LE CONTREBANDIER
L'orage du matin a depuis longtemps cessé. Le soleil est à son déclin; quelques heures se sont écoulées depuis que lÉirangleur s'est introduit dans la cabane de Djalma et l'a tatoué d'un signe mystérieux pendant son sommeil.
Un cavalier s'avance rapidement au milieu d'une longue avenue bordée d'arbres touffus.
Abrités sous cette épaisse voûte de verdure, mille oiseaux saluaient par leurs gazouillements et par leurs jeux celte resplendissante soirée; des perroquets verts et rouges grimpaient à l'aide de leur bec crochu à la cime des acacias roses; des maïna-maïnou, gros oiseaux d'un bleu-lapis, dont la gorge et la longue queue ont des reflets d'or bruni, poursuivaient les loriots-princes d'un noir de velours nuancé d'orange; les colombes de Kolo, d'un violet irisé, faisaient entendre leur doux roucoulement à côté d'oiseaux de paradis dont le plumage étincelant réunissait l'éclat prismatique de l'émeraude et du rubis, de la topaze et du saphir. Cette allée, un peu exhaussée, dominait un petit étang- où se projetait çà et là l'ombre verte des tamarins et des nopals ; l'eau calme, limpide, laissait voir, comme incrustés dans une masse de cristal bleuâtre, tant ils sont immobiles, des poissons d'argent aux nageoires de pourpre, d'autres d'azur aux nageoires vermeilles; tous sans mouvement à la surface de l'eau, où miroitait un éblouissant rayon de soleil, se plaisaient à se sentir inondés de lumière et de chaleur; mille insectes, pierreries vivantes, aux ailes de feu, glissaient, voletaient, bourdonnaient sur cette onde transparente où se reflétaient à une profondeur extraordinaire les nuances diaprées des feuilles et des fleurs aquatiques du rivage.
Il est impossible de rendre l'aspect de cette nature exubérante, luxuriante de couleurs, de parfums, de soleil, et servant pour ainsi dire de cadre au jeune et brillant cavalier qui arrivait du fond de l'avenue. C'est Djalma. Il ne s'est pas aperçu que l'Étrangleur lui a tracé sur le bras gauche certains signes ineffaçables. Sa cavale javanaise, de taille moyenne, remplie de vigueur et de feu, est noire comme la nuit; un étroit tapis rouge remplace la selle. Pour modérer les bonds impétueux de sa jument, Djalma se sert d'un petit mors d'acier dont la bride et les rênes, tressées de soie écarlate, sont légères comme un fil. Nul de ces admirables cavaliers si magistralement sculptés sur la frise du Partliénon n'est à la fois plus gracieusement et plus fièrement à cheval que ce jeune Indien, dont le beau visage, éclairé par le soleil couchant, rayonne de bonheur et de sérénité ; ses
Le contrebandier Mahal. (P. 156.)
yeux brillent de joie ; les narines dilatées, les lèvres entr'ouvertes, il aspire avec délices la brise embaumée du parfum des fleurs et de la senteur de la feuillée, car les arbres sont encore humides de l'abondante pluie qui a succédé à l'orage. Un bonnet incarnat assez semblable à la coiiïure grecque, posé sur les cheveux noirs de Djalma, fait encore ressortir la nuance dorée de son teint; son cou est nu, il est vêtu de sa robe de mousseline blanche à larges manches, serrée à la
EIGÈNE SUE. — LE JUIF ERRAM. ~ J. BOUFF, ÉDIT. I-IV. 20.
taille par une ceinture écarlate ; un caleçon très ample^, en tissu bianc, laisse voir la moitié de ses jambes nues, fauves et polies; leur galbe, dune pureté angélique, se dessine sur les flancs noirs de sa cavale, que Djalma presse légèrement de son mollet nerveux; il n'a pas d'étriers; son pied, petit et étroit, est chaussé d'une sandale de maroquin rouge. La fougue de ses pensées, tour à tour impérieuse et contenue, s'exprimait pour ainsi dire par l'allure qu'il imposait à ^3 rqv-h: allure tantôt hardie, précipitée, comme l'imagination qui s'emporte : a us frein; tantôt calme, mesurée, comme la réflexion qui succède à une folle vision. Dans cette course bizarre, ses moindres mouvements étaient rempli' l'une grâce fière, indépendante et un peu sauvage.
Djalma, dépossédé du territoire paternel par les Anglais, et d'abord incarcéré par eux comme prisonnier d'État après la mort de son père, tué les armes à la main (ainsi que M. Josué Van Daël l'avait écrit de Batavia à M. Rodin), a été ensuite mis en liberté. Abandonnant alors l'Inde continentale, accompagné du "•énéral Simon, qui n'avait pas quitté les abords de la prison du fils de son ancien ami, le roi Kadja-Sing, le jeune Indien est venu à Batavia, lieu de naissance de sa mère, pour y recueillir le modeste héritage de ses aïeux maternels. Dans cet héritage, si longtemps dédaigné ou oublié par son père, se sont trouvés des papiers importants et la médaille, en tout semblable à celle que portent Rose et Blanche. Le général Simon, aussi surpris que charmé de cette découverte, qui non seulement établissait unUen de parenté entre sa femme et la mère de Djalma, mais qui semblait promettre à ce dernier de grands avantages à venir, le général Simon, laissant Djalma à Batavia pour y terminer quelques affaires, est parti pour Sumatra, île voisine : on lui a fait espérer d'y trouver un bâtiment qui allât directement et rapidement en Europe, car, dès lors, il fallait qu'à tout prix le jeune Indien fût aussi à Paris le 13 février 1832. Si, en effet, le général Simon trouvait un vaisseau prêt à partir pour l'Europe, il devait revenir aussitôt chercher Djalma; ce dernier, attendant donc d'un jour à l'autre ce retour, se rendait sur la jetée de Batavia, dans l'espérance de voir arriver le père de Rose et de Blanche par le paquebot de Sumatra.
Quelques mots de l'enfance et de la jeunesse du fils de Radja-Sing sont nécessaires. Ayant perdu sa mère de très bonne heure, simplement et rudement élevé, enfant, il avait accompagné son père à ces grandes chasses aux tigres, aussi danf^ereuses que des batailles; à peine adolescent, il l'avait suivi à la guerre pour défendre son territoire... dure et sanglante guerre... Ayant ainsi vécu, depuis la mort de sa mère, au milieu des forêts et des montagnes paternelles, où, au milieu de combats incessants, cette nature vigoureuse et ingénue s'était conservée pure et vierge, jamais le surnom de Généreux qu'on lui avait donné ne fut mieux mérité. Prince, il était véritablement prince... chose rare... et durant le temps de sa captivité il avait souverainement imposé à ses geôliers anglais par sa dignité
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silencieuse. Jamais un reproche, jamais une plainte ; un calme lier et mélancolique... c'est tout ce qu'il avait opposé à un traitement aussi injuste que barbare, jusqu'à ce qu'il fût mis en liberté. Habitué jusqu'alors à l'existence patriarcale ou guerrière des montagnards de son pays, qu'il avait quittée pour passer quelques mois en prison, Djalmane connaissait pour ainsi dire rien de la vie civilisée. Mais, sans avoir positivement les défauts de ses qualités, Djalmaen poussait du moins les conséquences à l'extrême : d'une opiniâtreté inflexilWe dans la foi jurée, dévoué à la mort, confiant jusqu'à l'aveuglement, bon jusqu'au plus complet oubli de soi, il eût été inflexible pour qui se fût montré envers lui ingrat, menteur ou perfide. Enfin, il eût fait bon marché de la vie d'un traître ou d'un parjure, parce qu'il aurait trouvé juste, s'il avait commis une trahison ou un parjure, de les payer de sa vie. C'était, en un mot, l'homme des sentiments entiers, absolus. Et un tel homme aux prises avec les tempéraments, les calculs, les faussetés, les déceptions, les ruses, les restrictions, les faux semblants d'une société très raffinée, celle de Paris, par exemple, serait sans doute un très curieux sujet d'étude.
Nous soulevons cette hypothèse, parce que, depuis que son voyage en France était résolu, Djalma n'avait qu'une pensée fixe, ardente... être à Paris. A Paris... cette ville féerique dont, en Asie même, ce pays féerique, on faisait tant de merveilleux récits. Ce qui surtout enflammait l'imagination vierge et brûlante du jeune Indien, c'étaient les femmes françaises... ces Parisiennes si belles, si séduisantes, ces merveilles d'élégance, de grâce et de charmes, qui éclipsaient, disait-on, les magnificences delà capitale du monde civilisé. A ce moment même, par cette soirée splendide et chaude, entouré de fleurs et des parfums enivrants qui accéléraient encore les battements dp ce cœur ardent et jeune, Djalma songeait à ces créatures enchanteresses qu'il se plaisait à revêtir des formes les plus idéales. Il lui semblait voir à l'extrémité de l'allée^ au milieu de la nappe de lumière dorée que les arbres entouraient de leur plein cintre de verdure, il lui semblait voir passer et repasser, blancs et sveltes sur ce fond vermeil, d'adorables et voluptueux fantômes qui, souriant, lui jetaient des baisers du bout de leurs doigts roses .Alors, ne pouvant plus contenir les brûlantes émotions qui l'agitaient depuis quelques minutes, emporté par une exaltation étrange, Djalma poussant tout à coup quelques cris de joie, mâle, profonde, d'une sonorité sauvage, fit en même temps bondir sous lui sa vigoureuse jument, avec une folle ivresse... Un vif rayon de soleil, perçant la sombre voûte de l'allée, Téclairait alors tout entier.
Depuis quelques instants, un homme s'avançait rapidement dans un sentier qui, à son extrémité, coupait diagonalement l'avenue où se trouvait Djalma. Cet homme s'arrêta un moment dans l'ombre, contemplant Djalma avec étonnement. C'était en effet quelque chose de charmant à voir au milieu d'une éblouissante auréole de lumière que ce jeune homme, si beau, si cuivré, si ardent... aux
156 LE JLIF EUfiàNT
vêtements blancs et flottants, si allègrement campé sur sa fière cavale noire qui couvrait d'écume sa bride rouge, dont la longue queue et la crinière épaisse ondoyaient au vent du soir
Mais, par un contraste qui succède à tous les désirs humains, Djalma se sentit bientôt atteint d'un ressentiment de mélancolie indéfinissable et douce ; il porta la main à ses yeux humides et voilés, laissant tomber ses rênes sur le cou de sa docile monture. Aussitôt celle-ci s'arrêta, allongea son encolure de cygne, et tourna la tête à demi vers le personnage qu'elle apercevait à travers les taillis. Cet homme, nommé 3Iahal le contrebandier, était vêtu à peu près comme les matelots européens. Il portait une veste et un pantalon de toile blanche, une large ceinture rouge et un chapeau de paille très plat de forme; sa figure était brune, caractérisée, et, quoiqu'il eût quarante ans, complètement imberbe.
En un instant Mahal fut auprès du jeune Indien.
— Vous êtes le prince Djalma?... lui dit-il en assez mauvais français, en portant respectueusement la mam à son chapeau.
— Que veux-tu?... dit l'Indien.
— Vous êtes... le fils de Kadja-Sing?
— Encore une fois, que veux-tu?
— L'ami du général Simon!...
— Le général Simon!!!... s'écria Djalma.
— Vous allez au-devant de lui... comme vous y allez chaque soir depuis que vous attendez son retour de Sumatra?
— Oui... mais comment sais-tu?... dit l'Indien en regardant le contrebandier avec autant de surprise que de curiosité.
— Il doit débarquer à Batavia aujourd'hui ou demain.
— Viendrais-tu de sa part?...
— Peut-être, dit Mahal d'un air défiant. Mais êtes-vous bien le fils de Kadja-Sing ?
— C'est moi... te dis-je... 3Iais où as-tu vu le général Simon?
— Puisque vous êtes le fils de Kadja-Sing, reprit Mahal en regardant toujours Djalma d'un air soupçonneux, quel est votre surnom?...
— On appelait mon père le Père du Généreux, répondit le jeune Indien, et un regard de tristesse passa sur ses beaux traits.
Ces mots parurent commencera convaincre Mahal de l'identité de Djalma; pourtant, voulant sans doute s'éclairer davantage, il reprit :
— Vous avez dû recevoir, il y a deux jours, une lettre du général Simon... écrite de Sumatra.
— Oui... mais pourquoi ces questions?
— Pour m'assurer que vous êtes bien le fils de Kadja-Sing et exécuter les ordres que j'ai reçus.
— De qui?
— Du général Simon...
— Mais où est-il?
— Lorsque j'aurai la preuve que vous êtes le princs Djalma, je vous le dirai; on m'a bien averti que vous étiez monté sur une cavale noire bridée de rouge... mais...
— Par mamère!!.. parleras-tu?...
— Je vous dirai tout... si vous pouvez médire quel était le papier imprimé renfermé dans la dernière lettre que le général Simon vous a écrite de Sumatra.
— C'était un fragment de journal français.
— Et ce journal annonçait-il une bonne ou mauvaise nouvelle touchant le général ?
— Une bonne nouvelle, puisqu'on lisait qu'en son absence on avait reconnu le dernier titre et le dernier grade qu'il devait à l'empereur, ainsi qu'on a fait aussi pour d'autres de ses frères d'armes exilés comme lui.
— Vous êtes bien le prince Djalma, dit le contrebandier après un moment de réflexion. Je peux parler... Le général Simon est débarqué cette nuit à Java... mais dans un endroit désert de la côte.
— Dans un endroit désert?...
— Parce qu'il faut qu'il se cache...
— Lui!... s'écria Djalma stupéfait. Se cacher... et pourquoi?
— Je n'en sais rien...
— Mais où est-il? demanda Djalma en pâlissant d'inquiétude.
— 11 est à trois lieues d'ici... près du bord de la mer. .. dans les' ruines de Tchandi. .
— Lui... forcé de se cacher... répéta Djalma, et sa figure exprimait une surprise et une angoisse croissantes.
— Sans en être certain, je crois qu'il s'agit d'un duel qu'il a eu à Sumatra... dit mystérieusement le contrebandier.
— Un duel... et avec qui?
— Je ne sais, je n'en suis pas sûr; mais connaissez-vous les ruines de Tchandi?...
— Oui.
— Le général vous y attend; voilà ce qu'il m'a ordonné de vous dire...
— Tu es donc venu avec lui de Sumatra?
— J'étais le pilote du petit bâtiment côtier-contrebandier qui l'a débarqué cette nuit sur une plage déserte. Il savait que vous veniez chaque jour l'attendre sur la route du Môle; j'étais à peu près sûr de vous y rencontrer... Il m'a donné, sur la lettre que vous avez reçue de lui, les détails que je viens de vous dire, afin de vous bien prouver que je venais de sa part ; s'il avait pu vous écrire, il l'aurait fait.
— Et il ne t'a pas dit pourquoi il était obligé de se cacher?...
— Il ne m'a rien dit... D'après quelques mots, j'ai soupçonné ce que je vous ai dit... un duel!...
Connaissant la bravoure et la vivacité du général Simon, Djalma crut les soupçons du contrebandier assez fondés.
Après un moment de silence, il lui dit :
— Yeux-tu te charger de reconduire mon cheval?... Ma maison est en dehors de la ville, là-bas, cachée dans les arbres de la mosquée neuve... Et pour gravir la montagne de Tchandi, mon cheval m'embarrasserait : j'irai bien plus vite à pied...
— Je sais où vous demeurez: le général Simon me l'avait dit... j'y serais allé si je ne vous avais pas rencontré ici... donnez-moi donc votre cheval...
Djalma sauta légèrement à terre, jeta la bride à Mahal, déroula un bout de sa ceinture, y prit une petite bourse de soie et la donna au contrebandier en lui disant :
— Tii as été fidèle et obéissant... tiens... C'est peu... mais je n'ai pas davantage.
— Kadja-Sing était bien nommé le Père du Généreux, dit le contrebandier en s'inclinant avec respect et reconnaissance. Et il prit la route qui conduisait à Batavia, en conduisant en main la cavale de Djalma.
Le jeune Indien s'enfonça dans le taillis, et, marchant à grand pas, il se dirigea vers la montagne où étaient les ruines de Tchandi, et où il ne pouvait arriver qu'à la nuit.
M. JOSUÉ VAN DAEL
M. Josué Van Daël, négociant hollandais, correspondant de M. Rodin, était né à Batavia (capitale de l'Ile de Java) ; ses parents l'avaient envoyé faire son éducation à Pondichéry dans une célèbre maison religieuse, établie depuis longtemps dans cette ville et appartenant à la compagnie de Jésus. C'est là qu'il s'était affilié à la congrégation comme profès des trois vœux ou même laïque, appelé vulgairement coadjiiteur temporel. M. Josué était un homme d'une probité qui passait pour intacte, d'une exactitude rigoureuse dans les affaires, froid, discret, réservé, d'une habileté, d'une sagacité remarquables ; ses opérations financières étaient presque toujours heureuses, car une puissance protectrice lui donnait toujours à temps la connaissance des événements qui pouvaient avantageusement influer sur ses transactions commerciales. La maison religieuse de
Pondichéry était intéressée dans ses affaires : elle le chargeait de l'exportation et de l'échange des produits de plusieurs propriétées qu'elle possédait dans cette colonie. Parlant peu, écoutant beaucoup, ne discutant jamais, d'une politesse extrême, donnant peu, mais avec choix et à propos, M. Josué inspirait généralement, à défaut de sympathie, ce froid respect qu'inspirent toujours les gens rigoristes; car, au lieu de subir l'inflaence des mœurs coloniales, souvent libres et dissolues, il paraissait vivre avec une grande régularité, et son extérieur avait quelque chose d'austèrement composé qui imposait beaucoup.
La scène suivante se passait à Batavia pendant que Djalma se rendait aux ruines deTchandi, dans l'espoir d'y rencontrer le général Simon. M. Josué venait de se retirer dans son cabinet, où l'on voyait plusieurs casiers garnis de leurs cartons et de grands livres de caisse ouverts sur des pupitres. L'unique fenêtre de ce cabinet, situé au rez-de-chaussée, donnant sur une petite cour déserte, était à l'extérieur solidement grillagée de fer ; une persienne mobile remplaçait les carreaux des croisées, à cause de la grande chaleur du climat de Java. M, Josué, après avoir posé sur son bureau une bougie renfermée dans une verrine, regarda la pendule.
— Neuf heures et demie, dit-il, Mahal doit bientôt venir.
Ce disant, il sortit, traversa une antichambre, ouvrit une seconde porte épaisse, ferrée de grosses têtes de clous à la hollandaise, gagna la cour avec précaution, afm de n'être pas entendu par les gens de sa maison, et tira le verrou à secret qui fermait le battant d'une grande barrière de six pieds environ, formidablement armée de pointes de fer. Puis, laissant cette issue ouverte, il regagna son cabinet après avoir successivement et soigneusement refermé derrière lui les autres portes.
M. Josué se mit à son bureau, prit dans le double fond d'un tiroir une longue lettre, ou plutôt un mémoire commencé depuis quelque temps et écrit jour par jour (il est inutile de dire que la lettre adressée à M. Piodin, à Paris, rue du Milieu-des-Ursins, était antérieure à la libération de Djalma et à son arrivée à Batavia).
Le mémoire en question était aussi adressé à M. Rodin ; M. Josué le continua de la sorte :
« Craignant le retour du général Simon, dont j'avais été instruit en interceptant ses lettres (je vous ai dit que j'étais parvenu à me faire choisir par lui comme son correspondant), lettres que je lisais et que je faisais ensuite remettre intactes à Djalma, j'ai dû, forcé par le temps et par les circonstances, recourir aux moyens extrêmes tout en sauvant complètement les apparences, et en rendant un signalé service à l'humanité ; cette dernière raison m'a surtout décidé.
« Un nouveau danger d'ailleurs commandait impérieusement ma conduite. Le bateau à vapeur le Rwjter a mouillé ici hier, et il repart demain dans la
journée. Ce bâtiment fait la traversée pour l'Europe par le golfe Arabique ; ses passagers débarquent à l'isthme de Suez, le traversent et vont reprendre à Alexandrie un autre bâtiment qui les conduit en France.
« Ce voyage, aussi rapide que direct, ne demande que sept ou huit semaines ; nous sommes à la fin d'octobre; le prince Djalma pourrait donc être en France vers le commencement du mois de janvier; et d'après vos ordres, dont j'ignore la cause, mais que j'exécute avee zèle et soumission, il fallait à tout prix mettre obstacle à ce départ, puisque, me dites-vous, un des plus graves intérêts de la Société serait compromis par l'arrivée de ce jeune Indien à Paris avant le 13 février. Or, si je réussis, comme je l'espère, à lui faire manquer l'occasion du Ruyter^ il lui sera matériellement impossible d'arriver en France avant le mois d'avril ; car le Ruyter est le seul bâtiment qui fasse le trajet directement ; les autres navires mettent au moins quatre ou cinq mois à se rendre en Europe « Avant de vous parler du moyen que j'ai dû employer pour retenir ici le prince Djalma, moyen dont à cette heure encore j'ignore le bon ou le mauvais succès, il est bon que vous connaissiez certains faits.
« L'on vient de découvrir dans l'Inde anglaise une communauté dont les membres s'appelaient entre eux/}*è/'e5 de la bonne œuvre ou Phansegars, ce qui signifie simplement Éti^angleurs ; ces meurtriers ne répandent pas le sang: ils étranglent leurs victimes, moins pour les voler que pour obéir à une vocation homicide et aux lois d'une infernale divinité nommée par eux Bohivanie. Je ne puis mieux vous donner une idée sur cette horrible secte qu'en transcrivant ici quelques lignes de l'avant-propos du rapport du colonel Sleeman, qui a poursuivi cette association ténébreuse avec un zèle infatigable ; ce rapport a été publié il y a deux mois. En voici un extrait; c'est le colonel qui parle :
'( De 1822 à 1824, quand j'étais chargé de la magistrature et de l'adminis- « tration civile du diclrict de Nersingpour, il ne se commettait pas un meurtre, « pas le plus petit vol, par un bandit ordinaire, dont je n'eusse immédiatement « connaissance; mais si quelqu'un était venu me dire à cette époque qu'une « bande d'assassins de profession héréditaire demeurait dans le village de Kun- « délie, à quatre cents mètres tout au plus de ma cour de justice ; que les admi- « râbles bosquets du village de Mandesoor, à une journée de marche de ma rési- « dence, étaient un des plus effroyables entrepôts d'assassinats de toute l'Inde ^ « que des bandes nombreuses des frères de la bonne œuvre, venant de l'Hiri' « doustan et du Dékan, se donnaient annuellement rendez- vous sous ces onv» « brages comme à des fêtes solennelles, pour exercer leur effroyable vocation sir « toutes les routes qui viennent se croiser dans cette localité, j'aurais pris cet « Indien pour un fou qui s'était laissé effrayer par des contes ; et cependant rien « n'était plus vrai : des voyageurs, par centaines, étaient enterrés chaque année « sous les bosquets de Mandesoor ; toute une tribu d'assassins vivait à ma porte
Djalma.
EUGÈNE SDE. — LE JUIF ERRANT. — J. ROUKK, Él.lT.
« pendant que j'étais magistrat suprême de la province, et étendait ses dévas- « talions jusqu'aux cités de Poonah et d'Hyderabad; je n'oublierai jamais « que, pour me convaincre, l'un des chefs de ces Étrangleurs, devenu leur <( dénonciateur, fit exhumer, de l'emplacement même que couvrait ma tente, « treize cadavres, et s'offrit d^en faire sortir du sol tout autour de lui un nombre (( illimité (1). »
« Ce peu de mots du colonel Sleeman vous donnera une idée de cette société terrible, qui a ses lois, ses devoirs, ses habitudes en dehors de toutes les lois divines et humaines. Dévoués les uns aux autres jusqu'à l'héroïsme, obéissant aveuglément à leurs chefs, qui se disent les représentants immédiats de leur sombre divinité, regardant comme ennemis tous ceux qui n'étaient pas des leurs, se recrutant partout par un effrayant prosélytisme, ces apôtres d'une religion de meurtre allaient préchant dans l'ombre leurs abominables doctrines et couvraient l'Inde d'un immense réseau. Trois de leurs principaux chefs et un de leurs adeptes, fuyant la poursuite opiniâtre du gouverneur anglais, et étant parvenus à s'y soustraire, sont arrivés à la pointe septentrionale de l'Inde jusqu'au détroit de Malaka, situé à très peu de distance de notre île ; un contrebandier, quelque peu pirate, affihé à leur association, et nommé Mahal, les a pris à bord de son bateau côtier, et les a transportés ici, où ils se croient pour quelque temps en sûreté ; car, suivant les conseils du contrebandier, ils se sont réfugiés dans une épaisse forêt où se trouvent plusieurs temples en ruine dont les nombreux souterrains leurs offrent une retraite. Parmi ces chefs, tous trois d'une remarquable intelligence, il en est un surtout, nommé Faringhea, doué d'une énergie extraordinaire, de qualités éminentes, qui en font un homme des plus redoutables : celui-là est métis, c'est-à-dire fils d'un blanc et d'une Indienne; il a habité longtemps des villes où se tiennent des comptoirs européens et parle très bien l'anglais et le français; les deux autres chefs sont un nègre et un Indien; l'adepte est un Malais.
« Le contrebandier Mahal, réfléchissant qu'il pouvait obtenir une bonne récompense en livrant ces trois chefs et leur adepte, est venu à moi, sachant, comme tout le monde le sait, ma liaison intime avec une personne on ne peut plus influente sur notre gouverneur; il m'a donc offert, il y a deux jours, à certaines conditions, de livrer le nègre, le métis, l'Indien et le Malais... Ces conditions sont : une somme assez considérable, et l'assurance d'un passage sur un bâtiment partant pour l'Europe ou l'Amérique, afin d'échapper à l'implacable vengeance des Étrangleurs. J'ai saisi avec empressement cette occasion de livrer à la justice humaine ces trois meurtriers, et j'ai promis à Mahal d'être son intermédiaira auprès du gouverneur, mais aussi à certaines conditions, fort innocentes en
(1) Ce rapport est extrait de l'excellent ouvrage de M. le comte Edouard de Waren, sur l'Inde anglaies en 1811.
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elles-mêmes, el qui regardaieiU Djalma... Je m'expliquerai plus au long si mon projet réussit, ce que je vais savoir, car Malial sera ici tout à l'heure.
« En attendant que je ferme les dépêches, qui partiront demain pour l'Europe par le Riujter, où j'ai retenu le passage de Mahal le contrebandier, en cas de réussite, j'ouvre une parenthèse au sujet d'une affaire assez importante. Dans ma dernière lettre, où je vous annonçais la mort du père de Djalma et l'incarcération de celui-ci par les Anglais, je demandais des renseignements sur la solvabilité de M. le baron Tripeaud, banquier et manufacturier à Paris, qui a une succursale de sa maison à Calcutta. Maintenant ces renseignements deviennent inutiles, si ce que Ton vient de mapprendre est malheureusement vrai ; ce sera à vous d'agir selon les circonstances.
« Sa maison de Calcutta nous doit, à moi et à notre collègue de Pondichéry, des sommes assez considérables, et l'on dit M. Tripeaud dans des affaires fort dangereusement embarrassées ; ayant voulu monter une fabrique pour ruiner par une concurrence implacable un établissement immense, depuis lon^^temps fondé par M. François Hardy, trèr, grand industriel. On m'assure que M. Tripeaud a déjà enfoui et perdu dans cette entreprise de grands capitaux ; il a sans doute fait beaucoup de mal à M. François Hardy, mais il a, dit-on, gravement compromis sa fortune à lui, Tripeaud; or, s'il fait faillite, le contre-coup de son désastre nous serait très funeste, puisqu'il nous doit beaucoup d'argent, à moi et aux nôtres. Dans cet état de choses, il serait bien à désirer que, par les moyens tout-puissants et de toute n-^ture dont on dispose, on parvînt à discréditer complètement et à faire tomber la maison de M. François Hardy, déjà ébranlée par la concurrence acharnée de M. Tripeaud; cette combinaison réussissant, celui-ci regagnerait en très peu de temps tout ce qu'il a perdu; la ruine de son rival assurerait sa prospérité, à lui Tripeaud, et nos créances seraient couvertes. Sans doute il serait pénible, il serait douloureux, d'être obligé d'en venir à cette extrémité pour rentrer dans nos fonds ; mais de nos jours n'est-on pas quelquefois autorisé à se servir des armes que l'on emploie incessamment contre nous? Si l'on en est réduit là par l'injustice et la méchanceté des hommes, il faut se résigner en songeant que si nous tenons à conserver ces biens terrestres, c'est dans une intention toute à la plus grande gloire de Dieu, tandis qu'entre les mains de nos ennemis ces biens ne sont que de dangereux moyens de perdition et de scandale. C'est d'ailleurs une humble proposition que je vous soumets; j'aurais la possibilité de prendre l'initiative, au sujet de ces créances, que je ne ferais rien de moi-même; ma volonté n'est pas à moi... Comme tout ce que je possède, elle appartient à ceux à qui j'ai juré obéissance aveugle. >»
Un léger bruit venant du dehors interrompit M. Josué et attira son attention. Il se leva brusquement et alla droit à la croisée. Trois petits coups furent extérieurement frappés sur une des feuilles de la persienne.
— C'est vous, Mahal? demanda M. Josué à voix basse.
— C'est moi, répondit-on du dehors, et aussi à voix basse.
— Et le Malais?
— 11 a réussi...
— Vraiment! s'écria M. Josué avec une expression de profonde satisfaction... Vous en êtes sûr?
— Très sûr, il n'y a pas de démon plus adroit et plus intrépide.
— Et Djalma?
— Les passages de la dernière lettre du général Simon, que je lui ai cités, Tont convaincu que je venais de la part du général, et qu'il le trouverait aux ruines de ïchandi.
— ■ Ainsi, à cette heure?
— Djalma est aux ruines, où il trouvera le noir, le métis et l'Indien. C'est là qu'ils ont donné rendez-vous au Malais, qui a tatoué le prince pendant son sommeil.
— Avez-vous été reconnaître le passage souterrain?
— J'y ai été hier... une des pierres du piédestal de la statue tourne sur elle-même... l'escalier est large... il suffira.
— Et les trois chefs n'ont aucun soupçon sur vous?
— Aucun... je les ai vus ce matin... et ce soir le Malais est venu tout me raconter avant d'aller les rejoindre aux ruines de Tchandi ; car il était resté caché dans les broussailles, n'osant pas s'y rendre durant le jour.
— Mahal... si vous avez dit la vérité, si tout réussit, votre grâce et une large récompense vous sont assurées... Votre place est arrêtée sur le Ruyter, vous partirez demain : vous serez ainsi à l'abri de la vengeance des Étrangleurs, qui vous poursuivraient jusqu'ici pour venger la mort de leurs chefs, puisque la Providence vous a choisi pour livrer ces trois grands criminels à la justice... Dieu vous bénira... Allez de ce pas m'attendre à la porte de M. le gouverneur... je vous introduirai; il s'agit de choses si importantes, que je n'hésite pas à aller le réveiller au milieu de la nuit... Allez vite... je vous suis de mon côté.
On entendit au dehors les pas précipités de Mahal qui s'éloignait, et le silence régna de nouveau dans la maison.
M. Josué retourna à son bureau, ajouta ces mots en hâte au mémoire commencé : « Quoi qu'il arrive, il est maintenant impossible que Djalma quitte Batavia... Soyez rassuré, il ne sera pas à Paris le 13 février de l'an prochain... Ainsi que je l'avais prévu, je vais être sur pied toute la nuit, je cours chez le gouverneur, j'ajouterai demain quelques mots à ce long mémoire, que le bateau à vapeur le Rinjter portera en Europe . »
Après avoir refermé son secrétaire, M. Josué sonna bruyamment, et, au
grand étonnement des gens de sa maison, surpris de le voir sortir au milieu de la nuit, il se rendit à la hâte à la résidence du gouverneur de l'île. Nous conduirons le lecteur aux ruines de Tchandi.