‹ Le Juif errantChapitre 26 sur 107 · EUGÈNE SUE. — LE RIF ERRANT. — J. ROCFF, ÉDIT. "VR · texte numérisé non relu

EUGÈNE SUE. — LE RIF ERRANT. — J. ROCFF, ÉDIT. "VR

— Oh ! le renseignement ne sera pas long à donner... le curé de Danicourt est le meilleur des hommes.

— C'est justement ce qu'il ne faudrait pas dire à >I°' de la Sainte- Colombe.

• — Comment?

— 11 faudrait, au contraire, lui vanter beaucoup et sans cesse M. le curé de RoiviUe, l'autre paroisse, afin de décider cette chère dame à lui confier son salut.

— Pourquoi à celui-là plutôt qu'à l'autre, monsieur ?

: — Pourquoi, je vais vous le dire ; si vous et M"* Dupont parvenez à amener M™* de la Sainte-Colombe à faire le choix que je désire, vous êtes certain d'être conservé ici comme régisseur... Je vous en donne ma parole d'honneur; et ce que je promets, je le tiens.

— Je ne doute pas, monsieur, que vous n'ayez ce pouvoir, dit Dupont, convaincu par l'accent et par l'autorité des paroles de Rodin, mais je voudrais savoir...

— Un mot encore, dit Rodin en l'interrompant; je dois, je veux jouer cartes sur table et vous dire pourquoi j'insiste sur la préférence que je vous prie d'appuyer. Je serais désolé que vous vissiez dans tout ceci l'ombre d'une intrigue. Il s'agit simplemeut d'une bonne action. Le curé de RoiviUe, pour qui je réclame votre appui, est un homme auquel M, l'abbé d'Âigrigny s'intéresse particulièrement. Quoique très pauvre, il soutient sa vieille mère. S'il était chargé du salut de M"** de la Sainte-Colombe, il y travaillerait plus efficacement que tout autre ; car il est plein d'onction et de patience... et puis, il est évident que par cette digne dame il y aurait quelques petites douceurs dont sa vieille mère profiterait... Voilà le secret de cette g'rande machination. Lorsque j'ai su que cette dame était disposée à acheter cette terre voisine de la paroisse de notre protégé, je l'ai écrit à M. le marquis ; il s'est souvenu de vous et il m'a écrit de vous prier de lui rendre ce petit service, qui, vous le voyez, ne sera pas stérile. Car, je vous le répète, et je vous le prouverai, j'ai le pouvoir de vous faire conserver comme régisseur.

— Tenez, monsieur, reprit Dupont après un moment de réflexion, vous êtes si franc, si obligeant, que je vais imiter votre franchise. Autant le curé de Danicourt est respectable et aimé dans le pays, autant celui de RoiviUe, que vous me priez de lui préférer... est redouté pour son intolérance... Et puis...

— Et puis?..

— Et puis, enfin;, on dit...

— Voyons... que dit-on?

— On dit que... c'est un jésuite.

A ces mots, M. Rodin partit d'un éclat de rire si franc, que le régisseur en

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resta stupéfait; car la figure de M. Rodiii ayait une singulière expression lorsqu'il riait...

— Un jésuite! I! répétait M. Rodin en redoublant d'hilarité, un jésuite... Ah çà, mon cher monsieur Dupont, comment vous, homme de bon sens, d'expérience et d'intelligence, allez-vous croire à ces sornettes?... Un jésuite! est-ce qu'il y a des jésuites? dans ce temps-ci surtout... pouvez-vous croire à ces histoires de jacobins, à ces croquemitaines du vieux libéralisme? Allons donc, je parie que vous aurez lu cela... dans le Constitutionnel!

— Pourtant, monsieur... on dit...

— Mon Dieu... on dit tant de choses... Mais des hommes sages, des hommes éclairés comme vous, ne s'inquiètent pas des on dit, ils s'occupent avant tout de faire leurs petites affaires sans nuire à personne, ils ne sacrifient pas à des niaiseries une bonne place qui assure leur existence jusqu'à la fin de leurs jours ; car, franchement, si vous ne parveniez pas à faire préférer mon protégé par M™" de la Sainte-Colombe, je vous déclare, à regret, que vous ne resteriez pas régisseur ici.

— Mais, monsieur, dit le pauvre Dupont, ce ne sera pas ma faute si cette dame, entendant vanter l'autre curé, le préfère à votre protégé.

— Oui; mais si, au contraire, des personnes habitant depuis longtemps le pays... des personnes dignes de toute confiance... et qu'elle verrait chaque jour... disaient à M"* de la Sainte-Colombe beaucoup de bien de mon protégé, et un mal affreux de l'autre desservant, elle préférerait mon protégé, et vous resteriez régisseur.

— Mais, monsieur... c'est de la calomnie... cela!... s'écria Dupont.

— Ah! mon cher monsieur Dupont, dit M. Rodin d'un air affligé et d'un ton d'affectueux reproche; comment pouvez-vous me croire capable de vous donner un si vilain conseil? C'est une simple supposition que je fais. Vous désirez rester régisseur de cette terre, je vous en offre le moyen, le moyen certain... c'est à vous de vous consulter et d'aviser.

— Mais, monsieur...

— Un mot encore... ou plutôt encore une condition. Celle-là est aussi importante que l'autre... On a vu malheureusement des ministres du Seigneur abuser de l'âge et de la faiblesse d'esprit de leurs pénitentes pour se faire indirectement avantager, eux... ou d'autres personnes; je crois notre protégé incapable d'une telle bassesse. Cependant, pour mettre à couvert ma responsabilité, et surtout... la vôtre... puisque vous auriez contribué à faire agréer ma créature, je désire que deux fois par semaine vous m'écriviez dans les plus grands détails tout ce que vous aurez- remarqué dans le caractère, les habitudes, les relations, les lectures mêmes de M"* de la Sainte-Colombe; car, voyezvous, l'hilluence d'un directeur se révèle dans tout l'ensemble de la vie, et je

désire être complélement édifié sur la conduite de mon protégé sans qu'il s'en doute... De sorte que si vous étiez frappé de quelque chose qui vous parût blâmable, j'en serais aussitôt instruit par votre correspondance hebdomadaire très détaillée.

— Mais, monsieur, c'est de l'espionnage!... s'écria le malheureux

régisseur.

— Ah! mon cher monsieur Dupont... pouvez-vous flétrir ainsi l'un des phis doux, des plus saints penchants de l'homme... !a confiance... car je ne vous demande rien autre chose... que de m'écrire en confiance tout ce qui se passera ici dans les moindres détails... A ces deux conditions, inséparables l'une de l'autre, vous restez régisseur... sinon j'aurais la douleur... le regret d'être forcé d'en faire donner un autre à M"^ de la Sainte-Colombe.

— Monsieur, je vous en conjure, dit Dupont avec émotion, soyez généreux sans condition... Moi et ma femme nous n'avons que cette place pour vivre, et nous sommes trop vieux pour en trouver une autre... Ne mettez pas une probité de quarante ans aux prises avec la peur et la misère, qui est si mauvaise conseillère.

— Mon cher monsieur Dupont, vous êtes un grand enfant, réfléchissez... dans huit jours vous me rendrez réponse...

— Ah ! monsieur, par pitié ! ! !

Cet entretien fut interrompu par un bruit retentissant que répétèrent bientôt les échos des falaises.

A peine avait-il parlé que le même bruit se répéta encore avec plus de sonorité.

— Le canon!... s'écria Dupont en se levant; c'est le canon, c'est sans doute un navire qui demande du secours, ou qui appelle un pilote.

— Mon ami, dit la femme du régisseur en entrant brusquement, de la terrasse on voit en mer un bateau à vapeur et un bâtiment à voiles presque entièrement démâté... les vagues les poussent à la côte; le trois-mâts tire le canon de détresse... Il est perdu.

— Ah! c'est terrible!... et ne pouvant rien, rien qu'assister à un naufrage, s'écria le régisseur en prenant son chapeau et se préparant à sortir.

— N'y a-t-il donc aucun secours à donner à ces bâtiments? demanda M. Rodin.

— Du secours!... S'ils sont entraînés sur ces récifs... aucune puissance humaine ne pourra les sauver ; depuis, l'équinoxe, deux navires se sont déjcà perdus sur cette côte.

— Perdus... corps et biens! Ah! c'est afl'reux, dit M. Rodin.

— Par cette tempête, il reste malheureusement aux passagers peu de chances de salut; il n'importe, dit le régisseur en s'adressant à sa femme; je

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cours sur les falaises, avec les gens de la ferme, essayer de sauver quelques-uns de ces malheureux : fais faire grand feu dans plusieurs chambres... prépare du linge, des vêtements, des cordiaux... Je n'ose espérer un sauvetage... mais enfin il faut tenter... Venez-vous avec moi, monsieur Rodin?

— Je m'en ferais un devoir, si je pouvais être bon à quelque chose ; mais mon âge, ma faiblesse... me rendent de bien peu de secours, dit Rodin, qui ne se souciait nullement d'affronter la tempête. Madame votre femme voudra bien m'enseigner où est la chambre verte, j'y prendrai les objets que je viens chercher, et je repartirai à l'instant pour Paris, car je suis très pressé.

— Soit, monsieur; Catherine va vous conduire. Et toi, fais sonner la grosse cloche... dit le régisseur à sa servante; que tous les gens de la ferme viennent me retrouver au pied des falaises avec des cordes et des leviers.

— Oui, mon ami ; mais ne t'expose pas.

— Embrasse-moi, ça me portera bonheur, dit le régisseur. Puis il sortit en courant et en disant :

— Vite... vite, à cette heure il ne reste peut-être pas une plancne des navires !

— Ma chère madame, auriez-vous l'obligeance de me conduire à la chambre verte? dit Rodin toujours impassible.

— Veuillez me suivre, monsieur, dit Catherine en essuyant ses larmes, car elle tremblait pour le sort de son mari, dont elle connaissait le courage.

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