AGRICOL BAUDOIN
Le poète forgeron était un grand garçon de vingt-quatre ans environ, alerte et robuste, au teint hâlé, aux cheveux et aux yeux noirs, au nez aquilin, à la physionomie hardie, expressive et ouverte; sa ressemblance avec Dagobert était d'autant plus frappante qu'il portait, selon la mode d'alors, une épaisse moustache brune, et que sa barbe, taillée en pointe, lui couvrait le menton; ses joues étaient d'ailleurs rasées depuis l'angle de la mâchoire jusqu'aux tempes; un pantalon de velours olive, une blouse bleue bronzée à la fumée de la forge, une cravate négligemment nouée autour de son cou nerveux, une casquette de drap à courte visière, tel était le costume d' Agricol ; la seule chose qui contrastât singulièrement avec ces habits de travail était une magnifique 3t large fleur d'un pourpre foncé, à pistils d'un blanc d'argent, que le forgeron tenait à la main.
— Bonsoir, bonne mère, dit-il en entrant et en allant aussitôt embra-ser Françoise.
Puis, faisant un signe de tête amical à la jeune fille, il ajouta :
— Bonsoir, ma petite Mayeux.
— Il me semble que tu es bien en retard, mon enfant, dit Françoise en se dirigeant vers le petit poêle où était le modeste repas de son fils; je commençais àm'inquiéter...
— A t'inquiétçr pour moi... ou pour mon souper, chère mère, dit Agricol. Diable!... c'est que tu ne me pardonnerais pas de faire attendre le bon petit
repas que tu me prépares, et cela dans la crainte qu'il fût moins bon... Gourmande... va!
Et ce disant, le forgeron voulut encore embrasser sa mère.
— Mais fmis-donc, vilain enfant, tu vas me faire renverser le poêlon
— Ça serait dommage, bonne mère, car ça embaume... Laissez-moi voir ce que c'est...
— Mais non... attends donc...
— Je parie qu'il s'agit de certaines pommes de terre au lard que j'adore.
— Un samedi, n'est-ce pas? dit Françoise d'un ton de doux reproche.
— C'est vrai, dit Agricol en échangeant avec la May eux un sourire d'innocente malice. Mais à propos de samedi, ajouta-t-il, tenez, ma mère, voilà ma paye.
— Merci, mon enfant, mets-la dans l'armoire.
— Oui, ma mère.
— Ah ! mon Dieu! dit tout à coup la jeune ouvrière, au moment où Agricol allait mettre son argent dans l'armoire, quelle belle fleur tu as à la main, Agricol!... je n'en ai jamais vu dépareille... et en plein hiver encore... Regardez donc, madame Françoise.
— Hein! ma mère, dit Agricol en s'approchant de sa mère pour lui montrer la fleur de plus près, regardez, admirez, et surtout sentez... car il est impossible de trouver une odeur plus douce, plus agréable... c'est un mélange de vanille et de fleur d'oranger \
— C'est vrai, mon enfant, ça embaume. Mon Dieu! que c'est donc beau! dit Françoise enjoignant les mains avec admiration. Où as-tu trouvé cela?
— Trouvé, ma bonne mère? dit Agricol en riant. Diable! vous croyez que l'on fait de ces trouvailles-là en venant de la barrière du Maine à la rue Brise-Miche?
— Et comment donc l'as-tu, alors? dit la Mayeux, qui partageait la curiosité de Françoise.
— Ah! voilà... vous voudriez bien le savoir... eh bien, je vais vous satisfaire... cela t'expliquera pourquoi je rentre si tard, ma bonne mère... car autre chose encore m'a attardé; c'est vraiment la soirée aux aventures... Je m'en revenais donc d'un bon pas; j'étais déjà au coin de la rue de Babylone, lorsque j'entends un petit jappement doux et plaintif, il faisait encore un peu jour... je regarde... c'était la plus jolie petite chienne qu'on puisse voir, grosse comme le poing ; noire et feu, avec des soies et des oreilles traînant jusque sur ses pattes.
1. Fleur magnifique âncrinum amabile, admirable plante bulbeuse de serre chaude.
— Celait^ un chien perdu, bien sûr, dit Françoise.
— Justement. Je prends donc la pauvre petite bête, qui se met à me lécher les mains ; elle avait autour du cou un large ruban de satin rouge, noué avec une grosse boufïette ; ça ne me disait pas le nom de son maître ; je regarde sous le ruban, et je vois un petit collier fait de chaînettes d'or ou de vermeil, avec une petite plaque... je prends une allumette chimique dans ma botte à tabac; je frotte, j'ai assez de clarté pour lire, et je lis : Lutine; appartient à mademoiselle Adrienne de Cardoville, rue de Babylone, numéro 7
— Heureusement tu te trouvais dans la rue, dit la Mayeux.
— Comme tu dis; je prends la petite bête sous mon bras, je m'oriente, j'arrive le long d'un grand mur de jardin qui n'en finissait pas, et je trouve enfin la porte d'un petit pavillon qui dépend sans doute d'un grand hôtel situé à l'autre bout du mur du parc, car ce jardin a l'air d'un parc... je regarde en l'air et je vois le numéro 7, fraîchement peint' au-dessus d'une petite porte à guichet; je sonne; au bout de quelques instants passés sans doute à m'examiner, car il me semble avoir vu deux yeux à travers le grillage du guichet, on m'ouvre... A partir de maintenant... vous n'allez plus me croire...
— Pourquoi donc, mon enfant?
— Parce que j'aurai l'air de vous faire un conte de fées.
— Un conte de fées? dit la Mayeux.
— Absolument, car je suis encore tout ébloui, tout émerveillé de ce que j'ai vu... c'est comme le vague souvenir d'un rêve.
— Voyons donc, voyons donc, dit la bonne mère, si intéressée qu'elle ne s'apercevait pas que le souper de son fils commençait à répandre une légère odeur de brûlé.
— D'abord, reprit le forgeron en souriant de l'impatiente curiosité qu'il inspirait, c'est une jeune demoiselle qui m'ouvre, mais si jolie, mais si coquettement et si gracieusement habillée, qu'on eût dit un charmant portrait des temps passés; je n'avais pas dit un mot qu'elle s'écrie : « Ahl mon Dieu, monsieur, c'est Lutine ; vous l'avez trouvée, vous la rapportez ; combien mademoiselle Adrienne va être heureuse! venez tout de suite, venez; elle regretterait trop de n'avoir pas eu le plaisir de vous remercier elle-même. » Et sans me laisser le temps de répondre, cette jeune fille me fait signe de la suivre... Dame, ma bonne mère, vous raconter ce que j'ai pu voir de magnificences en traversant un petit salon à demi éclairé qui embaumait, ça me serait impossible, la jeune fille marchait trop vite. Une porte s'ouvre : ahl c'était bien autre chose! C'est alors que j'ai eu un tel éblouissement, que je ne me rappelle rien qu'une espèce de miroitement d'or, de lumière, de cristal et de fleurs, et, au milieu de ce scintillement, une jeune demoiselle d'une beauté, oh! d'une beauté idéale... mais elle avait les cheveux roux ou plutôt brillants comme de l'or... C'était
charmant; je n'ai de ma vie vu de cheveux pareils!... Avec ça, des yeux noirs, des lèvres rouges et une blancheur éclatante, c'est tout ce que je me rappelle... car, je vous le répète, j'étais si surpris, si ébloui, que je voyais comme à travers un voile... « Mademoiselle, dit la jeune fille, que je n'aurais jamais prise pour une femme de chambre, tant elle était élégamment vêtue, voilà Lutine, monsieur l'a trouvée, il la rapporte. — Ah ! monsieur, me dit d'une voix douce et argentine la demoiselle aux cheveux dorés, que de remerciements j'ai à vous faire I... Je suis follement attachée à Lutine... » Puis, jugeant sans doute à mon costume qu'elle pouvait ou qu'elle devait peut-être me remercier autrement que par des paroles, elle prit une petite bourse de soie à côté d'elle et me dit, je dois l'avouer, avec hésij^ation : « Sans doute, monsieur, cela vous a beaucoup dérangé de me rapporter Lutine ; peut-être avez-vous perdu un temps précieux pour vous... permettez-moi... » et elle avança la bourse.
— Ah! Agricol, dit tristement la Mayeux, comme on se méprenait!
— Attends la fin... et tu lui pardonneras à cette demoiselle. Voyant sans doute d'un clin d'œil à ma mine que Toffre de la bourse m'avait vivement blessé, elle prend dans un magnifique vase de porcelaine placé à côté d'elle cette superbe fleur, et, s'adressant à moi avec un accent rempli de grâce et de bonté, qui laissait deviner qu'elle regrettait de m'avoir choqué, elle me dit : « Au moins, monsieur, vous accepterez cette fleur... »
— Tu as raison, Agricol, dit la Mayeux en souriant avec mélancolie; il est impossible de mieux réparer une erreur involontaire.
— Cette digne demoiselle, dit Françoise en essuyant ses yeux, comme elle devinait bien mon Agricol !
— N'est-ce pas, ma mère? Mais au moment où je prenais la fleur sans oser lever les yeux, car, quoique je ne sois pas timide, il y avait dans cette demoiseUe, malgré sa bonté, quelque chose qui m'imposait, une porte s'ouvre, et une autre belle jeune fille, grande et brune, mise d'une façon bizarre et élégante, dit à la demoiselle rousse : « Mademoiselle, il est là... » Aussitôt elle se lève et me dit : « Mille pardons, monsieur, je n'oublierai jamais que je vous ai dû un vif mouvement de plaisir... Veuillez, je vous en prie, en toute circonstance, vous rappeler mon adresse et mon nom, Adrienne de Cardoville. » Làdessus elle disparaît. Je ne trouve pas un mot à répondre; la jeune fille me reconduit, me fait une jolie petite révérence à la porte, et me voilà dans la rue de Babylone, aussi ébloui, aussi étonné, je vous le répète, que si je sortais d'un palais enchanté...
— C'est vrai, mon enfant, ça a l'air d'un conte de fées; n'est-ce pas, ma pauvre Mayeux ?
— Oui, madame Françoise, dit la jeune fifle d'un ton distrait et rêveur qu" Agricol ne remarqua pas.
— Ce qui m'a touché, reprit-il, c'est que cette demoiselle, toute ravie qu elle était de revoir sa petite bête, et loin de m'oublier pour elle, comme tant d'autres l'auraient fait à sa place, ne s'en est pas occupée devant moi; cela annonce du cœur et de la déUcatesse, n'est-ce pas, Mayeux? Enfin, je crois cette demoiselle si bonne, si généreuse, que dans une circonstance importante je n'hésiterais pas à m'adresser à elle...
— Oui... tu as raison, répondit la Mayeux, de plus en plus distraite.
La pauvre fille souffrait amèrement... Elle n'éprouvait aucune haine, aucune jalousie contre cette jeune personne inconnue, qui par sa beauté, par son opulence, par la délicatesse de ses procédés, semblait appartenir à une sphère tellement haute et éblouissante, que la vue de la Mayeux ne pouvait pas seulement y atteindre... mais, faisant involontairement un douloureux retour sur elle-même, jamais peut-être l'infortunée n'avait plus cruellement ressenti le poids de la laideur et de la misère... Et pourtant telle était l'humble et douce résignation de cette noble créature, que la seule chose qui l'eût un instant indisposée contre Adrienne de Gardoville avait été l'offre d'une bourse à Agricol ; mais la façon charmante dont la jeune fille avait réparé cette erreur touchait profondément la Mayeux... Cependant son cœur se brisait; cependant elle ne pouvait retenir ses larmes en contemplant cette magnifique Heur si brillante, si parfumée, qui, donnée par une main charmante, devait être si précieuse à Agricol.
— Maintenant, ma mère, reprit en riant le jeune forgeron, qui ne s'était pas aperçu de la pénible émotion de la Mayeux, vous avez mangé votre pain blanc le premier en fait d'histoires. Je viens de vous dire une des causes de mon retard... Voici l'autre... Tout à l'heure... en entrant, j'ai rencontré le teinturier au bas de l'escalier; il avait les bras d'un vert-lézard superbe : il m'arrête et il me dit d'un air tout effaré qu'il avait cru voir un homme assez bien mis rôder autour de la maison comme s'il espionnait... « Eh bien! qu'est-ce que ça vous fait, père Loriot? lui ai-je dit. Est-ce que vous avez peur qu'on surprenne votre secret de faire ce beau vert dont vous êtes ganté jusqu'au coude? »
— Qu'est-ce que ça peut-être, en effet, que cet homme, Agricol? dit Françoise.
■ — Ma foi,, ma mère, je n'en sais rien, et je ne m'en occupe guère; j ai engagé le père Loriot, qui est bavard comme un geai, à retourner à sa cuve, vu que d'être espionné devait lui importer aussi peu qu'à moi...
En disant ces mots, Agricol alla déposer le petit sac do cuir qui contenait sa paye dans le tiroir du milieu de l'armoire.
Au moment où Françoise posait son poêlon sur un coin de la table, la Mayeux, sortant de sa rêverie, remplit une cuvette d'eau et vint l'apporter au jeune forgeron, en lui disant d'une voix douce et timide :
— Agricol, pour tes mains.
La Mayeux