‹ Le Juif errantChapitre 18 sur 107 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Le maître de Rodin l'interrompit et lui dit :

— Lisez maintenant la lettre de Batavia, afin de compléter l'information sur Djalma.

Rodin lut et dit :

— Encore une bonne nouvelle... M. Josué Van Daël, négociant à Batavia (il a fait son éducation dans notre maison de Pondichéry), a appris par son correspondant de Calcutta que le vieux roi indien a été tué dans la dernière bataille qu'il a livrée aux Anglais. Son fils Djalma, dépossédé du trône paternel, a été provisoirement envoyé dans une forteresse de l'Inde comme prisonnier d'État.

— Nous sommes à la fin d'octobre, dit le maître de Rodin. En admettant que le prince Djalma fût mis en liberté et qu'il pût quitter l'Inde maintenant, c'est à peine s'il arriverait à Paris pour le mois de février...

— M. Josué, reprit Rodin, regrette de n'avoir pu prouver son zèle en cette circonstance ; si, contre toute probabilité, le prince Djalma était relâché ou s'il parvenait à s'évader, il est certain qu'alors il viendrait à Batavia pour réclamer l'héritage maternel, puisqu'il ne lui reste plus rien au monde. On pourrait dans ce cas compter sur le dévouement de M. Josué Van Daël. Il demande, en retour, par le prochain courrier, des renseignements très précis sur la fortune de M. le baron Tripeaud, manufacturier et banquier, avec lequel il est en relations d'affaires.

— A ce sujet vous répondrez d'une manière évasive, M. Josué n'ayant encore montré que du zèle... Complétez l'information de Djalma... avec ces nouveaux renseignements...

Rodin écrivit.

Au bout de quelques secondes, son maître lui dit avec une expression singulière :

— M. Josué ne vous parle pas du général Simon, à propos de la mort du père de Djalma et de l'emprisonnement de celui-ci ?

— M. Josué n'en dit pas un mot, répondit le secrétaire en continuant son travail.

Le maître de Rodin garda le silence, et se promena pensif dans la chambre. Au bout de quelques instants, Rodin lui dit :

— C'est écrit...

— Poursuivez...

le sieur Jacques Remiepont, dit Couche -tout-nu.

« Ouvrier de la fabrique de M. le baron Tripeaud, le concurrent de M. François Hardy. Cet artisan est ivrogne, fainéant, tapageur et dépensier ; il ne manque pas d'intelligence, mais la paresse et la débauche l'ont absolument perverti. Un agent d'affaires très adroit, sur lequel je compte, s'est mis en

rapport avec une fille Céphise Soliveau, dite la reine Bacchanal, qui est la maîtresse de cet ouvrier. Grâce à elle, l'agent d'affaires a noué quelques relations avec lui, et on peut le regarder dès à présent comme à peu près en dehors des intérêts qui devraient nécessiter sa présence à Paris le 13 février. «

Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères.

« Parent éloigné du précédent ; mais il ignore l'existence de ce parent et de cette parenté. Orphelin abandonné, il a été recueilli par Françoise Baudouin, femme d'un soldat surnommé Dagobert.

« Si, contre toute attente, ce soldat venait à Paris, on aurait sur lui un puissant moyen d'action par sa femme. Celle-ci est une excellente créature, ignorante et crédule, d'une piété exemplaire, et sur laquelle on a depuis longtemps une influence et une autorité sans bornes. C'est par elle que l'on a décidé Gabriel à entrer dans les ordres , malgré la répugnance qu'il éprouvait. - « Gabriel a vingt-cinq ans; caractère angélique comme sa figure; rares et solides vertus ; malheureusement il a été élevé avec son frère adoptif, Agricol, fils de Dagobert. Cet Agricol est poète et ouvrier, excellent ouvrier d'ailleurs ; il travaille chez M. François Hardy ; il est imbu des plus détestables doctrines : idolâtre sa mère ; probe, laborieux, mais sans aucun sentiment religieux. Noté comme ti^ès dangereux, c'est ce qui rendait sa fréquentation si à craindre pour Gabriel. Celui-ci, malgré toutes ses parfaites qualités, donne toujours quelques mquiétudes. On a même dû retarder de s'ouvrir complètement à lui, une fausse démarche pourrait en faire aussi un homme des plus dangereux ; il est extrêmement à ménager^ du moins jusqu'au 13 février, puisque, on le répète, sur lui, sur sa présence à Paris à cette époque, reposent d'immenses espérances et de non moins immenses intérêts.

« Par suite de ces ménagements auxquels on est tenu envers lui, on a dû consentir à ce qu'il fît partie delà mission d'Amérique ; car il joint à une douceur angélique une intrépidité calme, un esprit aventureux, que l'on n'a pu satisfaire qu'en lui permettant de partager la vie périlleuse des missionnaires. Heureusement on a donné les plus sévères instructions à ses supérieurs à Charlestown, afin qu'ils n'exposent jamais une vie si précieuse. Ils doivent le renvoyer à Paris au moins un mois ou deux avant le 13 février.

Le maître de Rodin, l'interrompant de nouveau, lui dit :

— Lisez la lettre de Charlestown; voyez ce qu'on vous mande, afin de compléter aussi cette information.

Après avoir lu, Rodin répondit :

— Gabriel est attendu, d'un jour à l'autre, des montagnes Rocheuses, où il avait absolument voulu aller seul en mission.

132 Li: JUIF ERRANT

— Quelle imprudence !

— Sans doute il n'a couru aucun danger, puisqu'il a annoncé lui-même son retour à Charlestown... Dès son arrivée, qui ne peut dépasser le milieu de ce mois, écrit-on, on le fera partir immédiatement pour la Fi-ance.

— Ajoutez ceci à la note qui le concerne, dit le maître de Rodin.

— C'est écrit, répondit celui-ci au bout de quelques instants.

— Poursuivez, lui dit son maître.

Rodin continua.

Mademoiselle Advienne Rennepotit de Cardoville.

« Parente éloignée (et ignorant cette parenté) de Jacques Rcnnepont, dit Couche-tout-nu, et de Gabriel Rennepont, prêtre missionnaire. Elle a bientôt vingt et un ans, la plus piquante physionomie du monde, la beauté la plus rare, quoique rousse, un esprit des plus remarquables par son originalité, une fortune immense, tous les instincts sensuels. On est épouvanté de Tavenir de cette jeune personne, quand on songe à l'audace incroyable de son caractère. Heureusement, son subrogé tuteur, le baron de Tripeaud (baron de 1829 et homme d'alTau-es du feu comte de Rennepont, duc de Cardoville), est tout à fait dans les intérêts et presque dans la dépendance de la tante de M"^ de Cardoville. L'on compte, à bon droit, sur cette digne et respectable parente, et sur M. Tripeaud, pour combattre et vaincre les desseins étranges, inouïs, que cette jeune personne, aussi résolue qu'indépendante, ne craint pas d'annoncer... et que malheureusement l'on ne peut fructueusement exploiter... dans l'intérêt de l'affaire en question, car... »

Rodin ne put continuer, deux coups discrètement frappés à la porte l'interrompirent.

Le secrétaire se leva, alla voir qui heurtait, resta un moment dehors, puis revint tenant deux lettres à la main, en disant :

— M™^ la princesse a profité du départ d'une estafette pour envoyer...

— Donnez la lettre de la princesse! s'écria le maître de Rodin sans le laisser achever. Enfin, je vais avoir des nouvelles de ma mèrel 1 1 ajouta-t-ii.

A peine avait-il lu quelques lignes de celte lettre, qu'il pâlit; ses traits exprimèrent aussitôt un étonnement profond et douloureux, une douleur poignante.

— Ma mère! s'écria-t-il. 0 mon Dieu! ma mère!

— Quelque malheur serait-il arrivé? demanda Rodin d'un air alarmé en se levant à l'exclamation de son maître.

— Sa convalescence était trompeuse, lui dit celui-ci avec abattement; elle est maintenant retombée dans un état presque désespéré ; pourtant le médecin

pense que ma présence pourrait peut-être la sauver, car elle m'appelle sans cesse ; elle veut me revoir une dernière fois pour mourir en paix... Oh! ce désir est sacré... Ne pas m'y rendre serait un parricide... Pourvu, mon Dieu! que j'arrive à temps... D'ici à la terre de la princesse, il faut presque deux jours en voyageant jour et nuit.

— Ah ! mon Dieu ! . . . quel malheur ! fit Rodin en joignant les mains et levant les yeux au ciel...

Son maître sonna vivement, et dit à un domestique âgé qui ouvrit la porte :

— Jetez à l'instant dans une malle de ma voiture de voyage ce qui m'est indispensable. Que le portier prenne un cabriolet et aille en toute hâte me chercher des chevaux de poste... Il faut que dans une heure je sois parti.

Le domestique sortit précipitamment.

— Ma mère... ma mère... ne plus la revoir!... Oh I ce serait affreux! s'écria-t-il en tombant sur une chaise avec accablement et cachant safisure dans ses mains. Cette grande douleur était sincère, cet homme aimait tendrement sa mère ; ce divin sentiment avait jusqu'alors traversé, inaltérable et pur, toutes les phases de sa vie... souvent bien coupable.

Au bout de quelques minutes, Rodin se hasarda de dire à son maître en lui montrant la seconde lettre :

— On vient aussi d'apporter celle-ci de la part de 31. Ditplessis : c'est très important... et très pressé...

— Voyez ce que c'est, et répondez... je n'ai pas la tête à moi...

— Cette lettre est confidentielle... dit Rodin en la présentant à son maître... je ne puis l'ouvrir... ainsi que vous le voyez à la marque de l'enveloppe...

A l'aspect de cette marque, les traits du maître de Rodin prirent une indéfinissable expression de crainte et de respect ; d'une main tremblante il rompit le cachet.

Ce billet contenait ces seuls mots :

« Toute affaire cessante... sans perdre une minute... partez... et venez... M. Duplessis vous remplacera; il a les ordres. »

— Grand Dieu! s'écria cet homme avec désespoir. Partir sans revoir ma mère... Mais c'est affreux... c'est impossible... c'est la tuer peut-être... oui... ce serait un parricide...

En disant ces mots, ses yeux s'arrêtèrent par hasard sur l'énorme sphère marquée de petites croix rouges... A cette vue, une brusque révolution s'opéra en lui ; il sembla se repentir de la vivacité de ses regrets ; peu cà peu sa figure, quoique toujours triste, redevint calme et grave... Il donna la lettre fatale à son secrétaire, et lui dit en étouffant un soupir .

— A classer à son numéro d'ordre.

134 LE JUIF ERRAiNT

Rodiiiprit la lettre, y inscrivit un numéro, et la plaça dans un carton particulier.

Après un moment de silence, son maître reprit :

— Vous recevrez les ordres de M. Uuplessis, vous travaillerez avec lui. Vous lui remettrez la note de latlaire des médailles : i\ sait à qui l'adresser; vous répondrez à l^atavia, à Leipsig et à Charlestown dans le sens que j'ai dit. I^mpôcheràtoutprixles Mlles du général Smion de quitter Leipsig, hâter l'arrivée de Gabriel à Pans; et dans le cas peu probable où le prince Djalma viendrait à Ijatavia, dire à M. Josué Van Daël que l'on compte sur son zèle et sur son obéissance pour l'y retenir.

Cet homme qui, au moment où sa mère mourante l'appelait en vain, pouvait conserver un tel sang-lroia, rentra aans son appartement.

Rodin s'occupa des réponses qu'on venait de lui ordonner de faire, et les transcrivit en chiffres.

Au bout de trois qnarts d'heure, on entendit bruire les grelots des chevaux de poste. Le vieux serviteur rentra après avoir discrètement frappé.

— La voitui-e est attelée, dit- il.

Rodin fit un signe de tête, le domestique soilit. Le secrétaire alla heurter à son tour à la porte de l'appartement de son maître. Celui-ci sortit, toujours grave et froid, mais d'une pâleur effrayante; il tenait une lettre à la main.

— Pour ma mère... dit-il à Rodin; vous enverrez un courrier à l'instant...

— A l'instant... répondit le secrétaire.

— Que les trois lettres pour Leipsig, Ratavia et Charlestown partent aujourd'hui même par la voie accoutumée; c'est de la dernière importance, vous le savez.

Tels furent les derniers mots de cet homme...

Exécutant avec une obéissance impitoyable des ordres impitoyables, il partait en effet sans tenter de revoir sa mère.

Son secrétaire l'accompagna respectueusement jusqu'à sa voiture.

— Quelle route... monsieur? demanda le postillon en se retournant sur sa selle.

— Roule d'ÏTALiE!... répondit le maître de Rodin sans pouvoir retenir un soupir, si déchirant, qu'il ressemblait à un sanglot.

Loi-sque la voiture fut pailie au galop des chevaux, Rodin, qui avait salué profondément son maître, haussa les épaules avec une expression de dédain, puis il rentra dans la grande pièce froide et nue.

L'altitude, la physionomie, la démarche de ce personnage changèrent subitement. Il semblait grandi, ce n'était plus un automate qu'une humble obéissance faisait machinalement agir; ses traits, jusqu'alors impassibles, son regard,

LE JUIF ERRANT 13i

jusqu'alors continuellement voilô, s'animèrent tout à coup et révélèrent une astuce diabolique; son sourire sardonique contracta ses lèvres minces et blafardes, une satisfaction sinistre dérida ce visage cadavéreux. A son tour, il s'arrêta devant l'énorme sphère; à son tour il la contempla silencieusememt comme l'avait contemplée son maître... Puis, se courbant sur ce globe, î'enlaçant pour ainsi dire dans ses bras... après l'avoir quelques instants couvé de son œil de reptile, il promena sur la surface polie de la mappemonde ses doigts noueux, frappa tour à tour de son ongle plat et sale trois des endroits où l'on voyait des petites croix rouges...

A mesure qu'il désignait ainsi une de ces villes, situées dans des contrées si diverses, il la nommait tout haut avec un ricanement sinistre : Leipsig... Charlestown... Batavia...

Puis il se tut, absorbé dans ses réflexions...

Ce petit homme vieux, sordide, mal vêtu, au masque livide et mort, qui venait pour ainsi dire de ramper sur ce globe, paraissait bien plus effrayant que son maître... lorsque celui-ci, debout et hautain, avait impérieusement jeté sa main sur ce monde, qu'il semblait vouloir dominer à force d'orgueil, de violence et d'audace.

Le premier ressemblait à l'aigle qui, planant au-dessus de sa proie, peut quelquefois la ioaanquer par l'élévation même du vol auquel il se laisse emporter. Rodin ressemblait, au contraire, au reptile qui, se traînant dans l'ombre et le silence sur les pas de sa victime, finit toujours par l'enserrer de ses nœuds homicides.

Au bout de quelques instants, Rodin s'approcha de son bureau en se frottant vivement les mains, et écrivit la lettre suivante, à l'aide d'un chiiïre particulier, incomiu de son maître.

Paris, 9 heures 3/4 du matin.

« 11 est parti... mais il a hésité!!

«. Sa mère mourante l'appelait auprès d'elle; il pouvait peut-être, lui disaiton, la sauver par sa présence... Aussi s'est-il écrié : « Ne pas me rendre auprès « de ma mère... ce serait un parricide ! »

« Pourtant... il est parti !... mais il a hésité...

a Je le surveille toujours...

« Ces lignes arriveront à Ro)7ie en même temps que lui...

M P.-S. Dites au cardinal-prince qu'il peut compter sur moi, mais qu'à mon tour j'entends qu'il me serve activement. D'un moment à l'autre, les dix-sept voix dont il dispose peuvent m'être utiles... il faut donc qu'il tâche d'augmenter le nombre de ses adhérents. »

Après avoir plié et cacheté cette lettre, Rodin la mit dans sa poche.

Dix heures sonnèrent. C'était l'heure du déjeuner de M. Rodin. Il rangea et serra ses papiers dans un tiroir dont il emporta la clef, brossa du coude son vieux chapeau graisseux, prit à la main un parapluie tout rapiécé et sortit.

Pendant que ces deux hommes, du fond de cette retraite obscure, ourdissaient cette trame où devaient être enveloppés les sept descendants d'une famille autrefois proscrite... un défenseur étrange, mystérieux, songeait à protéger cette famille, qui était aussi la sienne.

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