LES CONSEILS
Adrienne de Cardoville avait été encore plus étroitement renfermée dans la maison du docteur Baleinier depuis la double tentative nocturne d'Agricol et de Dagobert, en suite de laquelle le soldat, assez grièvement blessé, était parvenu,
grâce au dévouement intrépide d'Agricol, assisté de riiéroique Rabat-Joie, à regagner la petite porte du jardin du couvent et à fuir par le boulevard extérieur avec le jeune forgeron.
Quatre heures venaient de sonner; Adrienne, depuis le jour précédent, avait été conduite dans une chambre au deuxième étage de la maison de santé; la fenêtre grillée, défendue au dehors par un auvent, ne laissait parvenir qu'une faible clarté dans cet appartement. La jeune fille, depuis son entretien avec la Mayeux, s'attendait à être délivrée, d'un jour à l'autre, par l'intervention de ses. amis ; mais elle éprouvait une douloureuse inquiétude au sujet d'Agricol et de Dagobert; ignorant absolument l'issue de la lutte engagée pendant une des nuits précédentes par ses libérateurs contre les gens de la maison de fous et du couvent, en vain elle avait interrogé ses gardiennes; celles-ci étaient restées muettes. Ces nouveaux incidents augmentaient encore les amers sentiments d'Adrienne contre la princesse de Saint-Dizier, le père d'Aigrigny et leurs créatures La légère pâleur du charmant visage de M"" de Cardoville, ses beaux yeux un peu battus, trahissaient de récentes angoisses : assise devant une petite table, son front appuyé sur une de ses mains, à demi voilée par les longues boucles de ses cheveux dorés, elle feuilletait un livre.
Tout à coup la porte s'ouvrit, et M. Baleinier entra. Le docteur, jésuite de robe courte, instrument docile et passif des volontés de Tordre, n'était, on l'a dit, qu'à moitié dans les confidences du père d'Aigrigny et de la princesse de Saint- Dizier. 11 avaitignoré le but de la séquestration de M"" de Cardoville, il ignorait aussi le brusque revirement de position qui avait eu lieu la veille entre le père d'Aigrigny et Rodin, après la lecture du testament de Marins de Rennepont; le docteur avait, seulement la veille, reçu l'ordredu père d'Aigrigny (alors obéissant aux inspirations de Rodin) de resserrer plus étroitement encore M"" de Cardoville, de redoubler de sévérité à son égard, et de tâcher enfin de la contraindre, on verra par quels moyens, à renoncer aux poursuites qu'elle se proposait de faire contre ses persécuteurs.
A l'aspect du docteur, M"^ de Cardoville ne put cacher l'aversion et le dédain que cet homme lui inspirait. M. Baleinier, au contraire, toujours souriant, toujours doucereux, s'approcha d'Adrienne avec une aisance, avec une confiance parfaite , s'arrêta à quelques pas d'elle comme pour examiner attentivement les traits de la jeune fille , puis il ajouta, comme s'il eût été satisfait des remarques qu'il venait de faire :
— AUonsI les malheureux événements de l'avant-dernière nuit auront une influence moins fâcheuse que je ne craignais... 11 y a du mieux, le teint est plus reposé, le maintien plus calme; les yeux sont encore un peu vifs, mais non plus brillants d'un éclat anormal. Vous alliez si bien!... Voici le terme de votre guéri» son reculé... car ce qui s'est malheureusement passé l'avant-dernière nuit vous
ajetée dans un état d'exaltation d'autant plus fâcheux que vous n'en avez pas eu la conscience. Mais heureuseusement,nos soins aidant, votre guérison ne sera, je l'espère, reculée que de quelque temps.
Si habituée qu'elle fût à l'audace de l'affilié de la congrégation, M"° de Cardoville ne put s'empêcher de lui dire avec un sourire de dédain amer :
— Quelle imprudente probité est donc la vôtre, monsieur! Quelle effronterie dans votre zèle à bien gagner l'argent!,.. Jamais un moment sans votre masque: toujours la ruse, le mensonge aux lèvres. Vraiment, si cette honteuse comédie vous fatigue autant qu'elle me cause de dégoût et de mépris, on ne vous paye pas assez cher.
— Hélas ! dit le docteur d'un ton pénétré, toujours cette imagination de croire que vous n'aviez pas besoin de tous mes soms! que je joue la comédie quand je vous parle de l'état affligeant où vous étiez lorsqu'on a été obhgé de vous conduire ici à votre insu! Mais, sauf cette petite marque d'insanité rebelle, votre position s'est merveilleusement améliorée ; vous marchez à une guérison complète. Plus tard, votre excellent cœur me rendra la justice qui m'est due et un jour... je serai jugé comme je dois l'être.
— Je le crois, monsieur, oui, le jour approche où vous serez jugé comme vous devez lêti^e, dit Adrienne en appuyant sur ces mots,
— Toujours celte autre idée fixe, dit le docteur avec une sorte de commisération. Voyons, soyez donc plus raisonnable... ne pensez plus à cet enfantillage.
— Renoncer à demander aux tribunaux réparation pour moi et flétrissure pour vous et vos complices?... Jamais, monsieur... oh! jamais!
— Bon!! dit le docteur en haussant les épaules, une fois dehors,.. Dieu merci ! vous aurez à song'er à bien d'autres choses... ma belle ennemie.
— Vous oubliez pieusement, je le sais, le mal que vous faites,.. Mais moi, monsieur, j'ai meilleure mémoire.
— Parlons sérieusement ; avez-vous réellement la pensée de vous adresser aux tribunaux ? reprit le docteur Baleinier d'un ton grave.
— Oui, monsieur. Et, vous le savez... ce que je veux,., je le veux fermement.
— Eh bien! je vous prie, je vous conjure de ne pas donner suite à cette idée, ajouta le docteur d'un ton de plus en plus pénétré ; je vous le demande en grâce, et cela au nom de votre propre intérêt...
— Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos intérêts avec les miens...
— Voyons, dit le docteur Baleinier avec une feinte impatience et comme s'il eût été certain de convaincre M"° de Cardoville, voyons, auriez-vous le triste courage de plonger dans le désespoir deux personnes remplies de cœur et de générosité?
— Deux seulement? La plaisanterie serait plus complète si vous en comptiez trois : vous, monsieur, matante et l'abbé d'Aigrigny; car telles sont sans doute les personnes généreuses au nom desquelles vous invoquez ma pitié.
— Eh! mademoiselle, il ne s'agit ni de moi, ni de votre tante, ni de l'abbé d'Aigrigny.
— De qui s'agit-il donc alors, monsieur? dit M"' de Cardoville avec surprise.
— Il s'agit de deux pauvres diables qui, sans^ doute envoyés par ceux que vous appelez vos amis, se sont introduits dans le couvent voisin pendant l'autre nuit, et sont venus du couvent dans ce jardin... Les coups de feu que vous avez entendus ont été tirés sur eux.
— Hélas! je m'en doutais... Et l'on a refusé de m'apprendre s'ils avaient été blessés!... dit Adrienne avec une douloureuse émotion.
— L'un d'eux a reçu, en effet, une blessure, mais peu grave, puisqu'il a pu marcher et échapper aux gens qui le poursuivaient.
— Dieu soit loué ! s'écria M"" Cardoville en joignant les mains avec ferveur.
— Rien de plus louable que votre joie en apprenant qu'ils ont échappé; mais alors, par quelle étrange contradiction voulez-vous donc maintenant mettre la justice sur leurs traces?... Singulière manière, en vérité, de reconnaître leur dévouement.
— Que dites-vous, monsieur? demanda M"° de Cardoville.
— Car enfin, s'ils sont arrêtés, reprit le docteur Baleinier sans lui répondre, comme ils se sont rendus coupables d'escalade et d'effraction pendant la nuit, il s'agira pour eux des galères...
— Ciel;... et ce serait pour moi!...
— Ce serait pour vous... et, qui pis est, par vous, qu'ils seraient condamnés.
— Par moi... monsieur?
— Certainement, si, vous donniez suite à yos idées de vengeance contre votre tante et l'abbé d'Aigrigny (je ne vous parle pas de moi, je suis à l'abri), si, en un mot, vous persistiez à vouloir vous plaindre à la justice d'avoir été injustement séquestrée dans cette maison.
— Monsieur, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, dit Adrienne avec une inquiétude croissante.
— Mais, enfant que vous êtes, s'écria le jésuite de robe courte d'un air convaincu, croyez-vous donc qu'une fois la justice saisie d'une affaire, on arrête son cours et son action où l'on veut, et comme l'on veut? Quand vous sortirez d'ici, vous déposerez une plainte contre moi et contre votre famille, n'est-ce pas ? Bien! qu'arrive-t-il? la justice intervient, elle s'informe, elle fait citer des témoins,
elle entre dans les investigations les plus minutieuses. Alors que s'ensuit-il? Que cette escalade nocturne que la supérieure du couvent a un certain intérêt à tenir cachée dans la peur du scandale ; que cette tentative nocturne, que je ne voulais pas non plus ébruiter, se trouve forcément divulguée; et comme il s'agit d'un crime fort grave, qui entraîne une peine infamante, la justice prend l'initiative, se met à la recherche; et si, comme il est probable, ils sont retenus à Paris, soit par quelque devoir, soit par leur profession, soit même par la trompeuse sécurité où ils sGnt, probablement convaincus d'avoir agi dans un motif honorable, on les arrête ; et qui aura provoqué cette arrestation? Vous-même, en déposant contre nous.
— Ah! monsieur, cela serait horrible... c'est impossible.
— Ce serait très possible, reprit M. Baleinier. Ainsi, tandis que moi et la supérieure du couvent, qui, après tout, avons seuls le droit de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de chercher à étouiïer cette méchante affaire... c'est vous... vous... pour qui ces malheureux ont risqué les galères, c'est vous qui allez les livrer à la justice !
Quoique M"" de Cardoville ne fût pas complètement dupe du jésuite de robe courte, elle devinait que les sentiments de clémence dont il semblait vouloir user à l'égard de Dagobert et de son fils, seraient subordonnés au parti qu'elle prendrait d'abandonner ou non la vengeance légitime qu'elle voulait demander à la justice!... En effet, Rodin, dont le docteur suivait sans le savoir les instructions, était trop adroit pour faire dire à M"° de Cardoville: « Si vous tentez quelques poursuites, on dénonce Dagobert et son fils; » tandis qu'on arrivait aux mêmes fins en inspirant assez de crainte à .\dricnno au sujet de ses deux libérateurs pour la détourner de toute poursuite. Sans connaître la disposition de la loi. M"^ de Cardoville avait trop de bon sens pour ne pas comprendre qu'en effet Dagobert et Agricol pouvaient être très dangereusement inquiétés à cause de leur tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position terrible. Et pourtant, en songeant à tout ce qu'elle avait souffert dans cette maison, en comptant tous les justes ressentiments qui s'étaient amassés au fond de son cœur, Adrienne trouvait cruel de renoncer à Tàpre plaisir de dévoiler, de flétrir au grand jour de si odieuses machinations. Le docteur Baleinier observait celle qu'il croyait sa dupe avec une attention sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de l'hésitation de M"* de Cardoville.
— Mais enfin, monsieur, reprit-elle sans pouvoir dissimuler son trouble, en adhiettant que je sois disposée, par quelque motif que ce soit, à ne déposer aucune plainte, à oublier le mal qu'on m'a fait, quand sortirai-je d'ici?
— Je n'en sais rien, car je ne puis savoir à quelle époque vous serez radicalement guérie, dit bénignement le docteur. Vous êtes en excellente voie... mais...
Songez-y... il y a pour eux les galères... (P. liC.)
— Toujours celte insolente et stupide comédie! s'écria M''* deCardoville en inteiTompaul le docteur avec indignation. Je vous demande, et, s'il le faut, je vous prie, de me dire combien de temps encore je dois être séquestrée dans cette maison, car enfin... j'en sortirai un jour, je suppose.
— Certes, je l'espère bien, répondit le jésuite de robe courte avec componction, mais quand? je l'ignore... D'ailleurs, je dois vous en avertir franchement, toutes les précautions sont prises pour que dos l<'iiiati\«v-^ pareilles à celle de
EL'Ct;.NE SL'E. — LE JLIF ERRANT. — J. KOrFF, EDIT.
cette nuit ne se renouvellent plus : la surveillance la plus rigoureuse est établie afin que vous n'ayez aucune communication au dehors. Et cela dans votre intérêt, afin que votre pauvre tête ne s'exalte pas de nouveau dangereusement.
— Ainsi, monsieur, dit Adrienne presque effrayée, auprès de ce qui m'attend, les jours passés étaient des jours de liberté?
— Votre intérêt avant tout, répondit le docteur d'un ton pénétré.
M"° de Gardoville, sentant l'impuissance de son indignation et de son désespoir, poussa un soupir déchirant et cacha son visage dans ses mains, A ce moment, on entendit des pas précipités derrière la porte ; une gardienne de la maison entra après avoir frappé.
— Monsieur, dit-elle au docteur d'un ton effaré, il y a en bas deux messieurs qui demandent à vous voir à l'instant, ainsi que mademoiselle.
Adrienne releva vivement la tête ; ses yeux étaient baignés de larmes.
— Quel est le nom des personnes? dit M. Baleinier fort étonné.
— L'un d'eux m'a dit, reprit la gardienne : « Allez prévenir M, le docteur que je suis magistrat, et que je viens exercer ici une mission judiciaire concernant M"* de Gardoville. »
— Un magistrat I s'écria le jésuite de robe courte en devenant pourpre et ne pouvant maîtriser sa surprise et son inquiétude.
— Ah! Dieu soit loué ! s'écria Adrienne en se levant avec vivacité, la figure rayonnante d'espérance à travers ses larmes : mes amis ont été prévenus à temps!... l'heure de la justice est arrivée!
— Priez ces personnes de monter, dit le docteur Baleinier à la gardienne après un moment de réflexion.
Puis, la physionomie déplus en plus émue et inquiète, se rapprochant d'Adrienne d'un air dur, presque menaçant, qui contrastait avec la placidité habituelle de son sourire h}^ocrite, le jésuite de robe courte lui dit à voix basse :
— Prenez garde... mademoiselle !... ne vous félicitez pas trop tôt...
— Je ne vous crains plus maintenant ! répondit M"^ de Gardoville l'oeil étincelant et radieux. M. de Montbron aura sans doute, de retour à Paris, été prévenu à temps... il accompagne le magistrat... il vient me délivrer !...
Puis Adrienne ajouta avec un accent d'ironie amère :
— Je vous plains, monsieur, vous et les vôtres.
— Mademoiselle, s'écria Baleinier, ne pouvant plus dissimuler ses angoisses croissantes, je vous le répète, prenez garde... songez à ce que je vous ai dit... votre plainte entraînera, nécessairement, la révélation de ce qui s'est passé pendant l'autre nuit... Prenez garde ! le sort, l'honneur de ce soldat et de son fils sont entre vos mams... Songez-y... il y a pour eux les galères.
— Oh! je ne suis pas votre dupe, monsieur... vous me faites uns menace
détournée : ayez donc au moins le courage de me dire que si je me plains à ce magistrat, vous dénoncerez à l'instant le soldat et son fils.
— Je vous répète que si vous portez plainte, ces gens-là sont perdus^ répondit le jésuite de robe courte d'une manière ambiguë.
Ebranlée par ce qu'il y avait de réellement dangereux dans les menaces du docteur, Adrienne s'écria :
— Mais enfin, monsieui', si ce magistrat m'interroge, croyez-vous que je mentirai?
— Vous répondrez... ce qui est vrai. D'ailleurs, se hâta de dire M. Baleinier dans l'espoir d'arriver à ses fins, vous répondrez que vous vous trouviez dans un état d'exaltation d'esprit il y a quelques jours, que l'on a cru devoir, dans votre intérêt, vous conduire ici à votre insu ; mais qu'aujourd'hui votre état est fort amélioré, que vous reconnaissez l'utilité de la mesure que l'on a été obligé de prendre dans votre intérêt. Je confirmerai ces paroles... car, après tout, c'est la vérité.
— Jamais! s'écria M"* deCardoville avec indignation; jamais je ne serai complice d'un mensonge aussi iniâme ! jamais je n'aurai la lâcheté de justifier ainsi les indignités dont j'ai tant soufl"ert !
— Voici le magistrat, dit M. Baleinier en entendant un bruit de pas derrière la porte. Prenez garde...
En efTet, la porte s'ouvrit, et, à la stupeur indicible du docteur, Rodin parut, accompagné d'un homme vêtu de noir, d'une physioiiomie digne et sévère.
Rodin, dans l'intérêt de ses projets et par des .'..oiifs de prudence rusée que l'on saura plus tard, loin de prévenir le père d'Âigiigny et conséquemment le docteur de la visite inattendue qu'il comptait faire à ia maison de santé avec un magistrat, avait, au contraire, la veille, ainsi qu'on l'a dit, fait donner l'ordre à M. Baleinier de resserrer M"* de Cardoville plus étroitement encore.
On comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu'il vit cet officier judiciaire, dont la présence imprévue et la physionomie imposante l'inquiétaient déjà extrêmement, lorsqu'il le vit, disons-nous, entrer accompagné de Rodin, l'humble et obscur secrétaire de l'abbé d'Aigrigny.
Dès la porte, Rodin, toujours sordidement vêtu, avait, d'un geste à la foii respectueux et compatissant, montré M"^ de Cardoville au magistrat. Puis, pendant que ce dernier, qui n'avait pu retenir un mouvement d'admiration à la vue de la rare beauté d'Adrienne, semblait l'examiner avec autant de surprise que d'intérêt, le jésuite se recula modestement quelques pas en arrière. Le docteur Baleinier, au comble de l'étonnement, espérant se faire comprendre de Rodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes d'intelligence, tâchant de l'interroger ainsi sur l'arrivée impi'évue du magistrat. Autre sujet de stupeur pour M. Baleinier : Rodin paraissait ne pas le connaître et ne rien comprendre
à son expressive pantomime, et le considérait avec un ébahissement affecté. Enfin, au moment où le docteur, impatient, redoublait d'interrogations muettes, Rodin s'avança d'un pas, tendit vers lui son cou tors, et lui dit d'une voix très haute :
— Plaît-il... monsieur le docteur?
A ces mots, qui déconcertèrent complètement Baleinier, et qui rompirent le silence qui régnait depuis quelques secondes, le magistrat se retourna, et Rodin ajouta avec un imperturbable sang-froid :
— Depuis notre arrivée, monsieur le docteur me fait toutes sortes de signes mystérieux... Je pense qu'il a quelque chose de fort particulier à me communiquer... Moi, qui n'ai rien de secret, je le prie de s'expliquer tout haut.
Cette réplique, si embarrassante pour M. Baleinier, prononcée d'un ton agressif et accompagnée d'un regard de froideur glaciale, plongea le médecin dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu'il resta quelques instants sans répondre. Sans doute le magistrat fut frappé de cet incident et du silence qui le suivit, car il jeta sur M. Baleinier un regard d'une grande sévérité.
>r'* de Cardoville, qui s'attendait à voir entrer M. de Montbron, restait aussi singulièrement étonnée.
l'accusateur
Baleinier, un moment déconcerté parla présence inattendue d'un magistrat et par l'attitude inexplicable de Rodin, reprit bientôt son sang-froid, et, s'adressant à son confrère de robe longue :
— Si j'essayais de me faire entendre de vous par signes, c'est que, tout en désirant respecter le silence que monsieur gardait en entrant chez moi (le docteur indiqua d'un coup d'œil le magistrat), je voulais vous témoigner ma surprise d'une visite dont je ne savais pas devoir être honoré.
— C'est à mademoiselle que j'expliquerai le motif de mon silence, monsieur, en la priant de vouloir bien l'excuser, répondit !e magistrat, et il s'inclina profondément devant Adrienne, à laquelle il continua de s'adresser. Il vient de mètre fait à votre sujet une déclaration si grave, mademoiselle, que je n'ai pu m'empêchcr de rester un moment muet et recueilli à votre aspect, tâchant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si l'accusation que l'on avait déposée entre mes mains était fondée... et j'ai tout lieu de croire qu'elle l'est en effet.
— Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier d'un ton parfaitement poli, mais ferme, à qui j'ai l'honneur de parler?
— Monsieur, je suis juge d'instruction, et je viens éclairer ma religion sur un fait que l'on m'a signalé...
— Veuillez, monsieur, me faire l'honneur de vous expliquer, dit le docteur en s'inclinant.
— Monsieur, reprit le magistrat, nommé M. de Gernande, homme de cinquante ans envii^on, rempli de fermeté, de droiture, et sachant allier les austères devoirs de sa position avec une bienveuiarùe poliîcsse, mùnsicur, on vous reproche d'avoir commis une... erreur fort grave, pour ne pas employer une expression plus fâcheuse... Quant à l'espèce de cette erreur, j'aime mieux croire que vous, monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper complètement dans l'appréciation d'un fait médical, que de vous soupçonner d'avoir oublié tout ce qu'il y avait de plus sacré dans l'exercice d'une profession qui est presque un sacerdoce.
— Lorsque vous aurez spécifié les faits, monsieur, répondit le jésuite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma conscience d'honnête homme est à l'abri de tout reproche.
— Mademoiselle, dit M. de Gernande en s'adressant à Adrienne, est-il vrai que vous ayez été conduite dans cette maison par surprise ?
— Monsieur, s'écria M. Baleinier, permettez-moi de vous faire observer que la manière dont vous posez cette question est outrageante pour moi.
— Monsieur, c'est à mademoiselle que j'ai l'honneur d'adresser la parole, répondit sévèrement M. de Gernande, et je suis seul juge de la convenance de mes questions.
Adrienne allait répondre affirmativement à la question du magistrat, lorsqu'un regard expressif du docteur Baleinier lui rappela qu'elle allait peut-être exposer Dagobert et son fils à de cruelles poursuites. Ce n^était pas un bas et vulgaire sentiment de vengeance qui animait Adrienne, mais une légitime indignation contre d'odieuses hypocrisies ; elle eût regardé comme une lâcheté de ne pas les démasquer; mais, voulant essayer de tout concilier, elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de dignité :
— Monsieur, permettez-moi de vous adressera mon tour une question.
— Parlez, mademoiselle.
— La réponse que je vais vous faire sera-t-elle regardée par vous comme une dénonciation formelle ?
— Je viens ici, mademoiselle, pour rechercher avant tout la vérité... aucune considération ne doit vous engager à la dissimuler.
— Soit, monsieur, reprit Adrienne, mais, supposé qu'ayant de justes sujets de plainte, je vous les expose afin d'obtenir l'autorisation de sortir de
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cette maison, me sera-t-il ensuite permis de ne pas donner suite à la déclaration que je vous aurai faite ?
— Vous pourrez, sans doute, arrêter toute poursuite, mademoiselle ; mais la justice reprendra votre cause au nom de la société, si elle a été lésée dans votre personne.
— Le pardon me serait-il interdit, monsieur ? Un dédaigneux oubli du mal qu'on m'aurait fait ne me vengerait-il pas assez ?
— Vous pourrez personnellement pardonner, oublier, mademoiselle; mais, j'ai l'honneur de vous le répéter, la société ne peut montrer la même indulgence dans le cas où vous auriez été victime d'une coupable machination... et j'ai tout lieu de craindre qu'il n'en ait été ainsi... La manière dont vous vous exprimez, la générosité de vos sentiments, le calme, la dignité de votre attitude, tout me porte à croire que l'on m'a dit vrai.
— J'espère, monsieur, dit le docteur Baleinier en reprenant son sangfroid, que vous me ferez du moins connaître la déclaration qui vous a été faite?
— Il m'a été affirmé, monsieur, dit le magistrat d'un ton sévère, que M"^ de Gardoville a été conduite ici par surprise...
— Par surprise?
— Oui, monsieur.
— 11 est vrai, mademoiselle a été conduite ici par surprise, répondit le jésuite dérobe courte, après un moment de silence.
— Vous en convenez, demanda M. de Gernande.
— Sans doute, monsieur, je conviens d'avoir eu recours à un moyen que l'on est malheureusement obligé d'employer lorsque les personnes qui ont besoin de nos soins n'ont pas conscience de leur fâcheux état...
— Mais, monsieur, reprit le magistrat, l'on m'a déclaré que M"" de Gardoville n'avait jamais eu besoin de vos soins.
— Geci est une question de médecine légale dont la justice n'est pas seule appelée à décider, monsieur, et qui doit être examinée, débattue contradictoirement, dit M. Baleinier reprenant toute son assurance.
— Gette question sera, en effet, monsieur, d'autant plus sérieusement débattue, que l'on vous accuse d'avoir séquestré M"° de Gardoville quoiqu'elle jouisse de toute sa raison.
— Et puis-je vous demander dans quel but, dit 31. Baleinier avec un léger haussement d'épaules et d'un ton ironique, dans quel intérêt j'aurais commis une indignité pareille, en admettant que ma réputation ne me mette pas audessus d'une accusation si odieuse et si absurde?
— Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser un complot de famille tramé contre M"° de Gardoville dans un intérêt de cupidité.
— Et qui a osé faire, monsieur, une dénonciation aussi calomnieuse?
s'écria le docteur Baleinier avec une indignation chaleureuse ; qui a eu l'audace d'accuser un homme respectable, et, j'ose le dire, respecté à tous égards, d'avoir été le complice de cette infamie?
— C'est moi... moi... dit froidement Rodin.
— Vous!... s'écria le docteur Baleinier.
Et reculant de deux pas, il resta comme foudroyé...
— C'est moi... qui vous accuse, reprit Rodin d'une voix nette et brève...
— Oui, c'est monsieur qui, ce matin même, muni de preuves suffisantes, est venu réclamer mon intervention en faveur de M"° de Cardoville, dit le magistrat en se reculant d'un pas, afin qu'Adrienne pût apercevoir son défenseur.
Jusqu'alors, dans cette scène, le nom de Rodin n'avait pas encore été prononcé ; M''° de Cardoville avait entendu souvent parler du secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, sous de fâcheux rapports ; mais ne l'ayant jamais vu, elle ignorait que son libérateur n'était autre que ce jésuite ; aussi jeta-t-elle aussitôt sur lui un regard mêlé de curiosité, d'intérêt, de surprise et de reconnaissance. La figure cadavéreuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses vêtements sordides, eussent, quelques jours auparavant, causé à Adrienne un dégoût peut-être invincible ; mais la jeune fille, se rappelant que la Mayeux, pauvre, chétive, difforme, et vêtue presque de haillons, était douée, malgré ses dehors disgracieux, d'un des plus nobles cœurs que l'on pût admirer, ce ressouvenir fut singulièrement favorable au jésuite. M"* de Cardoville oublia qu'il était laid et sordide pour songer qu'il était vieux, qu'il semblait pauvre et qu'il venait la secourir.
Le docteur Baleinier, malgré sa ruse, malgré son audacieuse hypocrisie, malgré sa présence d'esprit, ne pouvait cacher à quel point la dénonciation de Rodin le bouleversait ; sa tête se perdait en pensant que, le lendemain môme de la séquestration d'Adrienne dans cette maison, c'était l'implacable appel de Rodin, à travers le guichet de la chambre, qui l'avait empêché, lui, Baleinier, de céder à la pitié que lui inspirait la douleur désespérée de cette malheureuse fille amenée à douter presque de sa raison. Et c'était Rodin, lui si inexorable, lui l'câme damnée, le subalterne dévoué au père d'Aigrigny, qui dénonçait le docteur, et qui amenait un magistrat pour obtenir la mise en liberté d'Adrienne. . . alors que, la veille, le père d'Aigrigny avait encore ordonné de redoubler de sévérité envers elle!... Le jésuite de robe courte se persuada que Rodin trahissait d'une abominable façon le père d'Aigrigny, et que les amis de 31'" de Cardoville avaient corrompu et soudoyé ce misérable secrétaire; aussi M. Baleinier, exaspéré par ce qu'il regardait comme une monstrueuse trahison, s'écria de nouveau avec indignation et d'une voix entrecoupée par la colère:
— Et c'est vous, monsieur... vous qui avez le front de m'accuser. .. vous... qui... il y a peu de jours encore...
Puis, réfléchissant qu'accuser Rodin de complicité c'était s'accuser soimême, il eut l'air de céder à une trop vive émotion, et reprit avec amertume :
— Ah ! monsieur, monsieur, vous êtes la dernière personne que j'aurais crue capable d'une si odieuse dénonciation... c'est honteux!...
— Et qui donc mieux que moi pouvait dénoncer cette indignité ? répondit Rodin d'un ton rude et cassant. N'étais-je pas en position d'apprendre, mais malheureusement trop tard, de quelle machination M"* de Cardoville... et d'autres encore... étaient victimes?... Alors, quel était mon devoir d'honnête homme? Avertir M. le magistrat... lui prou >rer ce que j'avançais et l'accompagner ici. C'est ce que j'ai fait.
— Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce n'est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser encore...
— J'accuse M. l'abbé d'Aigrigny! reprit Rodin d'une voix haute et tranchante, et interrompant le docteur, j'accuse M""" de Saint-Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d'avoir, par un vil intérêt, séquestré mademoiselle de Cardoville dans cette maison et les filles de M. le maréchal Simon dans le cou^'eol, Eï^'-':- ciair''^
— Hélas! ce n'est que trop vrai, dit vivement Adrienne; j'ai vu ces pauvres enfants bien éplorées me faire des signes de désespoir.
L'accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et formidable coup pour le docteur Baleinier. Il fut alors surabondamment prouvé que le traître avait complètement passé dans le camp ennemi... Ayant hâte de mettre un terme à cette scène si embarrassante, il dit au magistrat, en tâchant de faire bonne contenance, malgré sa vive émotion :
— Je pourrais, monsieur, me borner à garder le silence et dédaigner de telles accusations, jusqu'à ce qu'une décision judiciaire leur eût domié une autorité quelconque... Mais, fort de ma conscience, je m'adresse à M"" de Cardoville elle-même et je la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annonçais pas que sa santé serait bientôt dans un état assez satisfaisant pour qu'elle pût quitter cette maison. J'adjure mademoiselle, au nom de sa loyauté bien connue, de me répondre si tel n'a pas été mon langage; et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec elle, et si...
— Allons donc, monsieur ! dit Rodin en interrompant insolemment Baleinier, supposé que cette chère demoiselle avoue cela par pure générosité, qu'est-ce que cela prouve en votre faveur? Rien du tout...
— Comment, monsieur!... s'écria le docteur, vous vous permettez...
— Je me permets de vous démasquer sans votre agrément ; c'est un inconvénient, il est vrai; mais qu'est-ce que vous venez nous dire? que, seul avec M"' de Cardoville, vous lui avez parlé comme si elle était folle!... Parbleu! voilà qui est bien concluant!
.M. DR Gkm.nvndk. .ilt.f n'iNSTRurrio?»
— Mais, monsieur... dit le docteur.
— Mais, monsieur, leprit Rodin sans laisser continuer, il est évident que dans la prévision de ce qui arrive aujourd'hui, afin de vous ménager une échappatoire, vous avez feint d'être persuadé de votre exécrable mensonge, même aux yeux de cette pauvre demoiselle, afm d'invoquer plus tard le bénéfice de votre conviction prétendue... Allons donc! ce n'est pas à des gens de bon sens, de cœur droit, que l'on fait de ces contes-là.
EDGENE SUE. — LE JUIF ERR.\NT. — t. ROUFF, ÉDIt.
uv. 9D.
— Ah çà! monsieur!... s'écria Baleinier courroucé...
— Ah çà ! monsieur, reprit Rodin d'une voix plus haute et dominant toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous réservez le faux-fîiyant de rejeter cette odieuse séquestration sur une erreur scientifique? Moi, je dis oui... et j'ajoute que vous vous croyez hors d'aiïaire parce que vous dites maintenant : « Grâce à mes soins, mademoiselle a recouvré sa raison, que veut-on de plus ? »
— Je dis cela, monsieur, et je le soutiens.
— Vous soutenez une fausseté, car il est prouvé que jamais la raison de mademoiselle n'a été un instant égarée.
— Et moi, monsieur, je maintiens qu'elle l'a été.
— Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin.
— Vous! et comment cela? s'écria le docteur.
— C'est ce que je me garderai de vous dire quant à présent... comme TOUS le pensez bien... répondit Rodin avec un sourire ironique.
Puis il ajouta avec indignation :
— Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d'oser soulever une question semblable devant mademoiselle; épargnez-lui au moms une telle discussion.
— Monsieur...
— Allons donc! Fi! monsieur... vous dis-je, fi!... cela est odieux à soutenir devant mademoiselle ; odieux si vous dites vrai, odieux si vous mentez, reprit Rodin avec dégoût.
— Mais c'est un acharnement inconcevable! s'écria le jésuite de robe courte exaspéré, et il me semble que monsieur le magistrat fait preuve de partialité en laissant accumuler contre moi de si grossières calomnies!
— Monsieur, répondit sévèrement M. de Gernande, j'ai le droit non seulement d'entendre, mais de provoquer tout entretien contradictoire dès qu'il peut éclairer ma religion ; de tout ceci, il résulte, même à votre avis, monsieur le docteur, que l'état de santé de M"" de Gardoville est assez satisfaisant po'iir qu'elle puisse rentrer dans sa famille aujourd'hui même.
— Je n'y vois pas du moins de très grave inconvénient, monsieur, dit le docteur; seulement je maintiens que la guérison n'est pas aussi complète qu'elle aurait pu l'être, et je déchne, à ce sujet, toute responsabilité pour l'avenir.
— Vous le pouvez d'autant mieux, dit Rodin, qu'il est douteux que mademoiselle s'adresse désormais à vos honnêtes lumières.
— Il est donc utile d'user de mon initiative pour vous demander d'ouvrir à l'instant les portes de cette maison à M"° de Gardoville, dit le magistrat au directeur.
LE JUIF ERRANT 7o5
— Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre.
— Quant à la question de savoir si vous avez séquestré mademoiselle à l'aide d'une supposition de folie, la justice en est saisie, monsieur; vous serez entendu.
— Je suis tranquille, monsieur, répondit M. Baleinier en faisant bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien.
— Je le désire, monsieur, dit M. de Gernande. Si graves que soient les apparences, et surtout lorsqu'il s'agit de personnes dans une position telle que la vôtre, monsieur, nous désirons toujours trouver des innocents. Pais, s'adressant à Adrienne :
— Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scène a de pénible, a de blessant pour votre délicatesse et pour votre générosité. Il dépendra de vous plus tard ou de vous porter partie civile contre M. Baleinier ou de laisser la justice suivre son cours, . Un mot encore... l'homme de cœur et de loyauté (le magistrat montra Rodin) qui a pris votre défense d'une manière si franche, si désintéressée, m'a dit qu'il croyait savoir que vous voudriez peut-être bien vous charger momentanément des filles de M. le maréchal Simon... je vais de ce pas les réclamer au couvent où elles ont été conduites aussi par surprise.
— En effet, monsieur, répondit Adrienne, aussitôt que j'ai appris l'arrivée des filles de M. le maréchal Simon à Paris, mon intention a été de leur offrir un appartement chez moi. M"" Simon sont mes proches parentes. C'est à la fois pour moi un devoir et un plaisir de les traiter en sœurs. Je vous serai donc, monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les conller...
• — Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intérêt, reprit M. de Gernande. Puis, s'adressant à M. Baleinier :
— Consentirez-vous, monsieur, à ce que j'amène ici tout à l'heure M'^^^ Simon? j'irai les chercher pendant que M"* de Cardoville fera ses préparatifs de départ ; elles pourront ainsi quitter cette maison avec leur parente.
— Je prie M'"' de Cardoville de disposer de cette maison comme de h sienne en attendant le moment de son départ, répondit M. Baleinier, Ma voiture sera à ses ordres pour la conduire.
— Mademoiselle, dit le magistrat en s'approchant d'Adrienne, sans préjuger la question qui sera prochainement portée devant la justice, je puis du moins regretter de n'avoir pas été appelé plus tôt auprès de vous ; j'aurais pu vous épargner quelques jours de cruelle souffrance... car votre position a dû être bien cruelle.
— 11 me restera du moms, au milieu de ces tristes jours, monsieur, dit Adrienne avec une dignité charmante, un bon et touchant souvenir, celui de l'intérêt que vous m'avez témoigné, et j'espère que vous voudrez bien me mettre à même devons remercier chez moi... non de la justice que vous m'avez
accordée, mais de la manière si bienveillante et j'oserai dire si paternelle avec laquelle vous me l'avez rendue... Et puis enfin, monsieur, ajouta M'" de Cardoville en souriant avec grâce, je tiens à vous prouver que ce qu'on appelle ma guérison est bien réel.
M. de Gernande s'inclina respectueusement devant M"' deCardoville.
Pendant !e court entretien du magistrat et d'Adriennc, tous deux avaient tourné entièrement le dos à M. Baleinier et à Rodin. Ce dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du docteur un billet qu'il venait d'écrire au crayon dans le fond de son chapeau. Baleinier, ébahi, stupéfait, regarda Rodin. Celui-ci fit un signe particulier en portant son pouce à son front, qu'il sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci s'était passé si rapidement, que, lorsque M. de Gernande se retourna, Rodin, éloigné de quelques pas du docteur Baleinier, regardait M"^ de Cardoville avec un respectueux intérêt.
— Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en précédant le magistrat, auquel M"° de Cardoville fit un salul plein d'affabilité.
Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec M"" de Cardoville.
Après avoir conduit M. de Gernande jusqu'à la porte extérieure de sa maison, M. Baleinier se hâta de lire le billet écrit par Rodin; il était conçu en ces termes :
« Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le jardin; dites à la supérieure d'obéir à l'ordre que j'ai donné au sujet des deux jeunes filles; oela est de la dernière importance. »
Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce billet prouvèrent au docteur Baleinier, marchant ce jour-là d'étonnements en ébahissements, que le secrétaire du révérend père, loin de trahir, agissait toujours /?ozfr la plus grande gloire du Seigneur. Seulement tout en obéissant, M. Baleinier cherchait en vain à comprendre le motif de l'inexplicable conduite de Rodin, qui venait de saisir la justice d'une affaire qu'on devait d'abord étouffer, et qui pouvait avoir les suites les plus fâcheuses pour le père d'Aigrigny, pour M""" de Saint-Dizier et pour lui. Baleinier.
Mais revenons à Rodin, resté seul avecM"^ de Cardoville.
LE SECRÉTAIRE DU PÈRE D'AIGRlGNy
A peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu, que M'" de Cardoville, dont le visage rayonnait de bonheur, s'écria en regardant Rodin avec un mélange de respect et de reconnaissance :
— Enfin, grâce à vous, monsieur... je suis libre... libre .. Oh! je n'avais
jamais senti tout ce qu'il y a de bien-être, d'expansion, d'épanouissement dans ce mot adorable... liberté !!
Et le sein d'Adrienne palpitait ; ses narines roses se dilataient, ses lèvres vermeilles s'entr'ouvraient comme si elle eût aspiré avec délices un air vivifiant et pur.
— Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, repnt-elle, mais j'ai assez souffert de ma captivité pour faire vœu de rendre chaque année quelques pauvres prisonniers pour dettes à la liberté. Ce vœu vous paraît sans doute un peu moyen âge, ajouta-t-elle en souriant, mais il ne faut pas prendre à cette noble époque seulement ses meubles et ses vitraux... Merci donc doublement, monsieur, car je vais vous faire complice de cette pensée de délivrance qui vient d'éclore, vous le voyez, au milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez ému, touché. Ah! que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu'elle vous paye de votre généreux secours ! reprit la jeune fille avec exaltation,
M"* de Cardoville, en effet, remarquait une complète transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme naguère si dur, si tranchant, si inflexible à l'égard du docteur Baleinier, semblait sous l'influence des sentiments les plus doux, les plus affectueux. Ses petits yeux de vipère, à demi voilés, s'attachaient sur Adrienne avec une expression d'ineffable intérêt... Puis, comme s'il eût voulu s'arracher tout à coup à ces impressions, il dit en se parlant à luimême :
— Allons, allons, pas d'attendrissement. Le temps est trop précieux!... ma mission n'est pas remplie... Non, elle ne l'est pas... ma chère demoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à Adrienne; ainsi... croyez-moi... nous parlerons plus tard de reconnaissance. Parlons vite du présent, si important pour vous et pour votre famille... Savez-vous ce qui se passe?
Adrienne regarda le jésuite avec surprise, et lui dit :
— Que sepasse-t-il donc, monsieur?
— Savez-vous le véritable motif de votre séquestration dans celte maison ? . . . savez-vous ce qui a fait agir M"" de Saint-Dizier et l'abbé d'Aigrigny?
En entendant prononcer ces noms détestés, les traits de M"" de Cardoville, naguère si heureusement épanouis, s'attristèrent, et elle répondit avec amertume :
— La haine, monsieur... a sans doute animé M°* de Saint-Dizier contre moi.
— Oui... la haine... et de plus le désir de vous dépouiller impunément d'une fortune immense...
— Moi... monsieur, et comment?
758 ■ LE JUIF ERRAM
— Vous ignorez donc, ma chère demoiselle, l'intérêt que vous aviez à vous trouver, le 13 février, ru3 Saint-François, pour un héritage?
— J'ignorais cette date et ces détails, monsieur; mais je savais incomplètement par quelques papiers de famille, et grâce à une circonstance assez extraordinaire, qu'un de nos ancêtres...
— Avait laissé une somme énorme à partager entre ses descendants, n'estce pas?
— Oui, monsieur...
— Ce que malheureusement vous ignoriez, ma chère demoiselle, c'est que les héritiers étaient tenus de se trouver réunis le 13 février à heure fixe : ce jour et cette heure passés, les retardataires devaient être dépossédés. Comprenezvous maintenant pourquoi on vous a enfermée ici, ma chère demoiselle?
— Oh oui! je comprends, s'écria M"* de Cardoville : à la haine que me portait ma tante se joignait la cupidité... tout s'explique. Les filles du général Simon, héritières comme moi, ont été séquestrées comme moi...
— Et cependant, s'écria Rodin, vous et elles n'êtes pas les seules victimes...
— Quelles sont donc les autres, monsieur?
— Un jeune Indien...
— Le prince Djalma? dit vivement Adrienne. •
— Il a failli être empoisonné par un narcotique..-, dans le même intérêt.
— Grand Dieu ! s'écria la jeune fille en joignant les mains avec épouvante. C'est horrible! lui... lui... ce jeune prince que l'on dit d'un caractère si noble, si généreux! Mais j'avais envoyé au château de Cardoville...
— Un homme de confiance chargé de ramener le prince à Paris; je sais cela, ma chère demoiselle, mais, à l'aide d'une ruse, cet homme a été éloigné et le jeune Indien livré à ses ennemis.
— Et à cette heure... où est-ii? tj^
— Je n'ai que de vagues renseignements ; je sais seulement qu'il est à Paris, mais je ne désespère pas de le retrouver; je ferai ces recherches avec une ardeur presque paternelle ; car on ne saurait trop aimer les rares qualités de ce pauvre fils de roi. Quel cœur, ma chère demoiselle! quel cœur! I oh ! c'est un cœur d'or, brillant et pur comme l'or de son pays.
— Mais il faut retrouver le prince, monsieur, dit Adrienne avec émotion, il ne faut rien négliger pour cela, je vous en conjure ; c'est mon parent... il est seul ici... sans appui, sans secours.
— Certainement, reprit Rodin avec commisération, pauvre enfant... car c'est presque un enfant... dix-huit ou dix-neuf ans... jeté au milieu de Paris, dans cet enfer, avec ses passions neuves, ardentes, sauvages, avec sa naïveté, sa confiance, à quels périls ne serait-il pas exposé !
LE JUIF ERRANT 7o9
— Mais il s'agit d'abord de le retrouver, monsieur, dit vivement Adrienne, ensuite nous le soustrairons à ces -dangers... Avant d'être enfermée ici, apprenant son arrivée en France, j'avais envoyé un homme de confiance lui ofîrir les services d'un ami inconnu; je vois maintenant que cette folle idée, que l'on m'a reprochée, était fort sensée... Aussi j'y tiens plus que jamais; le prince est de ma famille, je lui dois une généreuse hospitalité... je lui destinais le pavillon que j'occupais chez ma tante...
— Mais vous, ma chère demoiselle?
— Aujourd'hui même, je vais aller habiter une maison que depuis quelque temps j'avais fait préparer, étant bien décidée à quitter M"' de Saint-Dizier et à vivre seule et à ma guise. Ainsi, monsieur, puisque votre mission est d'être le bon génie de notre famille, soyez aussi généreux envers le prince Djalma que vous l'avez été pour moi, pour les filles du maréchal Simon ; je vous en conjure, tâchez de découvrir la retraite de ce pauvre fils de roi, comme vous dites ; gardezmoi le secret et faites-le conduire dans ce pavillon, qu'un ami inconnu lui offre... qu""!! ne s'inquiète de rien ; on pourvoira à tous ses besoins ; il vivra comme il doit vivre... en prince.
— Oui, il vivra en prince, grâce à votre royale munificence... Mais jamais touchant intérêt n'aura été mieux placé... Il suffit de voir, comme je l'ai vue, sa belle et mélancolique figure pour...
— Vous l'avez donc vu, monsieur? dit Adrienne en interrompant Rodin.
— Oui, ma chère demoiselle, je l'ai vu pendant deux heures environ... et il ne m'en a pas fallu davantage pour le juger : ses traits charmants sont le miroir de son âme.
— Et où l'avez-vous vu, monsieur?
— A votre ancien château de Cardoville, ma chère demoiselle, non loin duquel la tempête l'avait jeté... et où je m'étais rendu afin de. ..
Puis, après un moment d'hésitation, Rodin reprit comme emporté par sa franchise :
— Eh ! mon Dieu ! où je m'étais rendu pour faire une mauvaise action, hontfiuse et misérable... il faut bien l'avouer...
— Vous, monsieur... au château de Cardo\111e? pour une mauvaise action I s'écria Adrienne profondément surprise...
— Hélas! oui, ma chère demoiselle, répondit naïvement Rodin. En un mot, j'avais ordre de M. l'abbé d'Aigrigny de mettre votre ancien régisseur dans Talternative ou d'être renvoyé, ou de se prêter à une indignité... oui, à quelque chose qui ressemblait fort à de l'espionnage et à de la calomnie... mais l'honnête et digne homme a refusé...
— Mais qui êtes- vous donc? dit M"* de Cardoville de plus en plus étonnée.
— Je SUIS... Rodin... ex-secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny... bien peu de chose, comme vous le voyez.
Il faut renoncer à rendre l'accent à la fois humble et ingénu du jésuite en prononçant ces mots, qu'il accompagna d'un salut respectueux.
A cette révélation, M"" de Cardoville se recula brusquement. Nous l'avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin, l'humble secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, comme d'une sorte de machine obéissante et passive. Ce n'était pas tout : le régisseur de la terre de Cardoville, en écrivant à Adrienne au sujet du prince Djalma, s'était plaint des propositions perfides et déloyales de Rodin. Elle sentit donc s'éveiller une vague défiance lorsqu'elle apprit que son libérateur était l'homme qui avait joué un rôle si odieux. Du . reste, ce sentiment défavorable était balancé par ce qu'elle devait à Rodin et par la dénonciation qu'il venait de formuler si nettement contre l'abbé d'Aigrigny devant le magistrat; et puis enfin par l'aveu même du jésuite, qui, s'accusant lui-même, allait ainsi au-devant du reproche qu'on pouvait lui adresser. Néanmoins, ce fut avec une sorte de froide réserve que M"^ de Cardoville continua cet entretien commencé par elle avec autant de franchise que d'abandon et de sympathie.
Rodin s'aperçut de l'impression qu'il causait; il s'y attendait : il ne se déconcerta donc pas le moins du monde, lorsque M"* de Cardoville lui dit en l'envisageant bien en face et attachant sur lui un regard perçant :
— Ah!... vous êtes monsieur Rodin... le secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny?
— Dites ex-secrétaire, s'il vous plaît, ma chère demoiselle, répondit le jésuite ; car vous sentez bien que je ne remettrai jamais les pieds chez l'abbé d'Aigrigny... Je m'en suis fait un ennemi implacable, et je me trouve sur le pavé... Mais il n'importe... Qu'est-ce que je dis! mais tant mieux, puisqu'à ce prix-là des méchants sont démasqués et d'honnêtes gens secourus.
Ces mots, dits très simplement et très dignement, ramenèrent la pitié au cœur d'Adrienne. Elle songea qu'après tout, ce pauvre vieux homme disait vrai. La haine de l'abbé d'Aigrigny ainsi dévoilée devait être inexorable, et, après tout, Rodin l'avait bravée pour faire une généreuse révélation.
Pourtant, M"" de Cardoville reprit froidement :
— Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous étiez chargé de faire au régisseur de la terre de Cardoville si honteuses, si perfides, commeui avez-vous pu consentir à vous en charger?
— Pourquoi? pourquoi? reprit Rodin avec une sorte d'impatience pénible. Eh! mon Dieu! parce que j'étais alors complètement sous le charme de l'abbé d'Aigrigny, un des hommes les plus prodigieusement habiles que je connaisse,
M. Hardy.