LE CHATEAU DE CARDOVILLE
M. RODIX
Trois mois se sont écoulés depuis que Djalma a été jeté en prison à Batavia, accusé d'appartenir à la secte meurtrière des Phansegars, ou Etrangleurs. La scène suivante se passe en France, au commencement de février 1882, au château de Cardoville, ancienne habitation féodale, située sur les hautes falaises de la côte de Picardie, non loin de Saint-Valery, dangereux parage où presque chaque année plusieurs navires se perdent corps et biens par les coups de vent de nord-ouest, qui rendent la navigation de la Planche si périlleuse.
De l'intérieur du château on entend gronder une violente tempête qui s'est élevée pendant la nuit ; souvent un bruit formidable, pareil à celui d une décharge d'artillerie, tonne dans le lointain et est répété par les échos du rivage : c'est la mer qui se brise avec fureur sur les falaises que domine l'antique manoir... Il est environ sept heures du matin, le jour ne paraît pas encore à travers les fenêtres d'une grande chambre située au rez-de-chaussée du château ; dans cet appartement, éclairé par une lampe, une femme de soixante ans environ, d'une figure honnête et naïve, vêtue comme le sont les riches fermières de Picardie, est déjà occupée d'un travail de couture, malgré l'heure matinale. Plus loin, le mari de cette femme, à peu près du même âge qu'elle, assis devant une grande table, classe et renferme dans de petits sacs, des échantillons de blé et d'avoine. La physionomie de cet homme à cheveux blancs est intelligente, ouverte; elle annonce le bon sens et la droiture égayés par une pointe de malice rustique; il porte un habit-veste de drap vert; de grandes guêtres de chasse en cuir fauve cachent à demi son pantalon de velours noir. La torl'ible tempête qui se déchaîne au dehors semble rendre plus doux encore l'aspect de ce paisible tableau d'intéricm". Un excellent l'eu brille dans une grande cheminée de marbre blanc, et jette ses joyeuses clartés sur le parquet
soigneusement ciré: rien déplus gai que Taspect de la tenture et les rideaux d'ancienne toiie perse à chinoiseries rouges sur fond blanc, et rien de plus riant que le dessus des portes représentant des bergerades dans le goût de Watteau, Une pendule de biscuit de Sèvres, des meubles de bois de rose incrustés de marqueterie verte, meubles pansus et ventrus, contournés et chantournés, complètent l'ameublement de cette chambre. Au dehors la tempête continuait de gronder; quelquefois le vent s'engouffrait avec bruit dans la cheminée, ou ébranlait la fermeture des fenêtres. L'homme qui s'occupait de classer les échantillons de grains était M. Dupont, régisseur de la terre du château de Cardoville.
— Sainte Vierge! mon ami, lui dit sa femme, quel temps affreux! Ce M. Rodin, dont l'intendant de M™* la princesse de Saint-Didier nous annonce l'arrivée pour ce matin, a bien mal choisi son jour.
— Le fait est que j'ai rarement entendu un ouragan pareil... Si M. Rodin n'a jamais vu la mer en colère, il pourra aujourd'hui se régaler de ce spectacle.
— Qu'est-ce que ce M. Rodin peut venir faire ici, mon ami?
— Ma foi ! je n'en sais rien ; l'intendant de la princesse me dit, dans sa lettre, d'avoir pour M. Rodin les plus grands égards, de lui obéir comme à mes maîtres. Ce sera à M. Rodin de s'expliquer et à moi d'exécuter ses ordres, puisqu'il vient de la part de M™° la princesse.
— A la rigueur, c'est de la part de M"° Adrienne qu'il devrait venir... puisque la terre lui appartient depuis la mort de feu M. le comte-duc de Cardoville, son père.
— Oui, mais la princesse est sa tante ; son intendant fait les affaires de M"° Adrienne: que l'on vienne de sa part ou de celle de la princesse, c'est toujours la même chose.
— Peut-être M, Rodin a-t-il dessein d'acheter la terre... Pourtant cette grosse dame qui est venue de Paris exprès, il y a huit jours, pour voir le château, paraissait en avoir bien envie.
A ces mots, le régisseur se prit à rire d'un air narquois,
— Qu'est ce que tu as donc à rire, Dupont? lui demanda sa femme, très bonne créature, mais qui ne brillait ni par l'intelligence ni par la pénétration.
— Je ris, répondit Dupont, parce que je pense à la figure et à la tournure de cette grosse... de cette énorme femme; que diable, quand on a cette mine-là, on ne s'appelle pas M"" de la Sainte-Colombe. Dieu de Dieu... quelle sainte et quelle colombe... elle est grosse comme un muid, elle a une voix de rogomme, des moustaches grises comme un vieux grenadier, et, sans qu'elle s'en doute, je l'ai entendue dire à son domestique: « Allons donc, mon liston... » Et elle s'appelle Sainte-Colombe!
— Que tu es singulier, Dupont! on ne choisit pas son nom... Et puis ce n'est pas sa faute, à cette dame, si elle a de la barbe.
— Qu'est-ce que c'est donc que ces ruines-là? (P. 186.)
— Oui, mais c'est sa faute si elle s'appelle de la Sainte-Colombe; tu t'imagines que c'est son vrai nom, toi?... Ah ! ma pauvre Catherine, tu es bien de ton
village...
— Et toi, mon pauvre Dupont, tu ne peux pas t'empêcher d'être toujc-r?, par-ci par-là, un peu mauvaise langue; cette dame a l'air respectable... ^ première chose qu'elle a demandée en arrivant, c'a été la chapelle du château dont on lui avait parlé... Elle a môme dit qu'elle y ferait des embellissements...
EUGÈNE SUE. — LE JUIF ERIl-V> T. — J. ROUFF. EDIT. "V. 24.
Et quand je lui ai appris qu'il n'y avait pas d'église dans ce petit pays, elle a paru très fâcliL^e d'être privée de curé dans le village.
— Eh! mon Dieu, oui, la première chose que font les parvenus, c'est de jouer à la dame de paroisse, à la grande dame.
— M""" de la Sainte-Colombe n'a pas besoin de faire la grande, puisqu'elle l'est.
— Elle ! une grande dame?
— Mais oui. D'abord il n'y avait qu'à voir comme elle était bien mise avec sa robe ponceau et ses beaux gants violets comme ceux d'un évêque; et puis, quand elle a ôté son chapeau, elle avait sur son tour de faux cheveux blonds une ferronnière en diamants, des boutons de boucles d'oreilles en diamants gros comme le pouce, des bagues en diamants à tous les doigts. Ce n'est pas certainement une personne du petit monde qui mettrait tant de diamants en plein jour.
— Bien, bien, tu t'y connais joliment... • — Ce n'est pas tout.
— Bon... Quoi encore?
• — Elle ne m'a parlé que de ducs, de marquis, de comtes, de messieurs très riclies qui fréquentaient chez elle et qui étaient ses amis; et puis, comme elle me demandait, en voyant ce petit pavillon du parc qui a été dans le temps à demi brûlé par les Prussiens, et que feu M. le comte n'a jamais fait rebâtir : « Qu'est-ce que c'est donc que ces ruines-là? » je lui ai répondu : « Madame, c'est du temps des alliés que le pavillon a été incendié. — Âh! ma chère... s'estelle écriée, les alliés, ces bons alliés, ces chers alliés... c'est eux et la Restauration qui ont commencé ma fortune. » Alors, moi, vois-tu, Dupont, je me suis dit tout de suite : « Bien sûr, c'est une ancienne émigrée. »
— M™* de la Sainte-Colombe !.. . s'écria le régisseuren éclatant de rire... Ah ! ma pau^Te femme ! ma pauvre femme ! . . .
— Oh ! toi, parce que tu as été trois ans à Paris, tu te crois un devin...
— Catherine, brisons là : tu me ferais dire quelque sottise, et il y a des choses que d'honnêtes et excellentes créatures comme toi doivent toujours ignorer.
— Je ne sais pas ce que tu veux dire par là... mais tâche donc de ne pas être si mauvaise langue, car enfin, si M°" de la Sainte-Colombe achète la terre... tu seras bien content qu'elle te garde pour régisseur... n'est-ce pas?
— Ça, c'est vrai... car nous nous faisons vieux, ma bonne Catherine ; voilà vingt ans que nous sommes ici, nous sommes trop honnêtes pour avoir songé à grappiller pour nos vieux jours, et, ma foi... il serait dur à notre âge de chercher une autre condition que nous ne trouverions peut-être pas... Ah! tout ce que je regrette, c'est que M"" Adrienne ne garde pas la terre... car il parait que
c'est elle qui a voulu la vendre... et que M"^ la princesse n'était pas de cet avis-là.
— Mon Dieu, Dupont, tu ne trouves pas bien extraordinaire de voir M"' Adrienne, à son âge, si jeune, disposer elle-même de sa grande fortune?
— Dame, c'est tout simple; mademoiselle, n'ayant plus ni père ni mère, est maîtresse de son bien, sans compter qu'elle a une fameuse petite tête : te rappelles-tu, il y a dix ans, quand M. le comte l'a amenée ici, un été? quel démon! quelle malice, et puis quels yeux! hein, comme ils pétillaient déjà!
— Le fait est que M"' Adrienne avait alors dans le regard... une expression... enfin une expression bien extraordinaire pour son âge.
— Si elle a tenu ce que promettait sa mine lutine et chiffonnée, elle doit être bien jolie à présent, malgré la couleur un peu hasardée de ses cheveux, car, entre nous... si elle était une petite bourgeoise au lieu d'être une demoiselle de grande naissance, on dirait tout bonnement qu'elle est rousse.
— Allons, encore des méchancetés!
— Contre M"* Adrienne?... Le ciel m'en préserve!... car elle avait l'air de devoir être aussi bonne que joUe... Ce n'est pas pour lui faire tort que je dis qu'elle est rousse... au contraire : car je me rappelle que ses cheveux étaient si fins, si brillants, si dorés, qu'ils allaient si bien à son teint blanc comme la neige et à ses yeux noirs, qu'en vérité on ne les aurait pas voulus auti-ement; aussi je suis sûr que maintenant cette couleur de cheveux, qui aurait nui à d'autres, rend la figure de M"° Adrienne plus piquante encore : ça doit être une vraie mine de petit diable.
— Oh! pour diable, il faut être juste, elle l'était bien... toujours à courir dans le parc, à faire endêver sa gouvernante, à grimper aux arbres... enfin, à faire les cent coups.
— Je t'accorde que M'" Adrienne est un diable incarné ; mais que d'esprit, aue de gentillesse, et surtout quel cœur, hein !
— Ça, pour bonne elle l'était. Est-ce qu'une fois elle ne s'est pas avisée de donner son chàle et sa robe de mérinos toute neuve à une petite pauvresse, tandis qu'elle-même revenait au château en jupon... et nu-bras...
— Tu vois, du cœur, toujours du cœur; mais une tête... oh! une tête!
— Oui, une bien mauvaise tête ; aussi ça devait mal finir, car il paraît qu'elle fait à Paris des choses... mais des choses...
— Quoi donc ?
— Ah! mon ami, je n'ose pas...
— Mais voyons...
— Eh bien, ajouta la digne femme avec une sorte d'embarras et de confusion qui prouvait combien tant d'énormités l'elTrayaient, on dit que
188 l'E JUIF ERRANT
M"* Adrienne ne met jamais le pied dans une église... quelle s'est logée toute seule dans un temple idolâtre, au bout du jardin de l'hôtel de sa tante... qu'elle se fait servir par des femmes masquées qui l'habillent en déesse, et qu'elle les égratigne toute la journée, parce qu'elle se grise... Sans compter que toutes les nuits elle joue d'un cor de chasse en or massif... ce qui fait, tu le sens bien, le désespoir et la désolation de sa pauvre tante, la princesse.
Ici le régisseur partit d'un éclat de rire qui interrompit sa femme.
Ah çà! dit-il, quand son accès d'hilarité fut passé, qui t'a fait ces
beaux contes-là sur M'" Adrienne?
C'est la femme de René, qui était allée à Paris pour chercher un nourrisson ; elle a été à l'hôtel Saint-Dizier, pour voir AP' Grivois, sa marraine... Tu sais, la première femme de chambre de IVP' la princesse... Eh bien! c'est elle, M"' Grivois, qui lui a dit tout cela; et assurément elle doit être bien informée, puisqu'elle est de la maison.
Oui, encore une bonne pièce et une fine mouche que celte Grivois 1
Autrefois, c'était la plus fière luronne, et maintenant elle fait, comme sa maîtresse, la sainte nitouchc... la dévote ; car, tel maître, tel valet... La princesse elle-même, qui, à cette heure, est si collet-monté, elle allait joliment bien dans le temps... hein!... H y a une quinzaine d'années, quelle gaillarde ! Te rappelles-tu ce beau colonel de hussards, qui était en garnison à Abbeville?... Tu sais bien, cet émigré qui avait servi en Russie, et à qui les Bourbons avaient donné un régiment, à la Restauration ?
— Oui, oui, je m'en souviens ; mais tu es trop mauvaise langue.
— Ma foi, non! je dis la vérité; le colonel passait sa vie au château, et tout le monde disait qu'il était très bien avec la sainte princesse d'aujourd'hui... Ah! c'était le bon temps alors. Tous les soirs, fête ou spectacle au château. Quel boute-en-train que ce colonel... comme il jouait bien la comédie... Je me rappelle...
Le régisseur ne put continuer. Une grosse servante, portant le costume et le bonnet picards, entra précipitamment, en s'adressant à sa maîtresse :
— Madame... il y a là un bourgeois qui demande à parler à monsieur; il arrive de Saint- Valéry, dans la carriole du maître de poste... il dit qu'il s'appelle M. Rodin.
— M. Rodin! dit le régisseur en se levant, fais entrer tout de suite.
Un instant après, M. Rodin entra. Il était, selon sa coutume, plus que modestement vêtu; il salua très humblement le régisseur et sa femme; celle-ci, sur un signe de son mari, disparut.
La figure cadavéreuse de M. Rodin, ses lèvres presque invisibles, ses petits yeux de reptile à demi voilés par sa flasque paupière supérieure, ses vêtements
presque sordides lui donnaient une physionomie très peu engageante ; pourtant cet homme, lorsqu'il le fallait, savait, avec un art diabolique, affecter tant de bonhomie, tant de sincérité, sa parole devenait si affectueuse, si subtilement pénétrante, que peu à peu l'impression désagréable, répugnante, que son aspect inspirait d'abord s'effaçait, et presque toujours il finissait par enlacer invinciblement sa dupe ou sa victime dans les replis tortueux de sa faconde aussi souple que mielleuse et perfide ; car on dirait que le laid et le mal ont leur fascination comme le beau et le bien... L'honnête régisseur regardait cet homme avec surprise ; en songeant aux pressantes recommandations de l'intendant de la princesse de Saint-Dizier, il s'attendait à voir un tout autre personnage ; aussi, pouvant à peine dissimuler son étonnement, il lui avait dit :
— C'est bien à M. Rodin que j'ai l'honneur déparier?
— Oui, monsieur... et voici une nouvelle lettre de l'intendant de M"^ la princesse de Saint-Dizier.
— Veuillez, je vous prie, monsieur, pendant que je vais lire cette lettre, vous approcher du feu... il fait un temps si mauvais! dit le régisseur avec empressement ; pourrait-on vous offrir quelque chose?
— Mille remerciements, mon cher monsieur... je repars dans une heure... Pendant que M. Dupont lisait, M. Rodin jetait un regard interrogateur sur
l'intérieur de cette chambre ; car, en homme habile, il tirait souvent des indactions très justes et très utiles de certaines apparences, qui souvent révèlent un goût, une habitude, et donnent ainsi quelques notions caractéristiques. Mais celte fois sa curiosité fut en défaut.
— Fort bien, monsieur, dit le régisseur après avoir lu. M. l'intendant me renouvelle la recommandation de me mettre absolument à vos ordres.
— Ils se bornent à peu de chose, et je ne vous dérangerai pas longtemps.
— Monsieur, c'est un honneur pour moi...
— Mon Dieu ! je sais combien vous devez être occupé, car en entrant dans ce château on est frappé de l'ordre, de la parfaite tenue qui y régnent; ce qui prouve, mon cher monsieur, toute l'excellence de vos soins.
— Monsieur... certainement... vous me flattez.
— Vous flatter!... un pauvre vieux bonhomme comme moi ne pense guère à cela... Mais revenons à notre affaire. Il y a ici une chambre appelée la chambre verte?
— Oui, monsieur, c'est la chambre qui servait de cabinet de travail à feu M. le duc de Cardoville.
— Vous aurez la bonté de m'y conduire.
— Monsieur, c'est malheureusement impossible... Après la mort de M. le comte et la levée des scellés, on a serré beaucoup de papiers dans un meuble de cette chambre, et les gens d'affaires ont emporté les clefs à Paris.
— Ces clefs, les voici, dit M. Rodin en montrant au régisseur une grande et une petite clefs attachées ensemble.
— Ah! monsieur... c'est différent... vous venez chercher les papiers?
— Oui... certains papiers... ainsi qu'une petite cassette de bois des îles, garnie de fermetures en argent... Connaissez-vous cela?
— Oui, monsieur... je l'ai vue souvent sur la table de travail de M. le comte. . . elle doit se trouver dans le grand meuble de laque dont vous avez la clef. . .
— Vous voudrez donc bien me conduire dans cette chambre, d'après l'autorisation de M"* la princesse de Saint-Dizier...
— Oui, monsieur... Et M°' la princesse se porte bien?
— Parfaitement... elle est toujours toute en Dieu.
— Et j\r^ Adrienne?...
— Hélas^ mon cher monsieur!... dit M. Rodin en poussant un soupir contrit et douloureux.
— Ah! mon Dieu... monsieur... est-ce qu'il serait arrivé malheur à cette bonne M"^ Adrienne ?
— Comment l'entendez-vous ?
— Est-ce qu'elle serait malade ?
— Non... non... elle est malheureusement aussi bien portante qu'elle est belle...
— Malheureusement?... dit le régisseur surpris.
— Hélas^ oui ! car lorsque la beauté, la jeunesse et la santé se joignent à un désolant esprit de révolte et de peiTersité... à un caractère... qui n'a sûrement pas son pareil sur la terre... il vaudrait mieux être privé de ces dangereux avantages... qui deviennent autant de causes de perdition... Mais, je vous en conjure, mon cher monsieur, parlons d'autre chose... Ce sujet m'est trop pénible... dit M. Rodin d'une voix profondément émue, et il porta le bout de son petit doigt gauche dans le coin de son œil droit comme pour y sécher une larme naissante.
Le régisseur ne vit pas la larme, mais vit le mouvement, et il fut frappé de l'altération de la voix de M. Rodin. Aussi reprit-il d'un ton pénétré :
— Monsieur... pardonnez-moi mon indiscrétion.,, je ne savais pas...
— C'est moi qui vous demande pardon de cet attendrissement involontaire... les larmes sont rares chez les vieillards... mais si vous aviez vu comme moi le désespoir de cette excellente princesse... qui n'a eu qu'un tort, celui d'avoir été trop bonne pour sa nièce... et d'avoir ainsi encouragé ses... Mais encore une fois, parlons d'autre chose, mon cher monsieur.
Après un moment de silence, M. Rodin parut se remettre de son émotion, il dit à Dupont :
— Voici, mon cher monsieur, quant à la chambre verte, une partie de ma
mission accomplie ; il en reste une autre... Avant d'y arriver, je dois vous rappeler une chose que vous avez peut-être oubliée... à savoir qu'il y a quinze ou seize ans M. le marquis d'Aigrigny, alors colonel de hussards, en garnison à Abbeville... a passé quelque temps ici.
— Ah! monsieur, quel bel officier! j'en parlais encore tout à l'heure à ma femme ! C'était la joie du château ; et comme il jouait hien la comédie, surtout les mauvais sujets ; tenez, dans les deux Edmonds, il était à mourir de rire, dans le rôle du soldat qui est gris... et avec ça une voix charmante... il a chanté ici Joconde, monsieur, comme on ne le chanterait pas à Paris.
Rodin, après avoir complaisamment écouté le régisseur, lui dit :
— Vous savez sans doute qu'après un duel terrible qu'il avait eu avec un forcené bonapartiste, nommé le général Simon, M. le colonel marquis d'Aigrigny (dont à cette heure j'ai l'honneur d'être le secrétaire intime) a quitté le monde pour l'Église...
— Ah ! monsieur, est-ce possible?... un si beau colonel!...
— Ce beau colonel, brave, riche, noble, fêté, a abandonné tant d'avantages pour endosser une pauvre robe noire ; et, malgré son nom, sa position, ses alliances, sa réputation de grand prédicateur, il est aujourd'hui ce qu'il était il y a quatorze ans... simple abbé... au lieu d'être archevêque ou cardinal, comme tant d'autres qui n'avaient ni son mérite ni ses vertus.
M . Rodin s'exprimait avec tant de bonhomie, tant de conviction ; les faits qu'il citait semblaient si incontestables, que M. Dupont ne pût s'empêcher de s'écrier :
— Mais, monsieur, c'est superbe cela !...
— Superbe... mon Dieu! non, dit M. Rodin avec une inimitable expression de naïveté, c'est tout simple... quand on a le cœur de M. d'Aigrigny... Mais parmi ses qualités il a surtout celle de ne jamais oublier les braves gens, les gens de probité, d'honneur, de conscience... c'est-à-dire, mon bon monsieur Dupont, qu'il s'est souvenu de vous.
— Comment! M. le marquis a daigné...
— Il y a trois jours j'ai reçu une lettre de lui, où il me parlait de vous.
— Il est donc à Paris ?
— Il y sera d'un moment à l'autre ; depuis environ trois mois il est parti pour l'Italie... il a, pendant ce voyage, appris une bien terrible nouvelle, la mort de M""* sa mère, qui avait été passer l'automne dans une des terres de M°° la princesse de Saint-Dizier,
— Ah! mon Dieu... j'ignorais...
— Oui, ça été un cruel chagrin pour lui; mais il faut savoir se résigner aux volontés de la Providence.
— Et à propos de quoi M. le marquis me faisait-il l'honneur de vous parler de moi?
Je vais vous le dire... D'abord, il faut que vous sachiez que ce château
est vendu... Le contrat a été signé la veille de mon départ de Paris... Ah ! monsieur, vous renouvelez toutes mes inquiétudes...
— En quoi ?
— Je crains que les nouveaux propriétaires ne me gardent pas comme régisseur.
Voyez un peu quel heureux hasard ! c'est justement à propos de cette
place que je veux vous entretenir.
— 11 serait possible?
— Certainement. Sachant l'intérêt que M. le marquis vous porte, je désirerais beaucoup, mais beaucoup, que vous puissiez conserver cette place ; je ferai tout mon possible pour vous servir, si...
— Ah ! monsieur, s'écria Dupont en interrompant Rodin, que de reconnaissance ! c'est le ciel qui vous envoie...
— A votre tour vous me flattez, mon cher monsieur ; d'abord, je dois vous avouer que je suis obligé de mettre une condition... à mon appui.
— Oh! qu'à cela ne tienne, monsieur, parlez... parlez.
— La personne qui doit venir habiter ce château est une vieille dame digne de vénération à tous égards ; M"" de la Sainte-Colombe, c'est le nom de cette respectable...
— Comment ! dit le régisseur en interrompant Rodin, monsieur... c'est cette dame-là qui a acheté le château? W^" de la Sainte-Colombe?...
— Vous la connaissez donc?
— Oui, monsieur, elle est venue voir la terre il y a huit jours.. Ma femme soutient que c'est une grande dame... mais, entre nous, à certains mots que je lui ai entendu dire...
— Vous êtes rempli de pénétration, mon bon monsieur Dupont... M""* de la Sainte-Colombe n'est pas une grande dame... tant s'en faut ; je crois qu'elle était simplement marchande de modes sous les galeries de bois du Palais-Royal. Vous voyez que je vous parle à cœur ouvert.
— Et elle qui se vantait que des seigneurs français et étrangers fréquentaient sa maison dans ce temps-là !
— C'est tout simple, ils venaient sans doute lui commander des chapeaux pour leurs femmes ; toujours est-il qu'après avoir amassé une grande fortune,., et avoir été, dans sa jeunesse et dans son âge mûr, indifférente... hélas ! plus qu'indifférente... au salut de son âme, de la Sainte-Colombe est, à cette heure, dans une voie excellente et méritoire. C'est ce qui la rend, ainsi que je vous le disais, digne de vénération à tous égards, car rien n'est plus respectable qu'un repentir sincère... et durable. Mais, pour que son salut se fasse d'une manière efficace, nous avons besoin de vous, mon cher monsieur Dupont.
Ces deux bâtiments, jouets de lames énormes, poussés par la tempête... (P. 198.)
— De moi, monsieur... et que puis-je?...
— Vous pouvez beaucoup. Voici comment : il n'y a pas d'église dans ce hameau, qui se trouve à égale distance de deux paroisses ; M°" de la Sainte- Colombe, voulant faire un choix entre leurs deux desservants, s'informera nécessairement auprès de vous et de >P" Dupont, qui habitez depuis longtemps le pays.