LES UNS LES AUTRES
— Qui ça, Dagobert?
— Oui, de qui voulait parler le voyageur?
— Je n'en sais rien ; seulement la manière dont il a prononcé ces mots m'a frappé, et ce sont les derniers qu'il ait dits.
— AiMEz-vous LES UNS LES AUTRES... répéta Rosc toute pensive.
— Comme eue est belle, celte parole!... ajouta Blanche.
— Et où allait-il, ce voyageur?
— Bien loin... bien loin dans le Nord, a-t-il répondu à votre mère. En le voyant s'en aller, elle me disait, en parlant de lui : « Son langage doux et triste m'a attendrie jusqu'aux larmes; pendant le temps qu'il m'a parlé, je me sentais meilleure, j'aimais davantage encore mon mari, mes enfants, et pourtant, à voir l'expression de la figure de cet étranger, on dirait qu'iL n'a jamais ni souri ni PLEURÉ, » ajoutait votre mère. Quand il s'en est allé, elle et moi, debout à la porte, nous l'avons suivi des yeux tant que nous avons pu. Il marchait la tête baissée. Sa marche était lente... calme... ferme... on aurait dit qu'il comptait ses pas... Et à propos de son pas, j'ai encore remarqué une chose.
— Quoi donc, Dagobert?
— Vous savez que le chemin qui menait à la maison était toujours humide à cause de la petite source qui débordait...
— Oui.
— Eh bien! la marque de ses pas était restée sur la glaise, et j'ai vu que sous la semelle il y avait des clous arrangés en croix...
— Gomment donc, en croix?
Si LE JUIF ERRANT
— Tenez, dit Dagobert en posant sept fois son doigt sur la couverture du lit, tenez, ils étaient arrangés ainsi sous son talon : .;=^i^ss=,,
vous voyez, ça forme une croix. ^ -^P^^^^^gr^^i^ - ,
— Qu'est-ce que cela peut signifier, Dago- s^^^^^^^%
— Le hasard, peut-être... oui... le hasard, '^^=^=^^=^ ® "^ et pourtant, malgré moi, cette diable de croix qu'il laissait après lui m'a fait l'effet d'un mauvais présage, car à peine a-t-il été parti que nous avons été accablés coup sur coup.
— Hélas! la mort de notre mère...
— Oui, mais avant... autre chagrin! Vous n'étiez pas encore venues, elle écrivait sa supplique pour demander la permission d'aller en France ou de vous y envoyer, lorsque j'entends le galop d'un cheval ; c'était un courrier du gouverneur général de !a Sibérie. Il nous apportait l'ordre de changer de résidence; sous trois jours, nous devions nous joindre à d'autres condamnés pour être conduits avec eux à quatre cents lieues plus au nord. Ainsi, après quinze ans d'exil, on redoublait de cruauté, de persécution envers votre mère...
— Et pourquoi la tourmenter ainsi?
— On aurait dit qu'un mauvais génie s'acharnait contre elle, car quelques jours plus lard, le voyageur ne nous trouvait plus à Milosk, ou s'il nous eût retrouvés plus tard, c'était si loin, que cette médaille et les papiers qu'il apportait ne servaient plus à rien... puisque, ayant pu partir tout de suite, c'est à peine si nous arriverons à temps à Paris. « On aurait intérêt à empêcher moi ou mes enfants d'aller en France, qu'on n'agirait pas autrement, disait votre mère, car nous exiler maintenant à quatre cents lieues plus loin, c'est rendre impossible ce voyage en France dont le terme est fixé. » Et elle se désespérait à cette idée.
— Peut-être ce chagrin imprévu a-t-il causé sa maladie subite?
— Hélas! non, mes enfants; c'est cet infernal choléra, qui arrive sans qu'on sache d'où il vient, car il voyage aussi, lui... et il vous frappe comme le tonnerre ; trois heures après le départ du voyageur, quand vous êtes revenues de la forêt toutes gaies, toutes contentes, avec vos gros bouquets de fleurs pour votre mère... elle était déjà presque à l'agonie... et méconnaissable; le choléra s'était déclaré dans le village... Le soir, cinq personnes étaient mortes... Votre mère n'a eu que le temps de vous passer la médaille au cou, ma chère petite Rose... de vous recommander toutes deux à moi... de me supplier de nous mettre tout de suite en route; elle morte, le nouvel ordre d'exil qui la frappait ne pouvait plus vous atteindre; le gouverneur m'a permis de partir avec vous pour la France, selon les dernières volontés de votre...
Le soldat ne put achever; il mit sa main sur ses yeux pendant que les orphelines s^embrassaient en sanglotant.
— Oh! mais, reprit Dagobert avec orgueil, après un moment de douloureux silence, c'est là que vous vous êtes montrées les braves filles du général... Malgré le danger, on n'a pu vous arracher du lit de votre mère ; vous êtes restées auprès d'elle jusqu'à la fin... Vous lui avez fermé les yeux, vous l'avez veillée toute la nuit... et vous n'avez voulu partir qu'après m'avoir vu planter la petite croix de bois sur la fosse que f avais creusée.
Dagobert s'interrompit brusquement. Un hennissement étrange, désespéré, auquel se mêlaient des rugissements féroces, firent bondir .e soldat sur sa chaise; il pâlit et s'écria :
— C'est Jovial, mon cheval! que fait-on à mon cheval? Puis, ouvrant la porte, il descendit précipitamment l'escalier.
Les deux sœurs se serrèrent Tune contre l'autre, si épouvantées du brusque départ du soldat, qu'elles ne virent pas une main énorme passer à travers les carreaux cassés, ouvrir l'espagnolette de la fenêtre, en pousser violemment les vantaux et renverser la lampe placée sur une petite table où était le sac du soldat.
Les orphelines se trouvèrent ainsi plongées dans une obscurité profonde.