brutalement et impérieusement dans sa nouvelle position, non par réaction d'orgueil froissé, mais par conscience de ce qu'il valait ; une longutî pratique du père d'Aigrigny lui avait révélé l'infériorité de ce dernier.
>( Vous avez jeté la plume, — dit le père d'Aigrigny ù Hodin avec une extrême déférence, — lorsque je vous dictais cette note pour Rome ;... me ferezvous la gniccde m'appi-eiidre en ((uoi... j'ai mal a;fi /
180 LE JLIF EUKAXT.
— A riiistant même , — reprit Rodiii de su voix aiguë et incisive ; — pendant longtemps , quoique cette affaire me parût au-dessus de vos forces,... je. me suis abstenu :... et pourtant que de fautes!... quelle pauvreté d'invention!... quelle grossièreté dans les moyens employés par vous pour la mener à bonne fin!...
— J'ai peine à comprendre... vos rcproclics... — repondit doucement le père d'Aigi-igny, quoiqu'une secrète amertume perçât dans son apparente soumission : — le succès n'était-il pas certain sans ce codicille ?. . . Xavez-vous pas contribué vous-même... à ces mesures que vous blâmez à cette lieure ?
— Vous commandiez alors... et j'obéissais... vous étiez d'ailleurs sur le point de réussir. . . non à cause des moyens dont vous vous êtes servi... mais malgré ces moyens , d'une maladresse , d'une brutalité révoltantes...
— ^lonsieur. .. vous êtes sévère, — dit le père d'Aigrigny.
— Je suis juste... Faut-il donc des prodiges d'habileté pour enfermer quelqu'un dans une chambre et fermer ensuite la porte à double tour?... Hein!... Eh bien ! avez-vous fait autre chose ?. . . Xon. . . certes ! Les filles du général Simon? à Leipsick emprisonnées, à Paris enfermées au couvent ; Adrienne de (jurdoville? enfermée; Couclie-tout-\u? en prison... Djalma? un narcotique... In seul moyen ingénieux et mille fois plus sur, parce qu'il agissait moralement