DOIT KT AVOIR
Pendant quelques instants , Samuel et Bethsabée restèrent immobiles , les yeux attachés avec une frayeur inquiète sur les sept points lumineux qui rayonnaient parmi les dernières clartés de la nuit au sommet du belvédère, pendant qu'à l'horizon , derrière la maison, une lueur d'un rose pâle annonçait l'aube naissante. Samuel rompit le premier le silence et dit à sa femme en passant la main sur son front : (. La douleur que vient de nous causer le souvenir (h' notre |)auvre enfant nous a empêchés de réllé<hir
DOIT Kl AVOIK. M
ft de nous lappcler qu'après tout il ne devait y aïoir pour nous rien d'effrayant dans ce qui se passe.
— Que dites-vous, Samuel?
— Mon père ne m'a-t-il pas dit que lui et mon aïeul avaient plusieurs fois aperçu des clartés pareilles à de loiijjs intervalles?
— Oui, Samuel... mais sans pouvoir, non pins (]ue nous, s'expliquer ces clartés...
— Ainsi que mon père et mon grand-père, nous devons croire qu'une issue, inconnue de leur temps comme elle l'est encore du nôtre , donne passage à des personnes qui ont aussi quelques devoirs mysférieux à remplir dans cette demeure. Kncore une fois , mon père m'a prévenu de ne pas m'inquiéter de ces circonstances étranges... qu'il m'avait prédites... et qui, depuis trente ans, se renouvellent j)our la seconde fois...
— Il n'importe, Samuel... cela épouvante comme si c'était quelque chose de surnaturel.
— Le temps des miracles est passé , — dit le juif en secouant mélancoliquement la tète , — bien des vieilles maisons de ce quartier ont des communications soutcn-aines avec des endroits éloignés; quelques-unes , di(-on , se prolongent même jusqu'à la Seine et juscju'aux catacombes... Sans doute cette maison est dans une condition pareille, et les personnes qui y viennent si rarement s'y introduisent par ce moyen.
— Mais ce belvédère ainsi éclairé...
— I) après le plan annoté du bâtiment, vous savez V. s
U LE JLIF EKRAM.
que ce belvédère lorme le faite ou la lanterne de ce qu'on appelle la grande salle de deuil, située au dernier étage de la maison. Comme il y règne une complète obscurité , à cause de la fermeture de toutes les fenêtres , nécessairement on se sert de lumière pour monter jusqu'à cette salle de deuil , pièce qui renferme , dit-on, des choses bien étranges , bien sinistres. . . d ajouta le juif en tressaillant.
Bethsabée regardait attentivement, ainsi que son mari , les sept points lumineux , dont l'éclat diminuait à mesure que le jour grandissait.
i Ainsi que vous le dites , Samuel , ce mystèi'e peut s'expliquer de la sorte,... — reprit la femme du vieillard. — D'ailleurs ce jour est un jour si important pour la famlle de Rennepont, que , dans de telles circonstances , cette apparition ne doit pas nous étonner.
— Et penser, — reprit Samuel, — que depuis uu siècle et demi ces lueurs ont apparu plusieurs fois! il est donc une autre famille, qui de génération en génération s'est vouée, comme la nôti'e , à accomplir un pieux devoir...
— Mais quel est ce devoir? Peut-être aujourd'hui tout s'éclaircira-t-il...
— Allons , allons , Bethsabée , — reprit tout à coup Samuel en sortant de sa rêverie , et comme s'il se lût reproche son oisiveté, — voici le jour , et il faut qu'avant huit heures cet état de caisse soit mis au net, ces immenses valeurs cla?9ées , — et il ntontra le ;;rfind coffret de cèdre, — afin qu'elles
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puissent être remises euti-c les mains de qui de droil.
— l'ous avez raison , Samuel ; ce jour ne nous appartient pas... c'est un jour solennel... et qui serait beau, oh î bien beau pour nous... si maintenant il pouvait y avoir de beaux jours pour nous , — dit amèrement Bcthsabée en songeant à son fils.
— Bcthsabée , — dit tristement Samuel en appuyant sa main sur la main de sa femme, — nous serons du moins sensibles à l'austère satisfaction du devoir accompli... Le Seigneur ne nous a-t-ii pas été bien favorable , quoique en nous éprouvant cruellement par la mort de notre fils ? X'est-ce pas grâce à sa providence que les trois générations de ma famille ont pu commencer, continuer et achever cette grande œuvre?
— Oui , Samuel , — dit affectueusement la juive, — et du moins, pour vous, à cette satisfaction se joindront le calme et la quiétude , car lorsque midi sonnera vous serez délivré d'une bien terrible responsabilité. T)
Va ce disant , Bcthsabée indiqua du geste lu caisse de cèdre.
tf II est vrai, — reprit le vieillard, — j'aimerais mieux savoir ces immenses richesses entre les mains de ceux à qui elles appartiennent qu'entre les miennes ; mais aujourd'hui je n'en serai plus dépositaire... Je vais donc contrôler une dernière fois l'état de ces \aleurs, et ensuite nous le collationnerons d'après mon registre et le carnet que vous tenez. •>
Bcthsabée fit un signe de tète affirmatif. Samuel
m LE JUIF ERRANT,
i-epi'if sa plume et se livra très-attentivement à ses calculs de banijuc ; sa femme s'abandonna de nouveau, malgré elle, aux souvenirs cruels qu'une date fatale venait d'éveiller en lui rappelant la mort de son fils.
Exposons rapidement l'histoire très-simple , cl pourtant en apparence si romanesque , si merveilleuse, de ces 50,000 écus qui, grâce à l'accumulation et à une gestion sage , intelligente et fidèle , s'étaient naturellement, ou T^lutot forcément transl'ormés , au bout d'un siècle et demi , en une somme bien autrement importante que celle de quarante millions fixée par le père d'Aigrigny , qui , trèsincomplétement renseigné à ce sujet, et songeant d'ailleurs aux éventualités désastreuses , aux pertes, aux banqueroutes qui, pendant tant d'années, avaient pu atteindre les dépositaires successifs de ces valeurs, trouvait encore énorme... le chiffre de quarante millions.
L'histoire de cette fortune se trouvant nécessairement liée à celle de la famille Samuel, qui faisait valoir ces fonds depuis (rois générations , nous en dirons deux mots.
Vers 1670^ plusieurs années avant sa mort, M. ]\Iarius de Renncpont , lors d'un voyage en Portugal , avait pu , grâce à de très-puissants intermédiaires , sauver la vie d'un malheureux juif condamné au bûcher par l'inquisition pour cause de irhgion... (le juif était Isaac Samuel , l'aïeul du gardien (h* hi maison de la rue Saint-François.