LES RUINES DE TCHANDI
A l'orage du milieu de ce jour, orage dont les approches avaient si bien servi les desseins de l'Étrangleur sur Djalma, a succédé une nuit calme et sereine. Le disque de la lune s'élève lentement derrière une masse de ruines imposantes, situées sur une colline, au milieu d'un bois épais, à trois lieues environ de Batavia. De larges assises de pierres, de hautes murailles de briques rongées par le temps, de vastes portiques chargés d'une végétation parasite se dessinent vigoureusement sur la nappe de lumière argentée qui se fond à l'horizon avec le bleu limpide du ciel. Quelques rayons de la lune, glissant à travers l'ouverture de l'un des portiques, éclairent deux statues colossales placées au pied d'un immense escalier dont les dalles disjointes disparaissent presque entièrement sous l'herbe, la mousse et les broussailles. Les débris de l'une de ces statues, brisée par le milieu, jonchent le sol, l'autre, restée entière et debout, est effrayante à voir...
Elle représente un homme de proportions gigantesques : la tête a trois pieds de hauteur; l'expression de cette figure est féroce. Deux prunelles de schiste noir et brillant sont incrustées dans sa face grise: sa bouche large, profonde, démesurément ouverte. Des reptiles ont fait leur nid entre ses lèvres de pierre; à la clarté de la lune on y distingue vaguement un fourmillement hideux. . . Une large ceinture chargée d'ornements symboliques entoure le corps de cette statue, et soutient à son côté droit une longue épée. Ce géant a quatre bras étendus ; dans ses quatre mains, il porte une tête d'éléphant, un serpent roulé, un crâne humain et un oiseau semblable à un héron. La lune, éclairant celte statue de côté, la profile d'une vive lumière, qui augmente encore l'étrangeté farouche de son aspect.
Çà et là, enchâssés au milieu des murailles de briques à demi écroulées, on voit quelques fragments de bas-reliefs, aussi de pierre, très hardiment fouillés ; l'un des mieux conservés représente un homme à tête d'éléphant, ailé comme une chauve-souris et dévorant un enfant. Rien de plus sinistre que ces ruines encadrées de massifs d'arbres d'un vert sombre, couvertes d'emblèmes effrayants et vues à la clarté de la lune, au milieu du profond silence de la nuit.
A Tune des murailles de cet ancien temple, dédié à quelque mystérieuse et sanglante divinité javanaise, est adossée une hutte grossièrement construite de
débris de pierres et de briques; la porte, faite de treillis de jonc, est ouverte ; il s'en échappe une lueur rougeàtre qui jette ses reflets ardents sur les hautes herbes dont la terre est couverte.
Trois hommes sont réunis dans cette masure, éclairée par une lampe d'argile où brûle une mèche de fil de cocotier imbibée d'huile de palmier.
Le premier de ces trois hommes, âgé de quarante ans environ, est pauvrement vêtu à l'européenne ; son teint pâle et presque blanc annonce qu'il appartient à la race métisse; il est issu d'un blanc et d'une Indienne.
Le second est un robuste nègre africain, aux. lèvres épaisses, aux épaules et aux jambes grêles, ses cheveux crépus commencent à grisonner; il est couvert de haillons, et se tient debout auprès de l'Indien.
Un troisième personnage est endormi et étendu sur une natte dans un coin de la masure.
Ces trois hommes étaient les chefs des Étrangleurs, qui, poursuivis dans l'Inde continentale, aA'aient cherché un refuge à Java, sous la conduite de Mahal le contrebandier.
— Le Malais ne revient pas, dit le métis, nommé Faringhea, le chef le plus redoutable de cette secte homicide, peut-être a-t-il été tué par Djalma en exécutant nos ordres.
— L'orage de ce matin a fait sortir de la terre tous les reptiles, dit le nègre, peut-être le Malais a-t-il été mordu... et à cette heure son corps n^est-il qu'un nid de serpents.
— Pour servir la bonne œuvre, dit Faringhea d'un air sombre, il faut savoir braver la mort...
— • Et la donner, ajouta le nègre.
Un cri étouffé, suivi de quelques mots inarticulés, attira l'attention de ces deux hommes, qui tournèrent vivement la tête vers le personnage endormi.
Ce dernier a trente ans au plus, sa figure imberbe et d'un jaune-cuivre, sa robe de grosse étoffe, son petit turban rayé de jaune et de brun, annoncent qu'il appartient à la plus pure race hindoue ; son sommeil semble agité par un songe pénible, une sueur abondante couvre ses traits, contractés par la terreur ; il parle en rêvant ; sa parole est brève, entrecoupée, il l'accompagne de quelques mouvements convulsifs.
— Toujours ce songe ! dit Faringhea au nègre ; toujours le souvenir de cet homme !
— Quel homme ?
— Ne te rappelles-tu pas qu'il y a cinq ans le féroce colonel Kennedy... le bourreau des Indiens, était venu sur les bords du Gange chasser le tigre avec vingt chevaux, quatre éléphants et cinquante serviteurs?
— Oui, oui, dit le nègre, et à nous trois,, chasseurs d'hommes, nous avons
fait une chasse meireiire que la sienne ; Kennedy, avec ses chevaux, ses éléphants et ses nombreux serviteurs, n a pas eu son tigre... et nous avons eu le nôtre, ajouta-t-il avec une ironie sinistre. Oui, Kennedy, ce tigre à face humaine, est tomhé dans notre emhuscade, et les frères de la bonne œuvre ont offert cette belle proie à leur déesse Bohwanie.
— Si tu t'en souviens, c'est au moment où nous venions de serrer une dernière fois le lacet au cou de Kennedy que nous avons aperçu tout à coup ce voyageur... il nous avait vus, il fallait s'en défaire... Depuis, ajouta Faringhea, le souvenir du meurtre de cet homme le poursuit en songe...
Et il désigna l'Indien endormi.
— Il le poursuit aussi lorsqu'il est éveillé, dit le nègre, regardant Faringhea d'un air significatif.
— Écoute, dit celui-ci en montrant l'Indien qui, dans l'agitation de son rêve, recommençait à parler d'une voix saccadée, écoute, le voilà qui répète les réponses de ce voyageur lorsque nous lui avons proposé de mourir ou de servir avec nous la bonne œuvre... Son esprit est frappé!... toujours frappé.
En effet, l'Indien prononçait tout haut dans son rêve une sorte d'interrogatoire mvstérieux dont il faisait tour à tour les demandes et les réponses.
— Voyageur, disait-il d'une voix entrecoupée par de brusques silences, pourquoi cette raie noire sur ton front? Elle s'étend d'une tempe à l'autre... c'est une marque fatale ; ton regard est triste comme la mort. . . As-tu été victime ? viens avec nous... Bohwanie venge les victimes. Tu as souffert? — Oui, beaucoup souffert... — Depuis longtemps? — Oui, depuis bien longtemps. — Tu souffres encore? — Toujours. — A qui t'a frappé, que réserves-tu? — La pitié. — Veux-tu rendre coup pour coup? — Je veux rendre V amour pour la haine. — Qui es-tu donc, toi qui rends le bien pour le mal? — Je suis cehu qui aime, qui souffre et qui pardonne.
— Frère... entends-tu? dit le nègre à Faringhea, il n'a pas oublié les paroles du voyageur avant sa mort.
— La vision le poursuit... Écoute... il parle encore... Gomme il est pâle! En effet, l'Indien, toujours sous l'obsession de son rêve, continua :
— Voyageur, nous sommes trois, nous sommes courageux, nous avons la mort dans la main, et tu nous a vus sacrifier à la bonne œuvre. Sois des nôtres... ou meurs... meurs... meurs... Oh! quel regard... Pas ainsi... Ne me regarde pas ainsi...
En disant ces mots, l'Indien fit un brusque mouvement,, comme pour éloigner un objet qui s'approchait de lui, et il se réveilla en sursaut. Alors, passant la main sur son front baigné de sueur... il regarda autour de lui d'un œil égaré.
— Frère... toujours ce rêve? lui dit Faringhea. Pour un hardi chasseur d'hommes... ta tête est faible... Heureusement ton cœur et ton bras sont forts...
Les ruines de Tchandi. (P. 110.)
L'Indien resta un moment sans répondre, son front caché dans ses mains; puis il reprit :
— Depuis longtemps je n'avais pas rêvé de ce voyageur.
— N'est-il pas mort? dit Faringhea en haussant les épaules. N'est-ce pas toi qui lui as lancé le lacet autour du cou?
— Oui, dit l'Indien en tressaillant...
— N'avons-nous pas creusé sa fosse auprès de celle du colonel Kennedy?
EVCO'E SUE. — LE J!M1' tl'.nANT. — J. ROUFF, Ll.IT.
Liv. 22.
Ne l'v avons-nous pas enterré, comme le bourreau anglais, sous le sable et sous les joncs? dit le nègre.
Oui, nous avons creusé la fosse, dit l'Indien en frémissant, et pourtant,
il V a un an, j'étais près de la porte de Bombay, le soir... j'attendais un de nos frères... Le soleil allait se coucher derrière la pagode qui est à l'est de la petite colline; je vois encore tout cela, j'étais assis sous un figuier... j'entends un pas calme, lent et ferme : je détourne la tête... c'était lui... il sortait de la ville.
Vision! ditle nègre, toujours cette vision!
Vision! ajouta Faringhea, ou vague ressemblance.
A. cette marque noire qui lui barre le front, je l'ai reconnu, c'était lui ;
je restai immobile d'épouvante... les yeux hagards; il s'est arrêté en attachant sur moi un regard calme et triste... Malgré moi, j'ai crié : « C'est lui ! — C'est moi! a-t-il répondu de sa voix douce, j)uisqiie toits ceux que tu as tués renaissent comme moi. Et il montra le ciel. Pourquoi tuer? Écoute... je viens dr Java ; je vais à l'autre bout du monde. . . dans un pays de neige étemelle. . . Là où ici, sur ime ten^e de feu ou sur une terre glacée, ce sera toujours moi! Ainsi de Vâme de ceux qui tombent sous ton lacet, en ce monde ou là-haut... dans cette enveloppe ou dans une autre... Vâme sera toujours une âme... tu ne peux V atteindre .. . Pourquoi tuer?... » Et secouant tristement la tête... il a passé... marchant toujours lentement... lentement... le front inchné... Il a gravi ainsi la colline de la pagode. Je le suivais des yeux sans pouvoir bouger ; au moment où le soleil se couchait, il s'est arrêté au sommet, sa grande taille s'est dessinée sur le ciel, et il a disparu. Oh! c'était lui ! .. ajouta l'Indien en frissonnant, après un long silence. C'était lui I...
Jamais le récit de l'Indien n'avait varié ; car bien souvent il avait entretenu ses compagnons de cette mystérieuse aventure. Cette persistance de sa part finit par ébranler leur incrédulité, ou plutôt par leur faire chercher une cause naturelle à cet événement surhumain en apparence.
— Il se peut, dit Faringhea après un moment de réflexion, que le nœud qui serrait le cou du voyageur ait été arrêté, qu'il lui soit resté un souffle de Aie : l'air aura pénétré à travers les joncs dont nous avons recouvert sa fosse, et il sera revenu à la vie.
— Non, non, dit l'Indien en secouant la tête. Cet homme n'est pas de notre race...
— Explique-loi.
— Maintenant je sais...
— Tu sais?
— Écoutez, dit l'Indien d'une voix solennelle :
— Le nombre des victimes que les fils de Bohwanie ont sacrifiées depuis le commencement des siècles n'est rien auprès de l'immensité de morts et de
mourants que ce terrible \oyageiir laisse derrière lui dans sa marche homicide.
— Lui... s'écrièrent le nègre et Faringhea.
— Lui ! répéta l'Indien avec un accent de conviction dont ses compa^^nons furent frappés. Ecoutez encore et tremblez. Lorsque j'ai rencontré ce voyageur aux portes de Bombay... il venait de Java, et il allait vers le Nord... m'a-t-il dit. Le lendemain Bombay était ravagé par le choléra... et quelque temps après on apprenait que ce fléau avait d'abord éclaté ici... à Java...
— C'est vrai, dit le nègre.
— Écoutez encore, reprit l'Indien, « Je m'en vais vers le Nord... vers un pays déneige éternelle, » m'avait dit le voyageur... Le choléra... s'en est allé lui aussi, vers le Nord... il a passé par Mascate, Ispahan, Tauris... Tiflis, et a ga^né la Sibérie.
— C'est vrai... dit Faringhea, devenu pensif.
— Et le choléra, reprit l'Indien, ne faisait que cinq à six lieues par jour... la marche d'un homme... II ne paraissait jamais en deux endroits à la fois... mais il s'avançait lentement, également... toujours la marche d'un homme.
A cet étrange rapprochement, les deux compagnons de l'Indien se regardèrent avec stupeur. Après un silence de quelques minutes, le nègre, effravé c.'.i à l'Indien :
— Et tu crois que cet homme...
— Je crois que cet homme que nous avons tué, rendu à la vie par quelque divinité infernale... a été chargé par elle de porter sur la terre ce terrible fléau... et de répandre partout sur ses pas la mort... lui qui ne peut mourir... Souvenezvous, ajouta l'Indien avec une sombre exaltation, souvenez-vous... ce terrible voyageur a passé par Bombay, le choléra a dévasté Bombay; ce voyageur est allé vers le Nord, le choléra a dévasté le Nord...
Ce disant, l'Indien retomba dans une rêverie profonde. Le nègre et Faringhea étaient saisis d'un sombre étonnement.
L'Indien disait vrai, quant à la marche mystérieuse (jusqu'ici encore inexpliquée) de cet épouvantable fléau, qui n'a jamais fait, on le sait, que cinq ou six lieues par jour, n'apparaissant jamais simultanément en deux endroits.
Rien de plus étrange, en efl'et, que de suivre sur les cartes dressées à celte époque l'allure lente, progressive, de ce fléau voyageur, qui ofl're à l'œil étonné tous les caprices, tous les incidents de la marche d'un homme, passant ici plutôt que par là... choisissant des provinces dans un pays... des villes dans les provinces... un quartier dans une ville... une rue dans un quartier... une maison dans une rue... ayant même ses lieux de séjour et de repos, puis continuant sa marche lente, mystérieuse et terrible.
Les paroles de l'Indien, en faisant ressortir ces eff'rayantes bizarreries,
172 * l\: JUIF ERRANT
devaient donc vivement impressionner le nègre et Faringliea, natures farouches, amenées par d'effroyables doctrines à la monomanie du meurtre.
Oui... car (ceci est un fait avéré) il y a eu dans l'Inde des sectaires de cette abominable communauté, des gens qui, presque toujours, tuaient sans motif, saus passion... tuaient pour tuer... pour la volupté du meurtre... pour substituer la mort à la vie... ^o\xv faire d'un vivant un cadavre... ainsi qu ils lont dit dans un de leurs interrogatoires...
La pensée s'abîme à pénétrer la cause de ces monstrueux phénomènes... Par quelle incroyable succession d'événements des hommes se sont-ils voués à ce sacerdoce de la mort?...
Sans nul doute, une telle religion ne peut florii- que dans des contrées vouées comme l'Inde au plus atroce esclavage, à la plus impitoyable exploitation de l'homme par l'homme... Une telle religion... n'est-ce pas la haine de l'humanité exaspérée jusqu'à sa dernière puissance par l'oppression ? Peut-être encore cette secte homicide, dont l'origine se perd dans la nuit des âges, s'est-elle perpétuée dans ces régions comme la seule protestation possible de l'esclavage contre le despotisme. Peut-être enfin Dieu, dans ses vues impénétrables, a-l-il créé là des Phansegars comme il y a créé des tigres et des serpents... Ce qui est encore remarquable dans cette sinistre congrégation, c'est le lien mystérieux qui, unissant tous ses membres entre eux, les isole des autres hommes; car ils ont des lois à eux, des coutumes à eux ; ils se dévouent, se soutiennent, s'aident entre eux; mais pour eux, il n'y a ni pays ni famille... ils ne relèvent que d'un sombre et invisible pouvoir, aux arrêts duquel ils obéissent avec une soumission aveugle, et au nom duquel ils se répandent partout, afin de faire des cadavres, pour employer une de leurs sauvages expressions...
Pendant quelques moments, les trois Étrangleurs avaient gardé un profond silence.
Au dehors, la lune jetait toujours de grandes lumières blanches et de grandes ombres bleuâtres sur la masse imposante des ruines ; les étoiles scintillaient au ciel; de temps à autre, une faible brise faisait bruire les feuilles épaisses et vernissées des bananiers et des palmiers.
Le piédestal de la statue gigantesque qui, entièrement conservée, s'élevait à gauche du portique, reposait sur de larges dalles, à moitié cachées sous les broussailles.
Tout à coup une de ces dalles parut s'abîmer.
De l'excavation qui se forma sans bruit, un homme, vêtu d'uu uniforme, sortit à mi-corps, regarda attentivement autour de lui... et prêta l'oreille.
Voyant la lueur de la lampe qui éclairait l'intérieur de la masure trembler sur les grandes herbes, il se retourna, fit un signe, et bientôt lui et deux autres
soldats gravirent, avec le plus grand silence et les plus grandes précautions, les dernières marches de cet escalier souterrain, et se glissèrent à travers les ruines.
Pendant quelques moments, leurs ombres mouvantes se projetèrent sur les parties du sol éclairées par la lune, puis ils disparurent derrière des pans de murs dégradés.
Au moment où la dalle épaisse reprit sa place et son niveau, ou aurait pu voir la tête de plusieurs autres soldats embusqués dans cette excavation.
Le métis, l'Indien et le nègre, toujours pensifs dans la masure ne s'étaient aperçus de rien.
l'embuscade
Le métis Faringhea, voulant sans doute échapper aux: sinistres pensées que les paroles de l'Indien sur la marche mystérieuse du choléra avaient éveillées en lui, changea brusquement d'entretien. Son œil brilla d'un feu sombre, sa physionomie prit une expression d'exaltation farouche, et il s'écria :
— Bohwanie veillera sur nous, intrépides chasseurs d'hommes 1 Frères, courage.,, courage... le monde est grand .. notre proie est partout... Les Anglais nous forcent de quitter l'Inde, nous les trois chefs de la bonne œuvre; qu'importe ! nous y laissons nos frères, aussi cachés, aussi nombreux que les scorpions noirs qui ne révèlent leur présence que par une piqûre mortelle; l'exil agrandit nos domaines... Frère, à toi l'Amérique, dit-il à l'Indien d'un air inspiré. — Frère, à toi l'Afrique, dit-il au nègre. — Frères, à moi l'Europe !... Partout où il y a des hommes, il y a des bourreaux et des victimes... Partout où il y a des victimes, il y a des cœurs gonflés de haine ; c'est à nous d'enflammer cette haine de toutes les ardeurs de la vengeance! C'est à nous, à force de ruses, à force de séductions, d'attirer parmi nous, serviteurs de Bohwanie, tous ceux dont le zèle, le courage et Faudace peuvent nous être utiles. Entre nous et pour nous, rivalisons de dévouement, d'abnégation; prêtons-nous force, aide et appui ! Que tous ceux qui ne sont pas avec nous soient notre proie ; isolons-nous au milieu de tous, contre tous, malgré tous. Pour nous, qu'il n'y ait ni patrie ni famille. Notre famille, ce sont nos frères ; notre pays... c'est le monde.
Cette sorte d'éloquence sauvage impressionna vivement le nègre et l'Indien, qui subissaient ordinairement l'influence de Faringhea, dont l'intelligence était très supérieure à la leur, quoiqu'ils fussent eux-mêmes deux des chefs les plus éminents de celte sanglante association.
— Oui, tu as raison, frère! s'écria l'Indien partageant l'exaltation de Faringhea, à nous le monde... Ici même, à Java, laissons une trace de notre passage... Avant notre départ, fondons la bonne œuvre dans cette île... elle y grandira vite, cay ici la misère est grande, les Hollandais sont aussi rapaces que les Anglais... Frère, j'ai vu dans les rivières marécageuses de cette île, toujours mortelles à ceux qui les cultivent, des hommes que le besoin forçait à ce travail homicide; ils étaient livides comme des cadavres; quelques-uns, exténués par la maladie, par la fatigue et par la faim, sont tombés pour ne plus se relever... Frère, la bonne œuvre grandira dans ce pays.
— L'autre soir, dit le métis, j'étais sur le bord du lac, derrière un rocher; une jeune femme est venue, quelques lambeaux de couverture entouraient à peine son corps maigre et brûlé par le soleil ; dans ses bras elle tenait un petit enfant qu'elle serrait en pleurant contre son sein tari. Elle a embrassé trois fois cet enfant en disant : « Toi au moins, tu ne seras pas malheureux comme ton père! » et elle l'a jeté à l'eau, il a poussé un cri en disparaissant... A ce cri, les caïmans cachés dans les roseaux ont joyeusement sauté dans le lac... Frères, ici les mères tuent leurs enfants par pitié, la bonne œuvre grandira dans ce pays.
— Ce matin, dit le nègre, pendant qu'on déchirait un de ses esclaves noirs à coups de fouet, un vieux petit bonhomme, négociant à Batavia, est sorti de sa maison des champs pour regagner la ville. Dans son palanquin, il recevait, avec une indolence blasée, les tristes caresses de deux des jeunes filles dont il peuple son harem, en les achetant à leurs familles, trop pauvres pour les nourrir. Le palanquin où se tenaient ce petit vieillard et ces jeunes filles était porté par douze hommes jeunes et robustes. Frères, il y a ici des mères qui, par misère, vendent leurs filles, des esclaves que l'on fouette, des hommes qui portent d'autres hommes comme des bètes de somme... la bonne œuvre grandira dans ce pays.
— Dans ce pays... et dans tout pays d'oppression, de misère, de corruption et d'esclavage.
— Puissions-nous donc engager parmi nous Djalma, comme nous l'a conseillé Mahal le contrebandier, dit l'Indien; notre voyage à Java aurait un double profit; car, avant de partir, nous compterions parmi les nôtres ce jeune homme entreprenant et hardi, qui a tant de motifs de haïr les hommes.
— Il va venir... envenimons encore ses ressentiments.
— Rappelons-lui la mort de son père.
— Le massacre des siens...
— Sa captivité.
— Que la haine enflamme son cœur, et il est à nous...
Le nègre, qui était resté quelque temps pensif, dit tout à coup :
— Frères... si 3Iahal le contrebandier nous trompait?
— Lui I s'écria l'Indien presque avec indignation; il nous a donné asile sur son bateau côtier, il a assuré notre fuite du continent; il doit nous embarquerici à bord de la goélette qu'il va commander, et nous mener à Bombay, où nous trouverons des bâtiments pour l'Afrique, l'Europe et l'Amérique.
— Quel intérêt aurait Mahal à nous trahir? dit Faringhea. Rien ne le mettrait à l'abri de la vengeance des fils de Bohwanie, il le sait.
— Enfin, dit le noir, ne nous a-t-il pas promis que, par ruse, il amènerait Djalma à se rendre ici ce soir parmi nous? et une fois parmi nous... il faudra qu'il soit des nôtres...
— N'est-ce pas encore le contrebandier qui nous a dit : « Ordonnez au Malais de se rendre dans l'ajoupa de Djalma... de le surprendre pendant son sommeil, et, au lieu de le tuer comme il le pourrait, de lui tracer sur le bras le nom de Bohwanie ; Djalma jugera ainsi de la résolution, de l'adresse^, de la soumission de nos frères, et il comprendra ce que l'on doit espérer ou craindre de tels hommes... Par admiration ou par terreur, il faudra donc qu'il soit des nôtres I
— Et s'il refuse d'être à nous, malgré les raisons qu'il a de haïr les hommes?
— Alors... Bohwanie décidera de son sort, dit Faringhea d'un air sombre. J'ai mon projet...
— Mais le Malais réussira-t-il à surprendre Djalma pendant son sommeil? dit le nègre.
— 11 n'est personne de plus hardi, de plus agile, de plus adroit que le Malais, dit Faringhea. Il a eu l'audace d'aller surprendre dans son repaire une panthère noire qui allaitait!... il a tué la mère et a enlevé la petite femelle, qu'il a plus tard vendue à un capitaine de navire européen.
— Le Malais a réussi! s'écria l'Indien en prêtant l'oreille à un cri singulier qui retentit dans le profond silence de la nuit et des bois.
— Oui, c'est le cri du vautour emportant sa proie, dit le nègre en écoutant à son tour^, c'est le signal par lequel nos frères annoncent aussi qu'ils ont saisi leur proie.
Peu de temps après, le Malais paraissait à la porte de la hutte. Il était drapé dans une grande pièce de coton rayée de couleurs tranchantes.
— Eh bien! dit le nègre avec inquiétude, as-tu réussi?
— Djalma portera toute sa vie le signe de la bonne œuvre, dit le Malais avec orgueil. Pour parvenir jusqu'à lui... j'ai dû offrir à Bohwanie un homme qui se trouvait sur mon passage; j'ai laissé le corps sous des broussailles près de l'ajoupa. Mais Djalma... porte notre signe. Mahal le contrebandier l'a su le premier.
— Et Djalma ne s'est pas réveillé?... dit l'Indien, confondu de l'adresse du Malais.
— Sil s'était réveillé, répondit celui-ci avec calme, j'étais mort... puisque je devais épargner sa vie.
— Parce que sa vie peut nous être plus utile que sa mort, reprit le métis. Puis, s'adressant au Malais :
• — Frère, en risquant ta vie pour la bonne œuvre, tu as fait aujourd'hui ce que nous avons fait hier, ce que nous ferons demain... Aujourd'hui tu obéis, un autre jour tu commanderas.
■ — Nous appartenons tous à Bohwanie, dit le Malais. Que faut-il encore faire?... je suis prêt.
En parlant ainsi le Malais faisait face à la porte de la masure ; tout à coup il dit à voix basse:
— Voici Djalma; il approche de la porte de la cabane: Mahal ne nous a pas trompés.
— Qu'il ne me voie pas encore, dit Faringhea en se retirant dans un coin obscur de la cabane et en se couchant sous une natte; tâchez de le convaincre... s'il résiste... j'ai mon projet...
A peine Faringhea avait-il dit ces mots et disparu, que Djalma arrivait à la porte de cette masure.
A la vue de ces trois personnages à la physionomie sinistre, Djalma recula de surprise. Ignorant que ces hommes appartenaient à la secte des Phansegars, et sachant que souvent, dans ce pays où il n'y a pas d'auberges, les voyageurs passent les nuits sous la tente ou dans les ruines qu'ils rencontrent, il fit un pas vers eux. Lorsque son premier étonnement fut passé, reconnaissant au teint bronzé de l'un de ces hommes, et à son costume, qu'il était Indien, il lui dit en langue hindoue :
— Je croyais trouver ici un Européen... un Français...
— Ce Français... n'est pas encore venu, répondit l'Indien, mais il ne tardera pas.
Devinant à la question de Djalma le moyen dont s'était servi Mahal pour l'attirer dans ce piège, l'Indien espérait gagner du temps en prolongeant cette erreur.
• — Tu connais... ce Français? demanda Djalma au Phansegar.
— Il nous adonné rendez-vous ici... comme à toi, reprit l'Indien.
— Et pourquoi faire? dit Djalma de plus en plus étonné.
— A son arrivée... tu le sauras...
— C'est le général Simon qui vous a dit de vous trouver ici?
— C'est le général Simon, répondit l'Indien.
Il y eut un moment de silence pendant lequel Djalma cherchait en vain à s'expliquer cette mystérieuse aventure.
— Et qui êtes-vous? demanda-t-il à l'Indien d'un air soupçonneux; car
— l'ourquoi ou veut te lier, misérable?... Parce que tu fais partie de cette baude d'assassins... (P. 179.)
le morne silence de deux compagnons du Phansegar, qui se regardaient fixement, commençait à lui donner quelques soupçons.
— Qui nous sommes? reprit l'Indien, nous sommes à toi... si tu veux être à nous.
— Je n'ai pas besoin de vous... vous n'avez pas besoin de moi...
— Qui sait?
KUOÉ.NE SUE. — LE JUIF ERRANT. — J. ROUH', ÔDIT. LiV. 25
r.8 LE JUIF ERRANT
— Moi... je le sais...
— Tu te trompes... les Anglais ont tué ton père... il était roi... on t'a fait captif... on t'a proscrit... tune possèdes plus rien...
A ce souvenir cruel les traits de Djalma s'assombrirent; il tressaillit, un sourire amer contracta ses lèvres.
Le Phansegar continua:
— Ton père était juste, brave... aimé de ses sujets... on l'appelait le Père du Généreux, et il était bien nommé... Laisseras-tn sa mort sans vengeance? La haine qui te ronge le cœur sera-t-elle stérile?
Mon père est mort les armes à la main... j'ai vengé sa mort sur les
An "-lais que j'ai tués à la guerre... Celui qui pour moi a remplacé mon père... et a aussi combattu pour lui m'a dit qu'il serait maintenant insensé à moi de vouloir lutter contre les Anglais pour reconquérir mon territoire. Quand ils m'ont mis en liberté, j'ai juré de ne jamais remettre les pieds dans l'Inde... et je tiens les serments que je fais...
— Ceux qui t'ont dépouillé, ceux qui t'ont fait captif, ceux qui ont tué ton père... sont des hommes... Il est ailleurs des hommes sur qui tu peux te venger... que ta haine retombe sur euxl
— Pom' parler ainsi des hommes .. n'es-tu donc pas un homme?
— Moi... et ceux qui me ressemblent, nous sommes plus que des hommes... Nous sommes au reste de la race humaine ce que sont les hardis chasseurs aux bêtes féroces qu'ils traquent dans les bois... Veux-tu être comme nous... plus qu'un homme, veux-tu assouvir sûrement, largement, impunément, la haine ({ui te dévore le cœur... après le mal que l'on t'a fait?
— Tes paroles sont de plus en plus obscures... je n'ai pas de haine dans le cœur, dit Djalma. Quand un ennemi est digne de moi... je le combats... quand il en est indigne, je le méprise... ainsi je ne hais ni les braves... ni les lâches.
Trahison! s'écria tout à coup le nègre en indiquant la porte d'un geste
rapide; car Djalma et l'Indien s'en étaient peu à peu éloignés pendant leur entretien, et ils se trouvaient alors dans un des angles de la cabane.
Au cri du nègre, Faringhea, que Djalma n'avait pas aperçu, écarta brusquement la natte qui le cachait, tira son poignard, bondit comme un tigre, et fut d'un saut hors de la cabane. Voyant alors un cordon de soldats s'avancer avec précaution, il frappa l'un d'eux d'un coup mortel, en renversa deux autres, et disparut au milieu des ruines.
Ceci s'était passé si précipitamment, qu'au moment où Djalma se retourna \)our savoir la cause du cri d'alarme du nègre, Faringhea venait de disparaître. Djalma et les trois étrangleurs furent aussitôt couchés en joue par plusieurs soldats rassemblés à la porte, pendant f[ue d'autres s'élançaient à la poursuite de Faringhea.
LE JUIF ERRAM 179
Le nègre, le Malais et T'Iudieii, voyant l'impossibilité de résister, échangèrent rapidement quelcpies paroles, et tendirent la mani aux cordes dont quelques soldats étaient munis.
Le capitaine hollandais qui commandait le détachement entra dans la cabane à ce moment.
— Et celui-ci? dit-il en montrant Djalma aux soldats qui achevaient d<garrotter les trois Phansegars.
— Chacun son tour, mon officier, dit un vieux sergent, nous allons à lui. Djalma restait pétrifié de surprise, ne comprenant rien à ce qui se passait
autour de lui ; mais lorsqu'il vit le sergent et les deux soldats s'avancer avec des cordes pour le lier, il les repoussa avec une violente indignation et se précipita vers la porte où se tenait Tofficier.
Les soldats, croyant que Djalma subirait son sort avec autant d'impassibilité que ses compagnons, ne s'attendaient pas à cette résistance; ils reculèrent de quelques pas, frappés malgré eux de l'air de noblesse et de dignité du fils de Kadja-Sing.
— Pourquoi voulez-vous me lier... comme ces hommes? s'écria Djalma en s'adressant en indien à l'officier, qui comprenait cette langue, servant depuis longtemps dans les colonies hollandaises.
— Pourquoi on veut te lier. . . misérable I parce que tu fais partie de cette bande d'assassins... Et vous, ajouta l'officier en s'adressant aux soldats en hollandais, avez-vous peur de lui?... Serrez... serrez les nœuds autour de ses poignets, en attendant qu'on lui en serre un autre autour du cou !
— Vous vous trompez, dit Djalma avec une dignité calme et un sang-froid qui étonnèrent l'officier, je suis ici depuis un quart d'heure à peine... je ne connais pas ces personnes... je croyais trouver ici un. Français...
— Tu n'es pas un Phansegar connue eux... et à qui prétends-tu faire croire ce mensonge?...
— Eux I s'écria Djalma avec un mouvement et une expression d'horreur si naturelle, que d'un signe l'officier arrêta les soldats, qui s'avançaient de nouveau pour garrotter le (ils de Kadja-Sing, ces hommes font partie de cette horrible bande de meurtriers!... et vous m'accusez d'être leur complice!... Alors je suis tranquille, monsieur, dit le jeune homme en haussant les épaules avec un sourire de dédain.
— II ne suffit pas de dire que vous êtes tranquille, reprit l'officier; grâce aux révélations, on sait maintenant à quels signes mystérieux se reconnaissent les Phansegars.
— Je vous répète, monsieur, que j'ai l'hori'eur la plus grande pour ces meurtriers... que j'étais venu ici pour...
i80 LE JUIF ERRANT
Le nègre, interrompant Djalma, dit à l'officier avec une joie farouche : • — ïu las dit, les fils de la bojine œuvre se reconnaissent par des signes qu'ils portent tatoués sur la chair... Notre heure est arrivée, nous donnerons notre cou à la corde... Assez souvent nous avons enroulé le lacet au cou de ceux qui ne servent pas la bonne œuvre. . Regarde nos bras et regarde celui de ce jeune homme.
L'officier, interprétant mal les paroles du nègre, dit à Djalma :
— Il est évident que si, comme dit ce nègre, vous ne portez pas au bras ce signe mystérieux... et nous allons nous en assurer; si vous expliquez d'une manière satisfaisante votre présence ici, dans deux heures vous pouvez être mis en liberté.
— Tu ne me comprends pas, dit le nègre à l'officier, le prince Djalma est des nôtres, car il porte sur le bras gauche le nom de Bohwanie...
— Oui, il est comme nous fils de la bomie œuvre, ajouta le Malais. • — Il est comme nous Phansegar, dit l'Indien.
Ces trois hommes, irrités de l'horreur que Djalma avait manifestée en apprenant qu'ils étaient Phansegars, mettaient un farouche orgueil à faire croire que le fils de Kadja-Sing appartenait à leur horrible association.
— Qu'avez-vous à répondre? dit l'officier à Djalma.
Celui-ci haussa les épaules avec une dédaigneuse pitié, releva de sa main droite sa longue et large manche gauche, et montra son bras nu.
— Quelle audace ! s'écria l'officier.
En effet, un peu au-dessous de la saignée, sur la partie interne de Tavantliras, on voyait écrit d'un rouge vif le nom de Bohwanie, en caractères hindous. L'officier courut au Malais, découvrit son bras; il vit le nom, les mêmes signes : non content encore, il s'assura que le nègre et l'Indien les portaient aussi.
— Misérable! s'écria-t-il en revenant furieux vers Djalma, tu inspires plus d'horreur encore que tes complices. Garrottez-le comme un lâche assassin, dit-il aux soldats, qui ment au bord de la fosse, car son supplice ne se fera pas longtemps attendre.
Stupéfait, épouvanté, Djalma, depuis quelques moments les yeux fixés devant ce tatouage funeste, ne pouvait prononcer une parole ni faire un mouvement; sa pensée s'abîmait devant ce fait incompréhensible.
— Oserais-tu nier ce signe? lui dit l'officier avec indignation.
— Je ne puis nier... ce que je vois... ce qui est... dit Djalma avec accablement.
— 11 est heureux... que tu avoues enfin, misérable, reprit l'officier. Et vous, soldats... veillez sur lui... et sur ses complices... vous en répondez.
Se croyant le jouet d'un songe étrange. Djalma ne lit aucune résistance, se laissa machinalement garrotter et emmener. L'officier espérait, avec une partie
(le ses soldats, découvrir Faringhea dans les ruines, mais ses recherches furent A aines ; et au bout d'une heure il partit pour Batavia, où l'escorte des prisonniers l'avait devancé.
Quelques heui'es après ces événements, M. Josué Van Daël terminait ainsi le long mémoire adressé à M. Rodin, à Paris :
« ... Les circonstances étaient telles que je ne pouvais agir autrement; somme toute, c'est un petit mal pour un grand bien. Trois meurtriers sont livrés à la justice, et l'arrestation temporaire de Djalma ne servira qu'à faire briller son innocence d'un plus pur éclat.
« Déjà ce matin je suis allé chez le gouverneur protester en faveur de notre jeune prince. Puisque c'est grâce à moi, ai-je dit, que ces trois grands criminels sont tombés entre les mains de l'autorité, que l'on me prouve du moins quelque gratitude en faisant tout au monde pour rendre plus évidente que le jour la non-culpabilité du prince Djalma, déjà si intéressant par ses malheurs et par ses nobles qualités. Certes, ai-je ajouté, lorsque hier je me suis hâté de venir apprendre au gouverneur que l'on trouverait les Phansegars rassemblés dans les ruines de ïchandi, j'étais loin de m'attendre à ce qu'on confondrait avec eux le fils adoptif du général Simon, excellent homme, avec qui j'ai eu depuis quelque temps les plus honorables relations. Il faut donc à tout prix découvrir le mystère inconcevable qui a jeté Djalma dans cette dangereuse position, et je suis, ai-je encore dit, tellement sûr qu'il n'est pas coupable, que dans son intérêt je ne demande aucune grâce, il aura assez de courage et de dignité pour attendre patiemment en prison le jour de la justice.
« Or, dans tout ceci, vous le voyez, je vous disais vrai, je n'avais pas à me reprocher le moindre mensonge, car personne au monde n^est plus convaincu que moi de l'innocence de Djalma.
« Le gouverneur m'a répondu, comme je m'y attendais, que moralement il était aussi certain que moi de l'innocenee du jeune prince, qu'il aurait pour lui les plus grands égards; mais qu'il fallait que la justice eût son cours, parce que c'était le seul moyen de démontrer la fausseté de l'accusation et de découvrir par quelle incompréhensible fatalité ce signe mystérieux se trouvait tatoué sur le bras de Djalma... Mahal'le contrebandier, qui seul pourrait édifier la justice à ce sujet, aura dans une heure quitté Batavia pour se rendre à bord du Ruijter, qui le conduira en Egypte ; car il doit remettre au capitaine un mot de moi qui certifie que Mahal est bien la personne dont j'ai payé et arrêté le passage. En même temps, il portera à bord ce long mémoire; car le Ruyter doit partir dans une heure, et la dernière levée des lettres pour l'Europe s'est faite hier soir. Mais j'ai voulu voir ce matin le gouverneur avant de fermer ces dépêches.
« Voici donc le prince Djalma retenu forcément ici pendant un mois ; cette
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occasion du Ruyter perdue, il est malériellement impossible que le jeune Indien soit en France avant le 13 février de l'an prochain.
« Vous le voyez... vous avez ordonné, j'ai aveuglément agi selon les moyens dont je pouvais disposer, ne considérant que la/?/2 qui les justifiera, car il s'agissait, m'avez-vous dit, d'un intérêt immense pour la Société. Entre vos mains j'ai été ce que nous devons être entre les mains de nos supérieurs... un instrument... puisque, à la plus grande gloire de Dieu, nos supérieurs /b/z/ dr nous, quant à la volonté, des cadavres (1). Laissons donc nier notre accord et notre puissance : les temps nous semblent contraires, mais les événements changent seuls; nous, nous ne changeons pas.
« Obéissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union et dévouement entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour famille nos frères, et pour reine Rome. J. V. »
A dix heures du matin environ, Mahal le contrebandier partit, avec cette dépêche cachetée, pour se rendre à bord du Ruijter. Une heure après, le corps de Mahal le contrebandier, étranglé à la mode des Phansegars, était caché dans les joncs sur le bord d'une grève déserte, où il était allé chercher sa barque pour rejoindi'e le Ruyter. Lorsque plus tard, après le départ de ce bâtiment, ou retrouva le cadavre du contrebandier, M. Josué fit en vain chercher sur lui la volumineuse dépêche dont il l'avait chargé. On ne retrouva pas non plus la lettre que Mahal devait remettre au capitaine du Ruyter aXm d'être reçu comme passager.
Enfin, les fouilles et les battues ordonnées et exécutées dans le pays pour y découvrir Faringhea furent toujours vaines. Jamais on ne vit à Java le dangereux chef des Étrangleurs.
(1). On sait que la doctrine de l'obéissance passive et absolue, principal pivot de la Société de Jésus, se résume par ces lerribles mots de Loyola mourant : Tout membre de l'ordre sera, dans les mains de ses supérieurs, comme un c.\davp.e (peui-nde ac cadaver).