‹ Le juif errant (volume 5)Chapitre 7 sur 31 · CRÉDIT · texte numérisé non relu

CRÉDIT

Fr. 150,000 reçus de M. de Reiinopont. en 16S2, par Isonc Samuel , mon grand-pére , et piarés successivement par lui, mon pc-ie et moi, à l'iuléri't de 5 OyO, avec règlement de compte par scme.slre et eu capitalisant les intérêts , ont produit , suivant les

comptes ci-joints Fr. 2-2ri, 950,000

Mais il faut en déduire , suivant le détail ci-annexé , pour pertes cprou- \ée8 dans des faillites, pour commissions et courtages payés à divers, et aussi pour appointements des trois générations de gérants 13,775,000

Fr.

K C'psI bien cola, — reprit Samuel après avoir vérifié les lettres renfermées dans la cassette de cèdre. — Il reste en caisse, à la disposition des héritiers de la famille Rcnncpont, la somme de delx cext doi/k MiLLioxs cent soixante-quinze mille francs. ;>

Et le vieillard regarda sa femme avec une expression de bien légitime orgueil.

tt Cela n'est pas croyable ! — s'écria Bcthsabéo frappée de stupeur; — je savais que d'immenses valeurs étaient entre vos mains ; mais je n'aurais jamais cru que 150,000 fr. laissés il y a cent cinquante ans fussent la seule source de cette fortune incroyable.

— Et c'est pourtant la seule, Bethsabée... — reprit fièrement le vieillard. — Sans doute, mon grandpère , mon père et moi nous avons toujours mis autant de iidélitô que d'exactitude dans la gestion de ces fonds ; sans doute il nous a fallu beaucoup de sagacité dans le choix des placements à faire lors des temps de révolution et de crises commerciales ; ïnais cela nous était facile , grâce à nos relalions d'affaires avec nos coreligionnaires de tous les pays ; mais jamais ni moi ni les miens nous ne nous sommes permis de faire un placement, non pas usuraire. .. mais qui ne fût pas même un peu au-dessous du taux légal... Les ordres formels de M. de Renneponf, recueillis par mon grand-père, le voulaient ainsi, e( il n'y a pas au monde de fortune plus pure que celleci... Sans ce désintéressement, et en profitant seule-

DOIT ET AVOIK. 'lô

ment de quelques eireouslauces i'avorubles, ce cliilï're (le deux cent douze millions aurait peut-être de bcaiicoup augmenté.

— Est-ce possil)le? jnon Dieu!

— Rien de plus simple, Bethsabée... tout le monde sait qu'en quatorze ans un capital est doublé \)dv la seule accumulation et composition de ses intérêts à 5 "/(^; maintenant réfléchissez qu'en cent cinquante ans il y a dix fois quatorze ans... que ces cent cinquante premiers mille francs ont été ainsi doublés et martingales ; ce qui vous étonne vous paraîtra tout simple : En 1682, M. de Rennepont a confié à mon grand-père 150,000 fr. ; cette somme, capitalisée ainsi que je vous l'ai dit, a dû produire en 1090, quatorze années après, 500,000 fr. — Ceuxci, doublés en 1710, ont produit 600,000 fr. Lors de la mort de mon grand-père, en 1719, la somme à fau'e valoir était déjà de près d'un million ; en 1724, elle aurait du monter à 1 million 200,000 fr. ; en 1738, à 2 millions 400,000 fr. ; en 1752, deux ans après ma naissance, à 4 millions 800,000 fr. ; en 1766, à 9 millions 600,000 fr. ; en 1780, à 19 millions 200,000 fr. ; en 1794, douze ans après la mort de mon père, à 58 millions 400,000 fr. ; en 1808, à 76 millions 800,000 fr.; en 1822, à 155 millions 600,000 fr. ; et aujourd'hui, en composant les intérêts de dix années, elle devrait être au moins de 225 millions environ. Mais des pertes, des non-\aleurs et des fi-ais inévitables, dont le compte est d'ailleurs ici rigoureusement établi, ont réduit celte

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somme à 212 millions 173,000 l'r. eu valeurs reuferraées dans cette caisse.

— Maintenant je vous comprends, mon ami, — reprit Bethsabéc pensive , — mais quelle incroyable puissance que celle de l'accumulation! et que d'admirables choses on pourrait faire pour l'avenir avec de faibles ressources au temps présent.

— Telle a été, sans doute, la pensée de M. de Rennepont ; car , au dire de mon père , qui le tenait de mon aïeul, M. de Rennepont était un des plus grands esprits... de son temps, — répondit Samuel en refermant la cassette de bois de cèdre.

— Dieu veuille que ses descendants soient dignes de cette fortune de roi, et en fassent un noble emploi ! T) dit Bethsabéc en se levant.

Le jour était complètement venu ; sept heures du matin sonnèrent.

il Les maçons ne vont pas tarder à arriver, — dit Samuel en replaçant la boîte de cèdre dans sa caisse de fer , dissimulée derrière la vieille armoire de chêne. — Comme vous , Bethsabée , — reprit-il, — je suis curieux et inquiet de savoir quels sont les descendants de AL de Rennepont qui vont se présenter ici... 1)

Deux ou trois Coups vigoureusement frappés aveclie marteau de fer de l'épaisse porte cochère, retentirent dans la maison. L'aboiement des chiens de garde répondit à ce bruit. Samuel dit à sa femme : * it Ce sont sans doute les maçons que le notaire envoie avec un clerc ; je vous en prie, réunissez toutes

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les ciels en trousseau avee leurs étiquettes ; je vais revenir les prendre. -^

Ce disant, Samuel descendit assez lestement l'escalier, malgré son âge, s'approcha de la porte, ouvrit prudemment un guichet, et vit trois manœuvres en costume de maçon, accompagnés d'un jeune homme vôlu de noir.

tf Que voulez-vous, messieurs? — dit le juil' avant d'ouvrir, afin de s'assurer encore de l'identité de ces personnages.

— Je viens de la part de AI^ Dumesnil, notaire, — répondit le clerc, — pour assister à l'ouverture de la porte murée; voici une lettre de mon patron, pour M. Samuel, gardien de la maison.

— C'est moi, monsieur, — dit le juif; — veuillez jeter celte lettre dans la boîte , je vais la prendre. :>

Le clerc fit ce que désirait Samuel, mais il haussa les épaules. Rien ne lui semblait plus ridicule que cette demande du soupçonneux vieillard.

Le gardien ouvrit la boîte, prit la lettre, alla à l'extrémité de la voûte afin de la lire au grand jour^ compara soigneusement la signature à celle d'une autre lettre du notaire qu'il prit dans la poche de sa houppelande; puis, après ces précautions, ayant mis ses dogues à la chaîne, il revint enfin ouvrir le battant de la porte au clerc et aux maçons.

<i Que diable ! mon brave homme , — dit le clerc en entrant, — il s'agirait d'ouvrir la porte d'un cbàleau-fort qu'il n'y aurait pas plus de formalités...

Le juif s'inclina sans répondre.

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(. I']sl-(t' ijiic vous êtes sourd, mon cher? — lui ci-ici le clerc aux oreilles.

— Aon, monsieur, — dit Samuel en souriant doucement et faisant quelques pas en dehors de la voûte; il ajouta en montrant la maison : — Voici, monsieur, la porte maçonnée ([u'il faut dégager ; il faudra aussi desceller le châssis de fer et de plomb de la seconde croisée à droite.

— Pourquoi ne pas ouvrir toutes les fenêtres? — demanda le clerc.

- — Parce que tels sont les ordres que j'ai reçus comme gardien de cette demeure, monsieur.

— Et qui vous les a donnés, ces ordres?

— Mon père... monsieur, à qui son père les avait transmis de la part du maître de cette maison... Une fois que je n'en sètai plus gardien, quelle sera en possession de son nouveau propriétaire, celui-ci agira comme bon lui semblera.

— A la bonne heure, — dit le clerc assez surpris. — Puis, s'adressant aux maçons , il ajouta : — Le reste vous regarde, mes braves, dégagez la porte et descellez le châssis de fer seulement de la seconde croisée à droite, d

Pendant que les maçons se mettaient à l'ouvrage sous l'inspection du clerc de notaire, une voilure s'ai-rèta devant la porte cochère, et Rodin, accompagne de Gabriel, entra dans la maison de la rue Saint-Fraiirois.

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