DOIT ET AVOIR
Les hominos géncTOux s'aUachoiit souvent à loui's obligés au moins autant que les obligés s'attaclient à leurs bienfaiteurs. S'étant d'abord assuré qu'Isaac, qui faisait à Lisbonne un petit commerce d'ccliange , était probe, actif, laborieux, intelligent, M. de Kcnnepont , qui possédait alors de grands biens en France , proposa au juif de l'accompagner et de gérer sa fortune. L'espèce de réprobation et de méfiance dont les Lsraélites ont toujours été poursuivis , était alors à son comble. Isaac fut donc doublement reconnaissant de la marque de confiance que lui donnait AL de Rennepont. Il accepta et se promit dès ce jour de vouer son existence tout entière au service de celui qui, après lui avoir sauvé la vie, avait foi en sa droiture et en sa probité, à lui juif appartenant à une race si généralement soupçonnée, haïe et méprisée. M. de Rennepont , homme d'un grand cœur , d'un grand sens et d'un grand esprit , ne s'était pas trompé dans son choix. Jusqu'à ce qu'il fût dépossédé de ses biens , ils prospérèrent merveilleusement entre les mains d'Isaac Samuel , qui , doué d'une admirable aptitude pour les affaires , l'appliquait exclusivement aux intérêts de son bienfaiteur.
Vinrent la persécution et la ruine de AL de Rennepont, dont les biens furent confisqués et abandonnés aux RR. PP. de la compagnie de .Jésus , ses délateurs , quelques jours av ant sa mort. Caché dans la retraite qu'il avait choisie pour y finir violemment ses jours, il y fit mander secrètement Isaac Samuel,
;j8 LE JUIF ERRANT.
vt lui remit 50,000 écus on or, seul débris de sa fortune passée ; ce fidèle serviteur devait faire valoir cette somme , en accumuler et en placer les intérêts ; s'il avait un fils , lui transmettre la même obligation ; à défaut de fils il chercberait un parent assez probe pour continuer cette gérance h laquelle serait d'ailleurs affectée une rétribution convenable ; cette gérance devait être ainsi transmise et perpétuée (le proche en proche jusqu'à l'expiration d'un siècle ef demi. M. de Renncpont avait en outre prié Isaac d'être pendant sa vie le gardien de la maison de la rue Saint-François , où il serait gratuitement logé , et de léguer ces fonctions à sa descendance , si cela était possible.
Lors même qu'Isaac Samuel n'aurait pas eu d'enfants, le puissant esprit de solidarité qui unit souvent certaines familles juives entre elles , aurait rendu praticable la dernière volonté de AI. de Renncpont. Les parents d'Isaac se seraient associés à sa reconnaissance envers son bienfaiteur , et eux , ainsi que leurs générations successives , eussent accompli religieusement la tâche imposée à l'un des leurs ; mais Isaac eut un fils plusieurs années après la mort de M. de Rennepont. Ce fils , Lévy Samuel , né en 1689, n'ayant pas eu d'enfants de sa première femme, s'était remarié à l'âge de près de soi.xante ans, et , en 1750, il lui était né un fils : David Samuel, le gardien de la maison de la rue Saint-François, qui, en 1852 (époque de ce récit) , était âgé de quatre- \ ingt-deux ans , et promettait de fournir une carrière
nOlT ET AVOIR. 3'J
aussi avanri'P que son père mort à quatro-viiif^ttrcizp ans ; disons enfin qu'Abel Samuel , le fils que regrettait si amèrement Bethsabée , né en 1790 , était mort sous le knout russe, à l'âge de vingt-six ans.
Getle humble généalogie établie , on comprendra facilpment que la longévité successive de ces trois membres de la famille Samuel , qui s'étaient perpétués comme gardiens de la maison murée , et reliaient ainsi le dix-neuvième siècle au dix-septième , avait singulièrement simplifié et facilité l'exécution des dernières volontés de M. de Rennepont, ce dernier ayant d'ailleurs formellement déclaré à l'aïeul des Samuel qu'il désirait que la somme qu'il laissait ne fût augmentée que par la seule capitalisation des intérêts à 5 % , afin que cette fortune arrivât jusqu'à ses descendants pure de toute spéculation déloyale.
Les coreligionnaires de la famille Samuel, premiers inventeurs de la lettre de change, qui leur servit , au moyen âge , à transporter mystérieusement des valeurs considérables d'un bout à l'autre du monde , à dissi/nuler leur fortune , à la mettre à l'abri de la rapacité de leurs ennemis ; les juifs, disonsnous, ayant fait presque seuls le commerce du change et de l'argent jusqu'à la fin du dix-huitième siècle , aidèrent beaucoup aux transactions secrètes et aux opérations financières de la famille Samuel , qui , jusqu'en 1820 environ , plaça toujours ses valeurs, devenues progressivement immenses, dans les maisons de banque ou dans les comptoirs israélifes les plus i-irlics de ri'lnrope. (lelfe niimière d';i-
c{h\ sùi'P et occulte, avait permis au gardien actuel (le la rue Saint-François d'effectuer, à Tinsu de tous, par simples dépots ou par letti-es de change , des placements énormes , car c'est surtout lors de sa gestion que la somme capitalisée avait acquis, par le seul fait de l'accumulation, un développement presque incalculable, son père, et surtout son grandpère n'ayant eu comparativement à lui que peu de fonds à gérer. Quoiqu'il s'agît simplement de trouver successivement des placements assurés et immédiats, afin que l'argent ne restât pas pour ainsi dire sans rapporter d'intérêt, il avait fallu une grande capacité financière pour arriver à ce résultat, surtout lorsqu'il fut question de cinquantaines de millions ; cette capacité , le dernier Samuel , d'ailleurs instruit à l'école de son père, la déploya à un haut degré, ainsi que le démontreront des résultats prochainement cités.
Rien ne semble plus touchant , plus noble , plus respectable que la conduite des membres de cette famille israélite qui , solidaires de l'engagement de gratitude pris par un des leurs , se vouent pendant de si longues années avec autant de désintéressenKMil que d'intelligence et de probité au lent accroissement d'une fortune de roi dont ils n'attendent aucune part, et qui , grâce à eux , doit arriver pure et immense aux mains des descendants du bienfaiteur de leur aïeul. Rien enfin n'est plus honorable pour le proscrit qui fait le dépôt, et pour le juif qui le reçoit , que ce simple échange de paroles données ,