‹ Le Juif errantChapitre 16 sur 107 · UT · texte numérisé non relu

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— Fra Paolo annonce que le patriote Bbccari, chef d'une société secrète très redoutable, désespéré de voir ses amis l'accuser de trahison par suite des soupçons que lui, Fra Paolo, avait adroitement jetés dans leur esprit, s'est donné la mort.

— Boccari!! est-ce possible?... Boccari!... le patriote Boccari!... cet ennemi si dangereux? s'écria le maître de Rodin.

— Le patriote Boccari... répéta le secrétaire, toujours impassible.

— Dire à Duplessis d'envoyer un mandat de vingt-cinq louis à Fra Paolo..!" Prenez note.

— Hausmann annonce que la danseuse française Albertine Ducornet est la maîtresse du prince régnant : elle a sur lui la plus complète influence ; on pourrait donc par elle arriver sûrement au but qu'on se propose; mais cette Albertine est dominée par son amant, condamné en France comme faussaire, et elle ne fait rien sans le consulter. . .

— Ordonner à Hausmann de s'aboucher avec cet homme ; si ses prétentions sont raisonnables, y accéder : s'informer si cette fille n'a pas quelques parents à Paris.

— Le duc d'Orbano annonce que le roi son maître autorisera le nouvel établissement proposé, mais aux conditions précédemment notifiées.

— Pas de conditions, une franche adhésion ou un refus positif... on reconnaît ainsi ses amis et ses ennemis. Plus les circonstances sont défavorables, plus il faut montrer de fermeté et imposer par là confiance en soi.

— Le même annonce que le corps diplomatique tout entier continue d'appuyer les réclamations du père de cette jeune fille protestante qui ne veut quitter le couvent où elle a trouvé asile et protection que pour épouser son amant contre la volonté de son père.

— Ah!... le corps diplomatique continue de réclamer au nom de ce père?

— Il continue...

— Alors, continuer de lui répondre que le pouvoir spirituel n'a rien à démêler avec le pouvoir temporel.

A ce moment le timbre de la porte d'entrée frappa deux coups.

— Voyez ce que c'est, dit le maître de Rodin.

Celui-ci se leva et sortit. Son maître continua de se promener, pensif, d'un bout à l'autre de la chambre. Ses pas l'ayant encore amené auprès de l'énorme sphère, il s'y arrrêta. Pendant quelque temps il contempla, dans un profond silence, les innombrables petites croix rouges qui semblaient couvrir d'un immense réseau toutes les contrées de la terre. Songeant sans doute à l'invisible action de son pouvoir, qui paraissait s'étendre sur le monde entier, les traits de cet homme s'animèrent, sa large prunelle grise étincela, ses narines se gonflèrent, sa mâle figure prit une incroyable expression d'énergie, d'audace et de

superbe. Le front altier, la lèvre dédaigneuse, il s'approcha de la sphère et appuya sa vigoureuse main sur le pôle... A cette puissante étreinte, à ce mouvement impérieux, possessif, on aurait dit que cet homme se croyait sûr de dominer ce globe, qu'il contemplait de toute la hauteur de sa grande taille et sur lequel il posait sa main d'un air si fier, si audacieux. Alors il ne souriait pas. Son large front se plissait d'une manière formidable, son regard menaçait; l'artiste qui aurait voulu peindre le démon de l'orgueil et de la domination n'aurait pu choisir un plus effrayant modèle. Lorsque Rodin rentra, la figure de son maître avait repris son expression habituelle.

— C'est le facteur, dit Rodin en montrant les lettres qu'il tenait à la main, il n'y a rien de Dunkerque...

— Rien! ! ! s'écria son maître.

Et sa douloureuse émotion contrastait singulièrement avec l'expression hautaine et implacable que son visage avait naguère.

— Rien! ! ! aucune nouvelle de ma mère ! reprit-il ; encore trente-six heures d'inquiétude.

— Il me semble que si M"^ la princesse avait eu de mauvaises nouvelles à donner, elle eût écrit; probablement le mieux continue...

— Vous avez sans doute raison, Rodin; mais il n'importe... je ne suis pas tranquille... Si demain je n'ai pas de nouvelles complètement rassurantes, je partirai pour la terre de la princesse... Pourquoi faut-il que ma mère ait voulu aller passer l'automne dans ce pays !... Je crains que les environs de Dunkerque ne soient pas sains pour elle...

Après un moment de silence il ajouta, en continuant de se promener:

— Enfin... voyez ces lettres... d'où sont-elles?... Rodin, après avoir examiné leur timbre, répondit:

-- Sur les quatre, il y en a trois relatives à la grande et importante affaire des médailles...

— Dieu soit loué!... pourvu que les nouvelles soient favorables, s'écria le maître de Rodin avec une expression d'inquiétude qui témoignait de l'extrême importance qu'il attachait à cette affaire.

— L'une, de Gharlestown, est sans doute relative à Gabriel le missionnaire, répondit Rodin; l'autre, de Batavia, a sans doute rapport à l'Indien Djalma... Celle-ci est de Leipsig... Sans doute elle confirme celle d'hier, où ce dompteur de bêtes féroces, nommé Morok, annonçait que, selon les ordres qu'il avait reçus, et sans qu'on pût l'accuser en rien, les filles du général Simon ne pourraient continuer leur voyage.

Au nom du général Simon un nuage passa sur les traits du maître de Rodin.

LE JUIF ERRANT i2J

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