‹ Le Juif errantChapitre 33 sur 107 · EUGÈNE SUE. — LE JUIF ERP.ANT. — J. ROUFF, ÉDIT · texte numérisé non relu

EUGÈNE SUE. — LE JUIF ERP.ANT. — J. ROUFF, ÉDIT

— Merci, ma pelile Mayeux... Es-tu gentille !... Puis, avec l'accent et le mouvement les plus naturels du monde, il ajouta :

— Tiens, voilà ma belle fleur pour ta peine.

— Tu me la donnes I... s'écria rouvriêre d'une voix altérée, pendant qu'un vif incarnat colorait son pâle et intéressant visage, tu me la donnes... cette superbe fleur... que cette demoiselle si belle, si riche, si bonne, si gracieuse t'a donnée...

Et la pauvre Mayeux répéta avec une stupeur croissante :

— Tu me la donnes !!!...

— Que diable veux-tu que j'en fasse?... que je la mette sur mon cœur?... que je la fasse monter en épingle? dit Agricol en riant. J'ai été très sensible, il est vrai, à la manière charmante dont cette demoiselle m'a remercié. Je suis ravi de lui avoir retrouvé sa petite chienne, et très heureux de te donner celte fleur, puisqu'elle te fait plaisir... Tu vois que la journée a été bonne...

Et ce disant, pendant que la Mayeux recevait la fleur en tremblant de bonheur, d'émotion, de surprise, le jeune forgeron s'occupa de se laver les mains, si noircies de limaille de fer et de fumée de charbon, qu'en un instant l'eau limpide devint noire. Agricol montrant du coin de l'œil cette métamorphose à la Mayeux, lui dit tout bas en riant :

— Voilà de l'encre économique pour nous autres barbouilleurs de papier... Hier, j'ai Uni des vers dont je ne suis pas trop mécontent; je te lirai ça.

En parlant ainsi, Agricol essuya naïvement ses mains au devant de sa blouse, pendant que la Mayeux reportait la cuvette sur la commode, et posait relideusement sa belle fleur sur un des côtés de la cuvette.

— Tu ne peux pas me demander \me serviette? dit Françoise à son fils en haussant les épaules. Essuyer tes mains à ta blouse!

— Efle est incendiée toute la journée par le feu de la forge... ça ne lui fait pas de mal d'être rafraîchie le soir. Hein ! suis-je désobéissant, ma bonne mèrel... Gronde-moi donc... si tu l'oses... Voyons.

Pour toute réponse, Françoise prit entre ses mains la tête de son fds, celle tète si belle de franchise, de résolution et d'intelligence, le regarda un moment avec un orgueil maternel, et le baisa vivement au front à plusieurs reprises.

• — Voyons, assieds-toi... tu restes debout toute la journée à ta forge... et il est tard.

— Bien... ton fauteuil... notre querelle de tous les soirs va recommencer; ôte-toi de là, je serai aussi bien sur une chaise...

* — Pas du tout, c'est bien le moins que tu te délasses après un travail si rude.

— Ah! quelle tyrannie, ma pauvre Mayeux... dit gaiement Agricol en s'asseyant ; du reste... je fais le bon apôtre, mais je m'y trouve parfaitement

bien, dans ton fauteuil ; depuis que je me suis gobergé sur le trône des Tuileries, je n'ai jamais été mieux assis de ma vie.

Françoise Baudoin, debout d'un côlé de la table, coupait un morceau de pain pour son fils ; de l'autre côté, la Mayeux prit la bouteille et lui versa à boire dans le gobelet d'argent : il y avait quelque chose de touchant dans Tempressement attentif de ces deux excellentes créatures pour celui qu'elles aimaient si tendrement.

— Tu ne veux pas souper avec moi? dit Agricol à la Mayeux.

Merci, Agricol, dit la couturière en baissant les yeux ; j'ai dîné tout à

l'heure.

Oh I ce que je t en disais, c'était pour la forme, car tu as tes manies, et

pour rien au monde tu ne mangerais avec nous... C'est comme ma mère, elle préfère dîner toute seule... de cette manière-là elle se prive sans que je le sache...

— Mais, mon Dieu, non, mon cher enfant... c'est que cela convient mieux à ma santé... de dîner de très bonne heure... Eh bien! trouves-tu cela bon?

— Bon?... mais dites donc excellent... c'est de la merluche aux navets... et je suis fou de la merluche : j'étais né pour être pêcheur à Terre-Neuve.

Le digne garçon trouvait au contraire assez peu restaurant, après une rude journée de travail, ce fade ragoût, qui avait même quelque peu brûlé pendant son récit; mais il savait rendre sa mère si contente en faisant maigre, sans trop se plaindre, qu'il eut l'air de savourer ce poisson avec sensualité ; aussi la bonne femme ajouta d'un air satisfait :

— Oh !... on voit bien que tu t'en régales, mon cher enfant : vendredi et samedi prochains, je t'en ferai encore.

— Bien, merci, ma mère... seulement, n'en faites pas deux jours de suite, je me blaserais... Ah çà! maintenant, parlons de ce que nous ferons demain pour notre dimanche. Il faut nous amuser beaucoup; depuis quelques jours, je te trouve triste, chère mère... et je n'entends pas cela... Je me figure alors que tu n'es pas contente de moi.

— Ohl mon cher enfant... toi... le modèle des...

— Bien! bien! Alors prouve-moi que tu es heureuse en prenant un peu de distraction. Peut-être aussi mademoiselle nous fera-t-elle l'honneur de nous accompagner comme la dernière fois, dit Agricol en s'inclinant devant la Mayeux.

Celle-ci rougit, baissa les yeux; sa figure prit une expression de douloureuse amertume, et elle ne répondit pas.

' — Mon enfant, j'ai mes offices toute la journée. . . tu sais bien, dit Françoise à son fils.

— A la bonne heure; eh bien, le soir?... Je ne te proposerai pas d'aller au spectacle ; mais on dit qu'il y a un faiseur de tours de gobelets très amusant.

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— Merci, mon enfant; c'est toujours un spectacle...

— Ah ! ma bonne mère, ceci est de l'exagération.

— Mon pauvre enfant, est-ce que j'empêche jamais les autres de faire ce qui leur plaît?...

— C'est juste... pardon, ma mère; eh bien, s'il fait beau, nous irons tout bonnement nous promener sur les boulevards avec cette pauvre Mayeux ; voilà près de trois mois qu'elle n'est sortie avec nous... car sans nous... elle ne sort pas...

— Non, sors seul, mon enfant... fais ton dimanche, c'est bien le moins.

— Voyons, ma bonne Mayeux, aide-moi donc à décider ma mère.

— Tu sais, Agricol, dit la couturière en rougissant et en baissant les yeux, tu sais que je ne dois plus sortir avec toi et ta mère...

— Et pourquoi, mademoiselle?... Pourrait-on sans indiscrétion vou demander la cause de ce refus? dit gaiement Agricol.

La jeune fille sourit tristement, et lui répondtt :

— Parce que je ne veux plus jamais t'exposer à avoir une querelle à cause de moi, Agricol...

— Ahl... pardon... pardon, dit le forgeron d'un air sincèrement peiné ; et il se frappa le front avec impatience.

Voici à quoi la Mayeux faisait allusion :

Quelquefois, bien rarement, car elle y mettait la plus excessive discrétion la pauvre fille avait été se promener avec Agricol et sa mère ; pour la couturière ça avait été des fêtes sans pareilles, elle avait veillé bien des nuits, jeûné bien des jours pour pouvoir s'acheter un bonnet passable et un petit châle, afin de ne pas faire honte à Agricol et à sa mère ; ces cinq ou six promenades, faites au bras de celui qu'elle idolâtrait en secret, avaient été les seuls jours de bonheur qu'elle eût jamais connus. Lors de leur dernière promenade, un homme brutal et grossier l'avait coudoyée si rudement que la pauvre fille n'avait pu retenir un léger cri de douleur... auquel cri cet homme avait répondu... « Tant pis pour loi, mauvaise bossue! » Agricol était, comme son père, doué de cette bonté patiente que la force et le courage donnent aux cœurs généreux; mais il était d'une grande violence lorsqu'il s'agissait de châtier une lâche insulte. Irrité de la méchanceté, de la grossièreté de cet homme, Agricol avait quitté le bras de sa mère pour appliquer à ce brutal, qui était de son âge, de sa taille et de sa force, les deux meilleurs soufflets que jamais large et robuste main de forgeron ait appliqués sur une face humaine ; le brutal voulut riposter, Agricol redoubla la correction, à la grande satisfaction de la foule; et l'autre disparut au milieu des huées. C'est cette aventure que la pauvre Mayeux venait de rappeler en disant qu'elle ne voulait plus sortir avec Agricol, afin de lui épargner toute querelle à son sujet.

On conçoit le regret du forgeron d'avoir involontairement réveillé le souvenir de cette pénible circonstance... hélas ! plus pénible encore pour la Mayeux que ne pouvait le supposer Agricol, car elle l'aimait passionnément... et elle avait été cause de cette querelle par une infirmité ridicule. Agricol, malgré sa force et sa résolution, avait une sensibilité d'enfant; en songeant à ce que ce souvenir devait avoir de douloureux pour la jeune fille, une grosse larme lui vint aux yeux, et lui tendant fraternellement les bras, il lui dit :

— • Pardonne-moi ma sottise, viens m'embrasser... Et il appuya deux Itons baisers sur les joues pâles et amaigries de la Mayeux.

A cette cordiale étreinte, les lèvres de la jeune lîlle blanchirent, et son pauvre cœur battit si violemment qu'elle fut obligée de s'appuyer à l'angle de la table.

— Voyons, tu me pardonnes, n'est-ce pas? lui dit Agricol.

— Oui, oui, dit-elle en cherchant à vaincre son émotion; pardon, à mon tour, de ma faiblesse... mais le souvenir de cette querelle méfait mal... j'étais si effrayée pour loi!... Si la foule avait pris le parti de cet homme...

— Hélas ! mon Dieu ! dit Françoise en venant en aide à la Mayeux sans le savoir, de ma vie je n'ai eu si grand'peur 1

— Oh ! quant à ça... ma chère mère... reprit Agricol, afin de changer le sujet de cette conversation, désagréable pour lui et pour la couturière, toi, la femme d'un soldat... d'un ancien grenadier à cheval de la garde impérial... tu n'es guère crâne. . . Oh! brave pôrel... Non... tiens... vois-tu... je ne veux pas penser qu'il arrive... ça me met trop... sens dessus dessous...

— Il arrive... dit Françoise en soupirant. Dieu le veuille!..,

— Comment, ma mère, Dieu le veuille!... Il faudra bien, pardieu, qu'il le veuille... tu as fait dire assez de messes pour ça...

— Agricol... mon enfant, dit Françoise en interrompant son fils et en secouant la tête avec tristesse, ne parle pas ainsi... et puis, il s'agit de ton père...

— Allons... bien... j'ai de la chance ce soir. A ton tour maintenant. Ah çà! je deviens décidément bête ou fou... Pardon, ma mère... je n'ai que ce motlà à la bouche ce soir; pardon... vous savez bien que quand je m'échappe à propos de certaines choses... c'est malgré moi, car je sais la peine que je vous cause.

— Ce n'est pas moi... que tu offenses... mon pauvre cher enfant.

— Ça revient au même, car je ne sais rien de pis que d'offenser sa mère... Mais quant à ce que je te disais de la prochaine arrivée de mon père... il n'y a pas à en douter...

— Mais depuis quatre mois... nous n'avons pas reçu de lettre.

— Rappelle-toi, ma mère, dans cette lettre qu'il dictait, parce que, nous

disait-il avec sa franchise de soldat, s'il lisait passablement, il n'en allait pas de même de l'écriture ; dans cette lettre il nous disait de ne pas nous inquiéter de lui, qu'il serait à Paris à la fm de janvier et que, trois ou quatre jours avant son arrivée, il nous ferait savoir par quelle barrière il arriverait, afm que j'aille l'y chercher.

— C'est vrai, mon enfant... et pourtant nous voici au mois de février, et rien encore...

— Raison de plus pour que nous ne l'attendions pas longtemps ; je vais même plus loin, je ne serais pas étonné que ce bon Gabriel arrivât à peu près à cette époque-ci... sa dernière lettre d'Amérique me le faisait espérer. Quel bonheur... ma mère, si toute la famille était réunie !

— Que Dieu t'entende, mon enfant I .. . ce sera un beau jour pour moi...

— Et ce jour-là arrivera bientôt, croyez-moi. Avec mon père... pas de nouvelles... bonnes nouvelles...

— Te rappelles-tu bien ton père, Agricol? dit la Mayeux.

— Ma foi! pour être juste, ce que je me rappelle surtout, c'est son grand bonnet à poil et ses moustaches qui me faisaient une peur du diable. Il n'y avait que le ruban rouge de la croix sur les revers blancs de son uniforme et la brillante poignée de son sabre qui me raccommodassant un peu avec lui, n'est-ce pas, ma mère?... Mais qu'as-tu donc?... tu pleures.

— Hélas ! pauvre Baudoin... il a dû tant souffrir depuis qu'il est séparé de nous! A son âge, soixante ans passés... Ah! mon cher enfant... mon cœur se fend quant je pense qu'il va ne faire, peut-être, que changer de misère.

— Que dites-vous?...

— Hélas! je ne gagne plus rien...

— Eh bien ! et moi donc? Est-ce que ne voilà pas une chambre pour lui et pour toi, une table pour lui et pour toi?... Seulement, ma bonne mère, puisque nous parlons ménage, ajouta le forgeron en donnant à sa voix une nouvelle expression de tendresse afm de ne pas choquer sa mère... laisse-moi te dire une chose- : lorsque mon père sera revenu ainsi que Gabriel, tu n'auras pas besoin de faire dire des messes ni de faire brûler des cierges pour eux, n'est-ce pas? Eh bien, grâce à cette économie-là... le brave père pourra avoir sa bouteille de vin tous les jours et du tabac pour fumer sapipe... Puis, les dimanches, nous lui ferons faire un bon petit dîner chez le traiteur.

Quelques coups frappés à la porte interrompirent Agricol.

— Entrez! dil-il.

Mais au lieu d'entrer, la personne qui venait de frapper ne fit qu'entre-bâiller la porte, et l'on vit un bras et une main d'un vertsplendide faire des signes d'intelligence au forgeron.

— Tiens, c'est le père Loriot... le modèle des teinturiers, dit Agricol ; entrez donc, ne faites pas de façons, père Loriot.

— Impossible, mon|garçon, je ruisselle de teinture de la tête aux pieds... Je mettrais au vert tout le carreau de M""" Françoise.

— Tant mieux, ça aura l'air d'un pré, moi qui adore la campagne!

— Sans plaisanterie, Agricol, il faut que je vous parle tout de suite.

— Est-ce à propos de l'homme qui nous espionne? Rassurez-vous donc, qu'est-ce que ça nous fait?

— Non, il me semble qu'il est parti, ou plutôt le brouillard est si épais, que je ne le vois plus... mais ce n'est pas ça... venez donc vite... c'est... c'est pour une affaire importante, ajouta le teinturier d'un air mystérieux, une affaire qui ne regarde que vous seul.

— Que moi seul? dit Agricol en se levant assez surpris ; qu'est-ce que ça peut être?

— Va donc voir, mon enfant, dit Françoise.

— Oui, ma mère; mais que le diable m'emporte si j'y comprends quelque chose!

Et le forgeron sortit, laissant sa mère seule avec la Mayeux.

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