‹ Le Juif errantChapitre 17 sur 107 · LES ORDRES · texte numérisé non relu

LES ORDRES

Après avoir surmonté l'émotion involontaire que lui avait causée le nom ou le souvenir du général Simon, le maître de Rodin lui dit :

— N'ouvrez pas encore ces lettres de Leipsig, de Gharlestown et de Batavia ; les renseignements qu'elles donnent, sans doute, se classeront tout à l'heure d'eux-mêmes. Cela nous épargnera un double emploi de temps.

Le secrétaire regarda son maître dun air interrogatif. L'autre reprit:

— Âvez-vous terminé la note relative à l'affaire des médailles?

— La voici... Je finissais de la traduire en chiffres.

— Lisez-la-moi, et, selon l'ordre des faits, vous ajouterez les nouvelles informations que doivent renfermer ces trois lettres.

— En effet, dit Rodin, ces informations se trouveront ainsi à leur place.

— Je veux voir, reprit l'autre, si cette note est claire et suffisamment explicative, car vous n'avez pas oublié que la personne à qui elle est destinée ne doit pas tout savoir ?

— Je me le suis rappelé, et c'est dans ce sens que je l'ai rédigée...

— Lisez.

M. Rodin lut ce qui suit, très posément et très lentement : « Il y a cent cinquante ans, une famille française, protestante, s'est expatriée volontairement dans la prévision de la prochaine révocation de l'édit de Nantes, et dans le dessein de se soustraire aux rigoureux et justes arrêts déjà rendus

1. Les maisons de province correspondent avec celles de Paris; elles sont en relation directe avecle général, qui réside à Rome. La correspondance des Jésuites, si active, si variée et organisée d'une manière si merveilleuse, a pour objet de fournir aux chefs tous les renseignements dont ils peuvent avoir besoin. Chaque jour, le général reçoit une foule de rapports qui se contrôlent mutuellement. Il existe dans la maison centrale, à Rome, d'immenses registres oij sont inscrits les noms de tous les Jésuites, de leurs affiliés et de tous les gens considérables, amis ou ennemis, à qui ils ont affaire. Dans ces registres, sont rapportés, sans altération, sans haine, sans passion, les faits relatifs à la vie de chaque individu. C'est là le plus gigantesque recueil biographique qui ait jamais été formé. La conduite d'une femme légère, les fautes cachées d'un homme d'État sont racontées dans ce livre avec une froide impartialité. Rédigées dans un but d'utilité, ces biographies sont nécessairement exactes. Quand on a besoin d'agir sur un individu, on ouvre le livre et l'on connaît immédiatement sa vie, son caractère, ses qualités, ses défauts, ses projets, sa famille, ses amis, ses liaisons les plus secrètes. Concevez-vous, monsieur, toute la supériorité d'action que donne à une compagnie cet immense livre de police qui embrasse le monde entier? Je ne vous parle pas légèrement de ces registres : c'est de quelqu'un qui a vu ce répertoire, et qui connaît parfaitement les Jésuites que je tiens ce fait. Il y a là matière à réflexions pour les familles qui admettent facilement dans leur intérieur des membres d'une communauté où l'étude de la biographie esi si habilement exploitée. » (Libri, mkubre de l'I.nstitut, Lettres sur le Clergé.)

contre les réformés, ces ennemis indomptables de notre sainte religion. Parmi les membres de celte famille, les uns se sont réfugiés d'abord en Hollande, puis dans les colonies hollandaises, d'autres en Pologne, d'autres en Allemagne, d'autres en Angleterre, d'autres en Amérique. On croit savoir qu'il ne reste aujourd'hui que sept descendants de cette famille, qui a passé par d'étranges vicissitudes de fortune, puisque ses représentants sont aujourd'hui à peu près placés sur tous les degrés de l'échelle sociale, depuis le souverain jusqu'à l'artisan.

« Ces descendants directs ou indirects sont :

« Filiation maternelle :

« Les demoiselles Rose et Blanche Simon^ mineures. « (Le général Simon a épousé à Varsovie une descendante de ladite famille.) « Le sieur François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris. « Le prince Djalma, fils de Kadja-Sing , roi de Mondi. « [Kadja-Sing a épousé en 1802 une descendante de ladite famille, alors établie à Batavia (île de Java), possession hollandaise.)

« Filiation paternelle :

« Le sieur Jacques Remiepont, dit Couche-tout-nu, artisan.

« La demoiselle Adriemie de Cardoville, fille du. comte de Piennepont, (duc de Cardoville).

« Le sieur Gabriel Reiinep ont , prêtre des missions étrangères.

« Chacun des membres de cette famille possède ou doit posséder une médaille de bronze sur laquelle se trouvent gravées les inscriptions ci-jointes :

« Ces mots et cette date indiquent qu'il est d'un puissant intérêt pour chacun d'eux de se trouvera Paris le 13 février 1832, et cela, non par représentants ou fondés de pouvoir, mais en personne, qu'ils soient majeurs ou mineurs, mariés ou célibataires. Mais d'autres personnes ont un intérêt immense à ce qu'aucun des descendants de cette famille ne se trouve à Paris le 13 février... à l'exception de Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères. Il faut donc quA

TOUT PRIS. Gabriel soit le seul qui assiste à ce remlez-vous do)i?ié aux représentants de cette famille il y a un siècle et demi. Pour empêcher les six autres personnes d'être ou de se rendre à Paris le jour dit, ou pour y paralyser leur présence, on a déjà beaucoup tenté ; mais il reste beaucoup à tenter pour assurer le bon succès de cette affaire, que l'on regarde comme la plus vitale de l'époque, à cause de ses résultats probables... »

— Cela n'est que trop vrai, dit le maître de Rodin, en l'interrompant et en secouant la tête d'un air pensif; ajoutez, en outre, que les conséquences du succès sont incalculables, et que l'on n'ose prévoir celles de l'insuccès... en un mot, qu'il s'agit d'être... presque ou de ne pas être pendant plusieurs années. Aussi faut-il, pour réussir, employer tous les moyens possibles, ?îe reculer devant rien, toujours en sauvant habilement les apparences.

— C'est écrit, dit Rodin après avoir ajouté les mots que son maître venait de lui dicter.

— Continuez...

Rodin continua : « Pour faciliter ou assurer la réussite de l'affaire en question, il est nécessaire de donner quelques détails particuliers et secrets sur les sept personnes qui représentent cette famille.

« On répond de la vérité de ces détails, au besoin on les compléterait de la façon la plus minutieuse ; car, des informations contradictoires ayant eu lieu, on possède des dossiers très étendus, on procédera par ordre de personnes, et l'on parlera seulement des faits accomplis jusqu'à ce jour. »

« Les demoiselles Mose et Blanche Simon, sœurs jumelles âgées de quinze ans environ. Figures charmantes, se ressemblant tellement qu'on pourrait prendre l'une pour l'autre ; caractère doux et timide, mais susceptible d'exaltation ; élevées en Sibérie par une mère esprit fort et déiste. Elles sont complètement ignorantes des choses de notre sainte religion.

« Le général Simon, séparé de sa femme avant leur naissance, ignore encore à cette heure qu'il a deux filles.

« On avait cru les empêcher de se trouver à Paris le 13 février, en faisant envoyer leur mère dans un lieu d'exil beaucoup plus reculé que celui qui lui avait d'abord été assigné; mais leur mère étant morte, le gouverneur général de la Sibérie, qui nous est tout dévoué d'ailleurs, croyant, par une erreur déplorable, la mesure seulement personnelle à la femme du général Simon, a malheureusement permis à ces jeunes filles de revenir en France sous la conduite d'un ancien soldat.

« Cet homme, entreprenant, fidèle, résolu, est noté comme dangereux;

<c Les demoiselles Simon sont inoffensives. On a tout lieu d'espérer qu'à celte heure elles sont retenues dans les environs deLeipsig. » Le maître de Rodin, l'interrompant, lui dit :

— Lisez maintenant la lettre de Leipsig reçue tout à l'heure, vous pourrez compléter l'information.

Rodin lut, et s'écria :

— Excellente nouvelle ! les deux jeunes filles et leur guide étaient parvenus à s'échapper, pendant la nuit, de l'auberge du Faucon blanc, mais tous trois ont été rejoints et saisis à une lieue de Mockern; on les a transférés à Leipsig, où ils sont emprisonnés comme vagabonds ; de plus, le soldat qui leur servait de guide est accusé et convaincu de rébellion, voies de faits et séquestration envers un magislrat.

— 11 est donc à peu près certain, vu la longueur des procédures allemandes (et d'ailleurs on y pourvoira), que les jeunes filles ne pourront être ici le 13 février, dit le maître de Rodin. Joignez ce dernier fait à la note par un renvoi...

Le secrétaire obéit, écrivit en note le résumé de la lettre de Morok et dit :

— C'est écrit :

— Poursuivez, reprit son maître.

Rodin continua à lire.

M. François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris.

« Homme ferme, riche, intelligent, actif, probe, instruit, idoli\tré de ses ouvriers, grâce à des innovations sans nombre touchant leur bien-être ; ne remplissant jamais les devoirs de notre sainte religion: noté comme homme très dangereux ; mais la haine et l'envie qu'il inspire aux autres industriels, surtout à M. le baron Tripeaud, son concurrent, peuvent aisément tourner contre lui. S'il est besoin d'autres moyens d'action sur lui et contre lui, on consultera son dossier; il est très volumineux : cet homme est depuis longtemps signalé et surveillé. On l'a fait si habilement circonvenir, quant à l'affaire de la médaille, que jusqu'à présent il est complètement abusé sur l'importance des intérêts qu'elle représente ; du reste, il est incessamment épié, entouré, dominé, même à son insu ; un de ses meilleurs amis le trahit, et l'on sait par lui ses plus secrètes pensées. »

Le prince Djalma.

« Dix-huit ans, caractère énergique et généreux, esprit fier, indépendant et sauvage ; favori du général Simon, qui a pris le commandement des troupes de son père, Kadja-Sing, dans la lutte que celui-ci soutient dans l'Inde contre

— Roule d'Italie!... répondit le maître de Rodiu... (P. 13i.)

les Anglais. On ne paile de Djalma que pour mémoire, car sa mère est morte jeune encore, du vivant de ses parents à elle, qui étaient restés à Batavia. Or, ceux-ci étant morts à leur tour, leur modeste héritage n'avant été réclamé ni par Djalma ni par le roi son père, on a la certitude qu'ils ignorent tous deux les graves intérêts qui se rattachent à la possession de la médaille en question, qui fait partie de Théritage de la mère de Djalma. »

J. RCUFF, EDir.

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