LIV
et, je Tai appris depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus prodigieusement dangereux qu'il y ait au monde ; il avait vaincu mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens... Et, je dois Tavouer, la fin qu'il semblait se proposer était belle et grande ; mais avant-hier... j'ai été cruellement désabusé... un coup de foudre m'a réveillé. Tenez ma chère demoiselle, ajouta Rodin avec une sorte d'embarras et de confusion, ne parlons plus de mon fâcheux voyage à Cardoville. Quoique je n'aie été qu'un instrument ignorant et aveugle, j'en ai autant de honte et de chagrin que si j'avais agi de moi-même. Gela me pèse et m'oppresse. Je vous en prie, parlons plutôt de vous, de ce qui vous intéresse ; car l'àme se dilate aux généreuses pensées, comme la poitrine se dilate à un air pur et salubre.
Rodin venait de faire si spontanément l'aveu de sa faute, il l'expliquait si naturellement, il en paraissait si sincèrement contrit, qu'Adrienne, dont les soupçons n'avaient pas d'ailleurs d'autres éléments, sentit sa défiance beaucoup diminuer.
— Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c'est à Cardoville que vous avez vu le prince Djalma?
— Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon affection pour lui : aussi je remplirai ma tâche jusqu'au bout; soyez tranquille, ma chère demoiselle, pas plus que vous, pas plus que les filles du maréchal Simon, le prince ne sera victime de ce détestable complot, qui ne s'est malheureusement pas arrêté là.
— Et qui donc encore a-t-il menacé?
— M. Hardy, homme rempli d'honneur, et de probité, aussi votre parent, aussi intéressé dans cette succession, a été éloigné de Paris par une infâme trahison... Enfin, un dernier héritier, malheureux artisan, tombant dans un piège habilement tendu, a été jeté dans une prison pour dettes.
— Mais, monsieur, dit tout à coup Adrienne, au profit de qui cet abominable complot, qui, en effet, m'épouvante, était-il donc tramé?
— Au profit de M. l'abbé d'Aigrigny! répondit Rodin.
— Lui? et comment? de quel droit? il n'était pas héritier I
— Ce serait trop long à vous expliquer, ma chère demoiselle ; un jour vous saurez tout; soyez seulement convamcue que votre famille n'avait pas d'ennemi plus acharné que l'abbé d'Aigrigny.
— Monsieur, dit Adrienne cédant à un dernier soupçon, je vais vous parler bien franchement. Gomment ai-je pu mériter ou vous inspirer le vif intérêt que vous me témoignez, et que vous étendez même sur toutes les personnes de ma famille?
— Mon Dieu ! ma chère demoiselle, répondit Rodin en souriant, si je vous le dis... vous aller vous moquer de moi... ou ne pas me comprendre...
— Parlez, je vous en prie, monsieur; ne douiez ni de moi ni de vous.
— Eh bien ! je me suis intéressé, dévoué à vous, parce que votre cœur est généreux, votre esprit élevé, votre caractère indépendant et fier... une fois bien à vous, ma foi! les vôtres, qui sont d'ailleurs aussi fort dignes d'intérêt, ne m'ont plus été indifférents : les servir, c'était vous servir enco:e.
— Mais, monsieur... en admettant que vous me jugiez digne des louanges beaucoup trop flatteuses que vous m'adressez... comment avez-vous pu juger de mon cœur, de mon esprit, de mon caractère?
— Je vais vous le dire, ma chère demoiselle ; mais auparavant, je dois vous faire un aveu dont j'ai grand'honte... Lors même que vous ne seriez pas si merveilleusement douée, ce que vous avez souiïcrl depuis votre entrée dans cette maison devrait suffire, n'est-ce pas! pour vous mériter l'intérêt de tout homme de cœui".
— Je le c[ois, monsieur.
— Je pourrais donc expliquer ainsi mon intérêt pour vous. Eh bien! pourtant... je l'avoue, cela ne m'aurait pas suffi. Vous auriez été simplement M'" de Cardoville, très riche, très noble et très belle jeune fille, que votre malheur m'eût fort apitoyé sans doute; mais je me serais dit : Cette pauvre demoiselle est très à plaindre, soit; mais moi. pauvre homme, qu'y puis-je? Mon unique ressource est ma place de secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, et c'est lui qu'il m.e faut attaquer! il est tout-puissani, et je ne suis rien; lutter contre lui, c'est me perdre sans espoir de sauver cette infortunée. Tandis que, au contraire, sachant ce que vous étiez, ma chère demoiselle, ma foi! je me suis révolté dans mon infériorité. Non, non, me suis-je dit, mille fois non! Une si belle intelligence, un si grand cœur, ne seront pas victimes d'un abominable complot... Peut-être je serai brisé dans la lutte, mais du moins j'aurai tenté de combattre.
11 est impossible de dire avec quel mélange de finesse, d'énergie, de sensibilité Piodin avait accentué ces paroles. Ainsi que cela arrive fréquemment aux gens singulièrement disgracieux et repoussants dès qu'ils sont parvenus à faire oublier leur laideur, cette laideur môme devient un motif d'intérêt, de commisération, et l'on se dit . » Quel dommage qu'un tel esprit, qu'une telle âme habite un corps pareil! » et l'on se sent touché, presque attendri par ce contraste. Il en était ainsi de ce que M"" de Cardoville commençait à éprouver pour Rodin, car autant il s'était montré brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il était simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement la curiosité de M"* de Cardoville : c'était de savoir comment Rodin avait conçu le dévouement et l'admiration qu'elle lui inspirait.
— Pardonnez mon indiscrète et opiniâtre curiosité, monsieur... mais je voudrais savoir...
— Comment vous m'avez été... moralement révélée, n'est-ce pcis?... Mon
Dieu, ma chère demoiselle, rien n'est plus simple... En deux mots, voici le fait : l'abbé d'Aigrigny ne voyait en moi qu'une machine à écrire, un instrument obtus, muet et aveugle...
— Je croyais à M. d'Aigrigny plus de perspicacité.
— Et vous avez raison, ma chère demoiselle... c'est un homme d'une sagacité inouïe... mais je le trompais... en affectant plus que de la simplicité... Pour cela n'allez pas me croire faux... Non... je suis fier... à ma manière, et ma fierté consiste à ne jamais paraître au-dessus de ma position, si subalterne qu'elle soit. Savez-vous pourquoi? C'est qu'alors, si hautains que soient mes supérieurs... je me dis : ils ignorent ma valeur; ce n'est donc pas moi, c'est l'infériorité de la condition qu'ils humilient... A cela, je gagne deux choses : mon amour-propre est à couvert, et je n'ai à haïr personne.
— Oui, je comprends cette sorte de fierté, dit Adrienne, de plus en plus frappée du tour original de l'esprit de Rodin.
— Mais revenons à ce qui vous regarde, ma chère demoiselle. La veille du 43 février, M. l'abbé d'Aigrigny me remet un papier sténographié, et me dit : « Transcrivez cet interrogatoire, vous y ajouterez que celte pièce vient à l'appui de la décision d'un conseil de famille qui déclare, d'après le rapport du docteur Baleinier, l'état de l'esprit de M"* de Gardoville assez alarmant pour exiger sa réclusion dans une maison de santé... »
— Ouij dit Adrienne avec amertume, il s'agissait d'un long entretien que j'ai eu avec M"^ de Sainl-Dizier, ma tante, et que l'on écrivait à mon insu.
— Me voici donc tête à tête avec mon mémoire sténographié; je commence à le transcrire... au bout de dix lignes, je reste frappé de stupeur, je ne sais si je rêve ou si je veille... Gomment! folle! m'écriai-je. M"" de Gardoville folle!... Mais les insensés sont ceux-là qui osent soutenir une monstruosité pareille!... De plus en plus intéressé, je poursuis ma lecture... je l'achève... Oh! alors, que vous dirais-je?... Ge que j'ai éprouvé, voyez-vous, ma chère demoiselle, ne se peut exprimer : c'était de l'attendrissement, de la joie, de l'enthousiasme!...
— Monsieur... dit Adrienne.
— Oui, ma chère demoiselle, de l'enthousiame!... Que ce mot ne choque pas votre modestie : sachez donc que ces idées si neuves,, si indépendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d'éclat devant votre tante, vous sont à votre insu presque communes avec une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus tendre, le plus religieux respect...
— Et de qui voulez-vous parler, monsieur? s'écria M'" de Gardoville de plus en plus intéressée.
Après un moment d'hésitation apparente, Rodin reprit :
— Non... non... il est inutile maintenant de vous en instruire... Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, c'est que, ma lecture finie, je courus
chez 1 abbé d'Aigrigny afin de le convaincre de l'erreur où je le voyais à votre égard ., Impossible de le joindre... Mais hier matin je lui ai dit vivement ma façon de penser ; il ne parut étonné que d une chose, de s'apercevoir que je pensais. Un dédaigneux silence accueillit toutes mes instances. Je crus sa bonne foi surprise; j'insistai encore, mais en vain : il m'ordonna de le suivre à la maison où devait s'ouvrir le testament de votre aïeul. J'étais tellement aveuglé sur l'abbé d'Aigrigny qu'il fallut, pour m'ouvrir les yeux, l'arrivée successive du soldat, de son fils, puis du père du maréchal Simon... Leur indignation me dévoila l'étendue d'un complot tramé de longue main avec une effrayante habileté. Alors je compris pourquoi l'on vous retenait ici en vous faisant passer pour folle ; alors je compris pourquoi les filles du maréchal Simon avaient été conduites au couvent; alors enfin mille souvenirs me revinrent à l'esprit. Des fragments de lettres, des mémoires, que l'on m'avait donnés à copier ou à chiîïrer, et dont je ne m'étais pas jusque-là expliqué la signification, me mirent sur la voie de cette odieuse machination. Manifester, séance tenante, l'horreur subite que je ressentais pour ces indignités, c'était tout perdre; je ne fis pas cette faute. Je luttai de ruse avec l'abbé d'Aigrigny ; je parus encore plus avide que lui. Cet immense héritage aurait dû m'appartenir que je ne me serais pas montré plus âpre, plus impitoyable à la curée. Grâce à ce stratagème, l'abbé d'Aigrigny ne se douta de rien : un hasard providentiel ayant sauvé cet héritage de ses mains, il quitta la maison dans une consternation profonde, moi dans une joie indicible; car j'avais le moyen de vous sauver, de vous venger, ma chère demoiselle. Hier soir, comme toujours, je me rendis à mon bureau; pendant l'absence de l'abbé, il me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative à l'héritage; de la sorte, je pus relier tous les fils de cette trame immense... Oh! alors, ma chère demoiselle, devant les découvertes que je fis... et que je n'aurais jamais faites sans cette circonstance, je restai anéanti, épouvanté.
• — Quelles découvertes, monsieur?
— Il est des secrets terribles pour qui les possède. Ainsi, n'insistez pas, ma chère demoiselle; mais, dans cet examen, la ligue formée par une insatiable cupidité contre vous et contre vos parents m'apparut dans toute sa ténébreuse audace. Alors, le vif et profond intérêt que j'avais déjà ressenti pour vous, chère demoiselle, augmenta encore et s'étendit aux autres innocentes victimes de ce complot infernal. Malgré ma faiblesse, je me promis de tout risquer pour démasquer l'abbé d'Aigrigny... Je réunis les preuves nécessaires pour donner à ma déclaration devant la justice une autorité suffisante... El ce malin... je quittai la maison de l'abbé... sans lui révéler mes projets... Il pouvait employer, pour me retenir, quelque moyen violent; pourtant, il eût été lâche à moi de l'altaquer sans le prévenir... Une fois hors de chez lui... je lui ai écrit que j'avais en main assez de preuves de ses indignités pour l'attaquer loyalement au grand jour...
je l'accusais... il se défendrait. Je suis allé chez un magistrat, et vous savez.. A ce moment, la porte s'ouvrit; une des gardiennes parut et dit à Rodin :
— Monsieur, le commissionnaire que vous et M. le juge ont envoyé rue Brise-Miche vient de revenir.
— A-t-il laissé la lettre?
— Oui, monsieur, on l'a montée tout de suite.
— C'est bien!... laissez-nous.
La gardienne sortit.